Bonsoir,
Voici une nouvelle écrite dans le cadre d'un speed-concours ( le thème était éphémère, j'avais 24h pour le traiter ). J'éspère qu'il vous plaira.
PS : je commenterai prochainement les récits de la section.
Le conte de l'éphémère
Sur la petite départementale qui reliait son bureau à la maison, les pensées de pierre s'évanouissaient dans l'obscurité croissante. Déjà 21h passé ; pourtant la chaleur estivale ne semblait pas prête à céder son territoire à la fraicheur vespérale. L'on devinait encore le soleil de plomb qui, toute la journée, irradia le bitume. Cà et là, une poignée de grillons perdus dans l'herbe ambrée chantaient à l'unisson leur berceuse nocturne. Pierre n'était pourtant pas réceptif, sans doute trop absorbé par quelques audits ou autres problèmes de fiscalité. Probablement par habitude, il prit quelques libertés au vu du code de la route : plus vite serait-il arrivé, mieux ce serait. Au dernier virage, un insecte ailé s'écrasa violemment contre le pare-brise déposant sur celui-ci une tâche ocre. « Manquait plus que ça... » grommela notre conducteur, activant brutalement le ballet d'essui-glace. C'était en fait la saison des mannes et il n'était pas rare d'en croiser des nuées sur cette route aux abords marécageux. La tache semblait tenace mais il était déjà arrivé. Qu'importe il l'enlèverait demain matin. Quand il poussa la porte du domicile pendant machinalement sa veste contre le mur, une lueur dans la cuisine attira son attention. Où peut-être fus-ce le parfum délicieux d'un canard aux...
« Bonsoir ma chérie », dit-il en pénétrant dans la cuisine. Sa femme ne portait pas l'attirail de la cuisinière, bien au contraire. Une sublime robe rouge épousait ses formes généreuses et un chignon coiffait ses cheveux qui tombaient en flocons lascifs le long de ses épaules. Quelques traits de mascara faisaient oublier les rides parcimonieuses, portrait d'un visage aux trente bougies passées.
« Bonsoir, tu as eu une bonne journée?
- C'est de pire en pire, j'ai l'impression que ces conseillers juridiques veulent ma peau. Et toi ça était ?
- Je n'ai pas eu de synthèse aujourd'hui, j'ai pu aller chercher Tim à l'école et j'ai même eu le temps de cuisiner un peu ». Elle accompagna ses paroles d'un sourire et écarta ses mains d'un air malicieux. Pierre le lui rendit.
« Serais-ce un canard aux navets ? ». Affamé Pierre saisit la casserole avant que sa femme ne s'interpose, niant de la tête.
« Il n'est pas couché ? ». Elle nia toujours.
« Jen s'il te plaît j'ai eu un boulot de fou aujourd'hui, j'ai pas le courage ce soir .
- Seulement quelques minutes. Il t'a réclamé toute la journée, tu ne passes plus beaucoup de temps avec lui ».
Pierre tenta une approche en douceur, enlaça sa taille et l'embrassa dans le cou. Elle le repoussa une fois encore.
« Pas avant que tu ne lui ais lu son histoire!
- On en a déjà parlé... Je ne sais vraiment pas y faire avec lui. Je ne sais même pas lire les histoires!
- Lui, c'est ton fils je te rappelle. Et ne fais pas le faux modeste, je vous ai vu l'autre soir, il etait captivé et toi aussi tu y prenais du plaisir. Alors maintenant va le voir il est déjà tard ».
Pierre se résigna, il connaissait l'entêtement de sa tortionnaire. Avant qu'il n'ait refermé la porte derrière lui, elle lui chuchota : « Une fois que tu auras terminé, c'est moi qui m'occuperai de toi », puis elle l'embrassa langoureusement.
Pierre se dirigea plus motivé que d'habitude vers la chambre de son fils. Il frappa trois coups, c'était le code. Une voix de l'autre côté de la porte lui demanda : « Le mot de passe ! ». Pierre sourit bêtement avant d'ajouter :
« Du rhum pour les pirates!
- Tu peux entrer.
- Comment ça va bonhomme?
- Ca va. Tu as mis du temps à venir ce soir.
- Je sais fiston, je suis désolé, le travail me prend du temps et... ».
Pierre trouva ses excuses ridicules le temps d'une seconde. Il savait que son fils de 4 ans n'avait pas veillé jusqu'alors pour entendre des excuses minables.
« Alors pirate, tu veux quelle histoire ce soir?
- Je sais pas, celle que tu veux ».
Diable, le petit ne l'aidait pas beaucoup. Il s'assit sur la « malle aux trésors » puis saisit le « Petit Prince ». Non il lui avait déjà lu un million de fois. Pierre frotta son front, regarda nerveusement derrière lui cherchant l'appui de sa femme, mais elle n'était pas là.
« Bon sang, qu'est ce que je vais bien pouvoir lui lire... » pensa-t-il en silence. Puis il se souvint de l'insecte écrasé contre sa vitre.
« Est ce que... tu as déjà entendu parler, euh... Du conte de l'éphémère ?
- Non jamais papa ». Le petit Timothé semblait très interloqué. « Mon dieu, je suis en train de lui parler d'insectes et d'un conte qui n'existe pas ! » pensa-t-il à nouveau.
« C'est quoi un éphémère papa ?
- Très bonne question. Le conte de l'éphémère, c'est l'histoire d'un petit moustique qui ne vit qu'une journée. Tout commence sur une pierre de rivière, tu sais comme celles ou l'on va se balader les dimanches avec maman. Sur cette pierre, l'éphémère n'est encore qu'un bébé, on appelle ça une larve. Dés la naissance, sa vie n'est pas facile. Il avance lentement, en rampant sur le sol un peu comme ça ». Pierre lui mima un ver de terre, son fils éclata de rire.
« Quand il sort de son oeuf tout riquiqui, il doit chercher à manger.
- Il manque quoi l'éphémère papa?
- Oh un peu de tout. De plantes, de racines qu'il trouve aux abords de la rivière. Son but est d'ingurgiter un maximum de nourriture pour grandir, un peu comme toi ». Il attrapa les bonnes joues de son fils.
« La vie de l'éphémère est pourtant menacée à chaque instant. S'il s'approche trop prés de la rivière, une truite ou un guppy peut le saisir en à peine une seconde ! ». Pierre referma ses mains, simulant une redoutable mâchoire.
« Pire ! S'il s'éloigne trop de la rivière, un merle au bec acéré peut l'attraper et le dévorer ! ». Timothé avala sa salive puis demande assez peu rassuré :
« Mais comment il peut se défendre l'éphémère ?
- Justement il ne peut rien faire. Il est trop faible pour ça. Heureusement pour lui, il ne vit pas seul. D'autres éphémères attendent comme lui.
- Ce sont ses copains? ».
Pierre pensa un instant aux larves dévorées prés de la rivière puis à ses collègues de bureau.
« C'est à peu prés ça...
- Mais combien de temps elles doivent subir ça ?
- Tu sais, ça dépend. Certaines doivent attendre deux ans, d'autres trois.
- Et qu'est ce qui se passe après ?
- Après la première année, si l'éphémère échappe aux prédateurs, il mue. La mue c'est un peu comme s'il changeait de peau pour devenir plus costaud. Il est à mi-chemin. S'il arrive survivre deux ans de plus, alors il est prêt pour la métamorphose.
- La méta-mor-quoi ?
- La métamorphose tim. C'est quand la larve évolue et qu'il lui pousse des ailes ».
Pierre s'enroula la couverture et mima des ailes.
« Qu'est ce qu'il se passe ensuite pour l'éphémère ?
- Pour lui la vraie vie commence. Après avoir séché ses ailes au soleil, il peut s'envoler, frôler les eaux, virevolter au travers des feuilles et sauter de rochers en rochers. Toute sa vie, ses trois ans à l'état de larve n'ont été destinées qu'à ces 24h de liberté. Tu imagines un peu ce qu'il doit ressentir ? ». Visiblement impressionné, le petit Tim aux yeux écarquillés demanda alors :
- Que fait-il pendant cette dernière journée ?
- Il cherche une amoureuse fiston. Quoi de plus de triste que de vivre sa première et dernière journée de liberté seul ? D'heures en heures il recherche désespérement une part... Une amoureuse. Certains n'en trouveront jamais, d'autres au contraire auront cette chance. Une fois que l'éphémère aura trouvé une amoureuse, il s'approchera d'elle en plein vol ! Et quand il seront suffisamment proches, se colleront l'un à l'autre.
- Baaaah. Mais qu'est ce qu'ils font ?
- Ils font des … euh... des bébés éphémères. Après quoi, le mal fait un dernier adieu à sa dulcinée avant de tomber à l'eau.
- Et elle, elle devient quoi ?
- Son amoureuse éplorée pond ses oeufs directement dans la rivière puis épuisé s'en va rejoindre son mari dans les eaux .
- Elle est triste ton histoire papa
- Pas du tout fiston quand tu seras plus grand tu comprendras, mais pour le moment il te reste des tas de journées à vivre ! Il se fait tard, ta mère va me disputer si je reste trop longtemps ».
Il embrassa son fils et se dirigea vers la porte.
« Dis papa, tu es sur qu'il me reste des tas de journées à vivre ?
- Bien sur mon chéri pourquoi tu penses ça ? Tu n'es pas un éphémère !
- Oui tu as raison.
- Bonne nuit fiston.
- Papa attends ! Tu ne m'as pas dit comment les deux éphémères font des bébés ? ».
Le père sourit : « Ca c'est une autre histoire pirate ! »