La première fois était un jour de pluie. Un jour froid. Un jour gris. Mes cheveux sont emplis de boue. Mes vêtements sales collent ma peau. Le bruit de mes pleurs est couvert par les gémissements du vent. La couverture rouge étalée sur moi ne peut empêcher le froid et l’eau de s’infiltrer. Mon ventre se tord de douleur. Même la faim n’arrive pas à me sortir de ma résolution. Je ferme les yeux. Je n’ai plus la force de bouger. Bientôt je n’aurais plus la force de respirer. Quelqu’un s’empare de mes mains. Une voix rude assaille mes oreilles.
- Eh ! Tu m’entends ?
Je ne veux pas ouvrir les yeux. Je ne veux pas t’écouter. Des bras me secouent, puis me soulèvent. On me déplace pendant plusieurs dizaines de minutes sûrement. Mais je refuse de voir la lumière du jour. Et bientôt la nuit envahie mon esprit.
Lorsque je me réveille je suis allongée dans un lit. D’abord je sens l’odeur de la cigarette et de l’essence. J’entends des murmures et des respirations lourdes. Je fronce le nez. Un parfum d’homme s’insinue dans mes narines et mon instinct me force à ouvrir les yeux. Il est penché au-dessus de moi. Le visage fermé. Les traits tirés. Les yeux noirs. Une cicatrice barre son cou. Il me fait peur.
- Tu es réveillée ?
Cette voix est celle de celui qui m’a transporté. Rude. Grave. Je jette un coup d’œil autour de moi. Les murs sont en ciment gris. Le toit est si haut qu’une échelle de plusieurs mètres ne suffirait pas à en atteindre le sommet. Autour de moi plusieurs canapés et une table. Une dizaines d’hommes sont assis. Ils m’observent à la dérobé. Eux aussi, ils me font peur.
- Comment tu t’appelles ?
C’est toujours le même homme. Toujours lui qui parle. Je ferme les yeux très forts. Mais quand je les ouvre à nouveau, ils sont encore là. Je me tourne vers le mur sans un mot. Mes mains se crispent sur le drap. Mes yeux recommencent à pleurer. Je les entends bouger. Mais aucun d’entre eux ne vient me voir. Ils partent tous un par un. J’attends plusieurs minutes avant de me retourner. Plus personne n’est là. Je me lève. Mes vêtements ont été changés. Mon corps et mes cheveux séchés. J’observe les éléments qui m’entourent. Une grande porte grise de garage. Un ordinateur et une télé. Et une autre porte, entrouverte. Des rires s’en échappent. Je me dirige vers la porte du garage. Je l’ouvre. Mais ce n’est pas une sortie. Je m’avance lentement entre les box. Plusieurs voitures apparaissent. Certaines à moitié bâchées, d’autres entièrement découvertes. Belles. Fines. Fortes. Je n’ai aucune idée de ce qu’elles sont. Mais je ne peux m’empêcher de m’extasier devant ce tas d’acier brillant. Devant leurs couleurs douces. L’odeur de l’essence me parait soudainement attrayante. J’ouvre une des portières, au hasard. Je caresse le cuir blanc du siège. Je respire son parfum si particulier.
- Elle te plait ?
Je sursaute et m’engouffre dans la voiture pour m’aplatir sur le siège avant. Je ferme les yeux. Pour ne pas le voir. Pour ne pas être vue. C’est cet homme, encore. Je le sens s’assoir à la place du passager. J’attends quelques secondes, mais lorsque j’ouvre les yeux, il est toujours là. Je détourne le regard mais il me tend une assiette remplie de pates.
- Tu devrais manger.
Je m’efforce de me concentrer sur autre chose.
- Regarde-moi.
Sa voix m’hypnotise. Je tourne mes yeux vers lui. J’observe à nouveau ses pupilles noirs pour ne pas me focaliser sur sa cicatrice. Un tatouage pointe le bout de son nez sous la manche qui recouvre son bras.
- Je t’ai apporté à manger. Nous sommes dans la pièce d’à côté. Tu n’es pas obligé de rester ici si tu ne veux pas. Mais on peut t’aider. Alors penses-y.
Et il s’en va, me laissant l’assiette chaude sur mes genoux. J’ai soudainement très faim. Réellement faim. J’engloutis rapidement l’assiette. Je ne sens même pas le gout des pâtes, juste quelque chose de chaud qui coule dans mon estomac. Puis je sors de la voiture. J’ai froid à nouveau. Je vois un sweat sur le bord d’un capot. Je l’enfile. Je vais ramener cette assiette et partir. C’est ce que je dois faire. Je retourne vers la porte. Vers les rires. Je l’ouvre doucement. Les hommes sont rassemblés autour d’une grande table. Ils ont tous le même tatouage. Tous cet air féroce.
- C’est mon sweat. Dit-l’un d’entre eux.
- J’avais froid.
Les mots sont sortis de ma bouche sans que je puisse les retenir. Je baisse tout de suite les yeux. Je vois une cuisinière dans le coin de la pièce. Je m’empresse de poser l’assiette sale dans le lavabo.
- Tu as encore faim ?
Je fais signe que non de la tête, mais mon ventre émet un grondement douteux à l’évocation d’une assiette pleine, ce qui déclenche l’hilarité générale. Deux mains m’empoignent les épaules et me forcent à m’assoir sur un banc. Une autre assiette de pates apparait devant mes yeux. Alors que je mange, l’homme aux yeux noirs s’adresse à moi.
- Tu es la fille du notaire ?
Je secoue la tête. Non. Il allume la télévision et met les informations. Le visage de mon père apparait. Et une photographie de moi dans un coin de l’écran. Mes mains se crispent sur mes couverts. J’entends sa voix suave qui m’appelle. Qui me supplie de revenir. Disant que je lui manque. Disant qu’il est un bon père.
- Tu n’as pas l’air de l’apprécier.
- C’est un monstre.
Je revois les images dans ma tête. Je ressens les coups. J’entends les cris. Je me relève. Mes pieds courent abriter mon corps sous les draps du lit. La douleur me tord le ventre. Exténuée, mon esprit s’évanoui. A mon réveille je me rends compte qu’il fait jour. Je suis seule dans la pièce mais des bruits me parviennent du garage. Je me lève sur la pointe des pieds et passe la tête dans l’encadrement de la porte. Deux hommes sont en train de bricoler au-dessus d’une des voitures. Je m’approche lentement. Ils m’ont vu, mais ne disent rien. Ils me laissent observer en silence. Après quelques instants je me retourne vers la voiture du fonds. Elle est bleue nuit. Elle est longue. Une lionne est peinte sur la porte latérale.
- Tu veux conduire ?
Il est à nouveau derrière moi.
- Je n’ai pas le permis.
- Tu n’en a pas besoin.
- Je vais…
- Rentrer chez toi ? Apparemment tu n’as nulle part où aller.
Il pousse un soupir. Je ne sais pas si c’est de l’agacement, ou de la frustration. Je ne sais pas ce qu’il veut de moi. Mais j’aime être ici. Et je sais que je suis davantage en sécurité ici plutôt que là-bas. Je recule et retourne vers la cuisine. Je décide de m’occuper du ménage et de la vaisselle, ainsi que du repas. Une fois mes taches finies, je cherche la sortie. Je pousse une porte sombre et me retrouve à l’air libre. Sur une terrasse. Plusieurs des garçons sont assis sur des chaises en train de boire un verre. Des bruits sourds et des crissements martèlent mes oreilles. Je m’avance vers la balustrade. Devant moi s’étends un immense circuit. Quelques voitures s’acharnent afin de garder la première place. On dirait un combat de fauve. Ils ont l’air heureux. Tous les hommes. Ils ne me font pas peur. Il réapparait derrière moi et se penche sur la balustrade à mes côtés.
- Il ne tient qu’à toi d’apprendre à vivre.
- Je voulais mourir.
- Je sais.
- Vous êtes un gang ?
- C’est exact.
- Vous n’allez pas me violer ?
J’ai dit ça sans réfléchir. Sans peur.
- Nous ne sommes pas ce genre de gang. Nous sommes une famille. Nous pouvons être ta famille.
Etrangement, je le crois. Peut-être parce que je vois dans son regard ce qui l’intéresse réellement. Il m’entraine par la main jusqu’au garage et me fait monter dans la voiture-nuit. Il démarre le moteur et je suis surprise par son bruit doux et suave. Il roule jusqu’au circuit. Ouvre les fenêtres. Je ferme les yeux. Il démarre. Roule vite. Toujours plus vite. Et je respire. Il s’arrête et se gare sur le côté.
- Tu vas apprendre.
Il recule le siège au maximum et me fait monter sur ses genoux. Il me montre les commandes de bases. Je démarre le moteur. Enclenche l’accélérateur. Et je sais que c’est ce que je veux faire. Je sais que c’est comme ça que je veux vivre.
[/justify
*
- Compte jusqu’à trois !
Je ferme les yeux et inspire profondément. Je fais le vœu de rester une éternelle insoumise. Oui, éternellement libre, même dans la mort. Trois secondes passent et je souffle les bougies. Tout le monde applaudit en sifflant. Tout le monde sourit. Et je souris moi aussi.
- Alors, qu’est-ce que tu as souhaité ?
- Si je le dis, ça ne compte pas.
- Laisse-la tranquille, Jeff.
- Ouai Jeff, laisse-moi tranquille. Dis-je avec un sourire narquois.
Je remercie Jack d’un signe de tête. Sa cicatrice me met toujours autant mal à l’aise. Mais j’ai appris à l’ignorer. Je coupe plusieurs parts de gâteaux que je distribue dans des assiettes en cartons. Un des garçons verse un le liquide doré dans les coupes de champagne. Je m’attribue la dernière part de gâteau.
- Pourquoi c’est toi qui a la chantilly ? grogne Jeff.
- Parce que c’est mon anniversaire.
- Je suis pas d’accord.
Alors que je m’apprête à pousser mon assiette sur le côté pour empêcher Jeff d’y accéder, un poids me fait baisser la main. Je me retourne en faisant les gros yeux. Jack mâchouille quelques secondes avant d’avaler une partie de ma part.
- Problème résolu.
Je pousse mon gâteau sur la table d’un air dégouté. Jack ricane et passe son bras autour de mes épaules. Il sent les épices. Alors que la fête bat son plein, il m’attrape par le bras et me tire doucement sur le côté. Ses lèvres se rapprochent de mon oreille et il murmure tout bas :
- Viens avec moi j’ai quelque chose à te montrer.
Curieuse, je le suis. Il ouvre la porte du garage et se dirige vers un des box vide. Sauf qu’il ne l’est plus. Sous la bâche bleue je reconnais la forme d’une voiture.
- Tu t’es offert un nouveau jouet ? dis-je pour le taquiner. Tu crois que tu n’en a pas déjà suffisamment ?
- En fait, je t’offre un nouveau jouet. Pour ton anniversaire.
Et il découvre la voiture. Cette magnifique voiture. Bleue et noire. Ronde. Fine. Puissante. Une voiture à plusieurs milliers d’euros.
- Ça fait un moment que tu es avec nous, mais maintenant c’est officiel, tu fais partie des nôtres. Dit-il en me tendant les clefs.
Je n’hésite pas une seule seconde en attrapant les clefs. Je lui saute au cou en criant. C’est ma première voiture. Je n’avais jamais pensé avant de vivre ici qu’avoir quelque chose à soi procurait tant de bonheur et de fierté. Jusqu’à maintenant, à chaque occasion j’empruntais la voiture de Jack ou celle de Jeff, mais ce n’était pas la mienne. Et ici, tant qu’on n’a pas de voiture à soi, on est personne. Je l’ai gagnée. Je l’ai méritée. Je me place derrière le volant, m’empresse de faire mes réglages et démarre le moteur. J’écoute son rugissement. C’est tellement bon.
- Tu ne viens pas avec moi ?
- Non, je te laisse profiter de ta première session seule. Me réponds Jack. Les grilles sont ouvertes.
Je me lance sans plus attendre sur le circuit. Je fais mon premier tour de piste à vitesse constante et raisonnable. J’observe les réactions du moteur. Je teste les freins, plusieurs fois. Tout doit être parfait. Je dois tout ressentir. L’accélération. Le freinage. La trajectoire. Et le vent. Un des novices m’attend une centaine de mètre plus loin, le drapeau à la main. J’aperçois tout le monde sur le toit du bâtiment. C’est le moment de faire mes preuves. Je resserre ma prise sur le volant et compte. Trois. Deux. Un. Le drapeau s’abaisse. Et j’accélère d’un coup. L’aiguille du compteur monte dangereusement. Je surveille le nombre de tour. Je ressens la piste sous les pneus. Je connais ce parcours par cœur. Et je ris. Je ris à m’en faire mal à la gorge. Parce que maintenant plus que jamais je me sens moi-même. Jeff me fait signe sur le bord de la piste. Je ralentis. Je lui fais des appels de phares. Encore un tour. Je le dépasse et l’observe dans mon rétroviseur se placer sur la place de récupération. Je me dépêche de terminer ce tour pour ne pas le faire trop attendre. Je le vois enfin au bout de la piste. Plus que mille mètres. J’inspire profondément. Je calcule la distance. Tout s’enchaine. Vitesse. Frein à main. Coup de volant. Ouverture de la portière. Jeff se retrouve en quelques fractions de secondes projeté sur le siège passager. Coup de volant. Reprise. Accélération. Et c’est repartit. Il se met à crier. De bonheur ou d’excitation, je ne sais pas. Mais je m’en fiche. Parce que c’est moi qui conduit. C’est ma voiture. C’est moi qui ai les rênes. Lorsque j’arrête le moteur dans le garage, le reste du clan s’agglutine autour de moi pour me féliciter. C’est la première fois que je réussi parfaitement cette figure. Et c’est ma première voiture. Alors que nous sortons, je tends les clefs du garage à Jack. Il me fait signe de les garder.
- Tu habites ici, tu as le droit à ton propre jeu de clefs.
Des murmures d’approbation se font entendre et je sens mon cœur se réchauffer.
- Tu plaisante ? demande Jeff en rigolant.
- Non, ça fait un moment qu’on s’occupe d’elle, et elle de nous. Vous avez tous vu ses progrès. Certains seraient en taule si elle n’avait pas été là. Je pense que tout le monde est d’accord avec le fait qu’elle est devenue en quelque sorte mon second.
- C’est quoi ce bordel ? proteste Jeff. Je suis là depuis plus longtemps qu’elle. Et je travaille sur les voitures depuis plus longtemps.
- T’a un problème avec ça ?
Jack bombe le torse et se plante devant Jeff. Son sourire s’efface. Je me recule de quelques pas. Le reste du groupe aussi.
- Ouai, je crois bien.
Mauvaise réponse. Il se retrouve par terre, le nez en sang. Il l’a cherché. Personne ne réagit. Personne ne se baisse pour l’aider. Il n’était déjà pas trop apprécié ici. Il aurait dû se taire.
- Elle sera mon second, à partir d’aujourd’hui. Est-ce qu’il y a une objection ?
J’observe les regards en angoissant. Tous ont l’air d’approuver. Sincèrement. Tous sauf Jeff. C’est compréhensible. C’était lui l’aspirant second. C’était lui, et sans le vouloir je lui ai pris sa place. Mais je ne me sens pas désolée. Parce que dans le regard des autres ce que je vois, c’est de l’admiration. Alors un seul sur vingt-trois qui ne m’accepte pas comme nouveau chef, ça m’est égal. Parce qu’ils ont reconnus ma force. Même si je suis jeune. Même si je ne les connais pas depuis longtemps. Même si je suis une femme. La première à avoir ce privilège. Jeff s’en va en claquant la porte. Et moi, j’ouvre une autre bouteille de champagne.
*
- Tu devrais dormir.
Je vois sa cicatrice en premier mais reporte tout de suite mon attention sur ses yeux.
- Je n’ai pas sommeil.
Il émet un soupir agacé avant de me prendre la clef de douze des mains d’un geste sec. Il referme le capot et me pousse vers la sortie.
- Il est trois heures du matin. Tu empeste l’essence et t’es couverte de cambouis. Va prendre une douche.
Je réfléchis quelques secondes avant de m’exécuter sans discuter. La dernière fois que je lui ai dit non, il m’a amené de force sous la douche toute habillée et m’a lavé les cheveux à l’eau froide. Je fais lui fait une grimace en esquivant le coup de torchon qu’il me lance. En ouvrant la porte de la chambre je trouve quelques gars en train de jouer aux cartes sur mon lit. Je pousse l’un d’entre eux pour récupérer mon pyjama coincé sous ses fesses. Jeff se met à ricaner :
- T’avais pas besoin de pyjama la dernière fois quand t’a dormi avec moi.
- Effectivement, mais j’aurais dû en mettre un. Oui parce que si je me souviens bien, il ne s’est rien passé parce que t’arrivais pas à lever ton engin, c’est ça ?
Les rires fusent et Jeff rougit de honte. Il se lève d’un bond et m’attrape le bras.
- C’est dur l’impuissance, mais ne t’inquiète pas, ça se soigne.
- Tu vas la fermer ?
- Pourquoi ? On est plus ensemble je te rappelle. Je fais ce que je veux.
- J’ai dit : la ferme.
Il ressert sa poigne. Sa voix est basse. Menaçante. Pendant quelques secondes il a ressemblé à mon père. Je relève la tête. La rigolade, c’est terminé.
- Lâche mon bras. Tout de suite.
- Tu crois que j’ai peur de toi ?
- De moi non. Mais d’eux par contre…
Il réalise soudain que nous ne sommes pas seuls. Les autres joueurs se sont levés depuis un moment déjà. Et ils attendent mon ordre. Il prend peur. Me lâche soudainement. Comme si j’avais la peste.
- Désolé, je sais pas ce qui m’a pris.
Le coup est plus fort que prévu, mais je ne le retiens pas. La gifle atterrie en plein visage et laisse une marque rouge sur sa joue.
- Refais-ça une seule fois, et tu es mort.
J’attrape ma serviette avec colère et claque la porte de la salle de bain. Je laisse l’eau chaude couler abondamment sur mon corps. Mais je n’arrive pas à me détendre. Je déteste Jeff parfois. J’aimerais le tuer. Mais il y a quelque chose dans son regard qui me fait flancher la plupart du temps. Avec ce qui s’est passé aujourd’hui il devrait éviter de m’approcher de trop près pendant un bon moment. Alors que je sors de la douche quelqu’un frappe à la porte.
- Une minute.
J’enfile une serviette et ouvre le loquet. Sa cicatrice apparait en premier, je lève les yeux.
- Alors ? Il parait que tu te bats avec Jeff maintenant ?
- C’est lui qui a commencé.
C’est une réaction complètement puérile, mais je ne me défile pas. Après tout, c’est la vérité. Il me sourit et je ne peux pas m’empêcher de lever la main vers son visage et passe mes doigts sur sa joue.
- Je peux entrer ?
- Dans la salle de bain ?
- Euh…
Je ne peux pas m’empêcher de le taquiner.
- Je t’attends dans ta chambre. Il faut qu’on parle affaire.
J’acquiesce et referme la porte. Ma nouvelle vie commence enfin entièrement.
*
Ça ne dure que quelques secondes. Généralement, ce n’est même pas assez long pour se souvenir de l’accident. Pour ma part, tout ce que mon esprit m’a laissé, c’est ma voix criant son nom. Un cri glaçant. La froideur de sa peau quand je lui ai pris la main. Et lui, criant "Accroche-toi.". Comme si il savait ce qui allait arriver. Et puis après, plus rien. Jeff me montre des photographies de la voiture accidentée. Elle est en miette.
- Ca fait des semaines que tu ne parles plus. Je t’en prie, dis-moi quelque chose.
Sa voix est étrangement douce. Jeff n’est plus le même depuis l’accident. C’est le seule que j’ai accepté de voir, cloitrée dans ma chambre.
- Raconte-moi.
Ma voix est plus faible encore qu’un murmure. Je vois mes larmes couler sur les photographies, et j’essaie d’inspirer profondément.
- Vous nous êtes passé devant, Jack à mal géré le virage parce que quelque chose a traversé la route. La voiture à fait plusieurs tonneaux. Quand on est arrivé, il ne respirait déjà plus. On t’a sorti de là et amené à l’hôpital. Tu ne t’en souviens pas ?
Je fais signe que non. Je ne me souviens de rien. Juste de ma voix criant son nom.
- Le docteur a dit que c’était un miracle que tu n’ai rien. Ensuite on t’a ramené ici.
- J’aurais dû mourir à sa place.
- Tais-toi. Je ne veux pas t’entendre dire ça.
Je me recroqueville dans un coin du lit. Hier je suis sortie dans la cuisine et j’ai couru vers sa chambre en pleurant. Mais personne ne m’attendait assis sur le lit. Les volets étaient clos. Et ils le resteront toujours. Je fais passer le drap sur ma tête pour cacher mes larmes. J’aurais dû mourir à sa place. J’aurais pu mourir à sa place.
- Sors d’ici.
- S’il te plait…
- Dehors.
Je n’ai même pas crié. Je n’ai pas la force de le faire. Je passe mes journées à me torturer l’esprit, à essayer de comprendre. J’étais à côté de lui, séparé juste par le levier de vitesse. J’aurais du mourir aussi. Lorsque je m’endors d’épuisement je vois son visage. Je l'entends crier. Et je me réveille en hurlant. Jeff sors de la chambre. Et je ferme les yeux. Ce que j’entends en premier ce sont les battements de mon propre cœur. Ce que j’entends ensuite, ce sont le bruit des roues qui crissent sous la vitesse. C’est l’heure de l’entrainement sur le circuit. Les entrainements se sont multipliés depuis qu'il n'est plus là. Est-ce qu’il ont peur de reproduire la même erreur que lui ? Ou est qu’ils essaient juste d’oublier sa mort ? Comme moi. Oublier que tout ça est réel. Qu’il n’y a pas de bouton retour. Que lorsqu’on meurt, il n’y a rien derrière. Pas de paradis et pas d’enfer. On s’endort et on ne se réveille plus jamais. Il n’y a pas de conscience ou d’inconscience. On existe plus. C’est tout. Je me mets à crier. Mes mains s’agitent sans que je puisse les contrôler. Je ne comprends ce que j’ai fait que lorsque j’ouvre mes yeux et que je contemple la chambre dévastée. Il faut que je me réveille. Tout le monde attend mes ordres. Tout le monde attend ma présence. Je crie une dernière fois. Respire fort. J’ouvre l’armoire et en sors ma robe rouge. Je détache mes cheveux. J’enfile la veste à Jack. Je me regarde dans le miroir. Et j’ai l’impression de le voir. De l’entendre.
« Tu peux le faire. Tu dois le faire. » J’inspire profondément. Le temps des pleurs est terminé. Je sors de ma chambre pour me diriger vers le garage. Les voitures ne sont pas là. Et la mienne non-plus. Je me dirige vers le circuit. Et lorsque j’ouvre la porte, je vois Jeff sortir de ma voiture. Il rigole. Les autres non. Leurs mains sont crispées. Leurs sourires figés. Il ne sont pas heureux. Ils n’aiment pas ce qu’ils voient.
- Qu’est-ce que tu fais ?
Ma voix est plus forte que tout à l’heure. Plus rude. Tout le monde se tournent vers moi. Certains viennent à ma rencontre mais je les stoppe d’un signe de la main. Jeff me regarde avec un air étrange. Triste et heureux. Confiant. Fier. Et je comprends. Un des gars me prends par la main. Il se rapproche et chuchote :
- On a rien pu faire. Il a fait rentrer de nouveaux gars dans le groupe. Antoine a essayé de s’interposer. Il est à l’hôpital.
- Tu veux rester avec nous ?
C’est Jeff qui a parlé. Il se rapproche de moi. Une main passe derrière mon dos, l’autre soulève mon menton. Je serre les dents.
- Je sais que tu aimais Jack. Mais je t’aime encore plus qu’il ne t’aimait lui. Alors reste avec moi.
Je le repousse. Il ne dit rien. Je ne comprends pas. J’essaie de comprendre l’expression de son visage. Est-ce que c’est de la haine ? De la tristesse ? De la frustration ?
- On peut être leader tous les deux. Ensemble. Tout le monde te respecte ici. On sait ce que tu vaux.
Je me tourne vers le groupe. Mon groupe. Mon clan. Je leur demande avec mon regard ce que je dois faire. Mais je sais déjà que je n’ai pas le choix. Si on veut rester ici. Si on veut être libre, il faudra respecter les nouvelles règles.
- D’accord. Mais ceux qui veulent partir sont libres de leur choix. Aucun mal ne leur sera fait.
- Bien entendu.
Je lance un regard interrogateur à mes amis. Ils se rapprochent et se placent à mes côtés. L’un des plus anciens hésite quelques instants. Il s’avance doucement, dépose un baiser sur ma joue et me prends la main.
- J’ai du respect pour toi. Tu es comme une mère, une sœur et une femme. Pour chacun d’entre nous. Tu sais pourquoi il accepte ta présence en tant que leader ? Il te veut. Et ça je ne peux pas l’accepter. Pour Jack. Je sais que tu l’aimais. Mais je sais aussi que tu aimes Jeff d’une certaine manière. Je sais comment ça va se terminer. Et je sais ça se terminera mal pour toi. Parce qu’il ne te lâchera jamais. Alors je t’en prie, ne reste pas ici. Ne reste pas avec lui.
Je serre sa main avec force.
- Je ne reste pas pour lui. Mais pour Jack. Pour son souvenir. Et pour ma liberté.