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Auteur Sujet: Le projet Fanon (John Edgar Wideman)  (Lu 2047 fois)

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  • Plumelette
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Le projet Fanon (John Edgar Wideman)
« le: 05 Février 2015 à 17:33:28 »
On éprouve parfois d’inattendues déceptions. Si j’ai acheté ce livre, c’était bien plus pour l’auteur que pour le sujet. De John Edgar Wideman, je connaissais déjà Suis-je le gardien de mon frère ? que j’avais beaucoup aimé. Quant au sujet, j’avoue certes ne m’être jamais beaucoup intéressé à Fanon, mais le traitement que lui applique Wideman m’a plongé dans un abîme de perplexité.

Dès l’abord, la première déconvenue découle d’un malentendu sur la nature du texte : sur la couverture il est bien imprimé « roman », mais il faut prendre ça comme une convention de pure forme, car le livre est édité dans une collection censée être dédiée à la fiction romanesque étrangère. Or dès les premières pages, il est patent qu’on n’est pas dans un roman. A tout le moins pas dans un roman construit dans les formes habituelles, avec un début, un milieu, une fin, des situations, des dialogues et des décors. Peut-être le terme récit eût-il été plus approprié, sans pour autant lui dénier un caractère fictionnel ?

Néanmoins je faisais toute confiance à Wideman pour que son livre ne se borne pas à une plate apologie de Fanon. On ne peut pas dire que ce soit le cas, et sur ce plan au moins Wideman ne m’a pas déçu. Oui, mais…
C’est dans les points de suspension qui suivent ce « Oui, mais » qu’il faudrait loger toutes les réserves suscitées en moi par ce texte, qui contient tout de même de belles pages et de brillants passages... d’où Fanon est absent.

Alors, où est-il, me dira-t-on ? Peut-être partout et nulle part, à supposer que cela ait correspondu au projet de Wideman. Pour ma part, je n’ai absolument pas compris ce qu’il a cherché à faire. Wideman n’a jamais approché de près ni de loin Fanon (quand bien même ce dernier est mort aux Etats-Unis à moins de deux cents kilomètres de Philadelphie où vivait Wideman) même par le truchement plus ou moins onirique de sa mère ainsi qu’il le suggère dans le livre… Ce qui n’est évidemment pas une raison pour lui contester le droit d’écrire sur Fanon, mais le faire de la façon dont il s’y est pris, il y a décidément quelque chose qui m’échappe.

Mais la vraie raison de ma déception, c’est qu’en évacuant Fanon du livre, il reste une admirable et poignante réflexion sur le racisme, sur l’univers carcéral américain (le frère de Wideman, ainsi que son fils aîné, sont en prison pour meurtre depuis des décennies), sur la vieillesse et les vies qui s’acheminent vers leur dernier port (lorsqu’il a entrepris la rédaction du Projet Fanon, Wideman avait largement dépassé la soixantaine, il est né en 1941), sur sa mère qui, à égalité avec son frère Robbie, vole la vedette à Fanon…

Petit florilège de moments savoureux :

« Après tout, la seule et unique raison de regarder les nouvelles, c'est de vérifier la seule vérité qui compte : moi je survis. Inondations, attentat à la voiture piégée, sècheresse, sida, accident de chemin de fer, cancer, la mort sous toutes ses formes menaçantes et spectaculairement répétables, j'ai échappé à tout ça. »

« C'est pas ça la raison que les généraux laissent les soldats dévaster une ville qu'ils ont capturée. La raison c'est qu'un mec de rien avec un job de rien et une vie de merde rapporte à la maison la merde que les gens lui flanquent dessus toute la journée et qu'à cause de ça il bat sa femme et ses gamins. Le roitelet. P'tit tyran enculé de sa mère chez lui pour pouvoir retourner à son boulot le lendemain avec l'impression qu'il est quelqu'un. »
« On pourrait résumer comme suit : vieux, c'est un remake de jeune : sentiment d'ignorance, d'inadéquation, d'être sur la touche. On refait l'expérience de terreurs enfantines qu'on a cherché à vaincre pendant toute une vie. Douloureux désir de plaire, incapacité de comprendre pourquoi personne ne semble intéressé par ce qu'on a à proposer. »

« Oublier le fait qu'on est assez près de la tombe pour humer la mort dans notre sueur, pour la voir bâiller de l'autre côté de portes qu'on hésite à pousser et à franchir, sans raison valable, à moins que la fatigue n'en soit une, mais ce n'est pas si simple. »


Ce pouvait être un très beau livre (roman, récit, autobiographie à peine déguisée…) rien qu’avec ça, quel dommage de voir cet ensemble narratif qui avait sa propre et très forte cohérence parasité avec, par exemple, des pages lyriques sur l’équipée de Fanon entre le sud du Mali et le Sahara algérien : quand on connaît le contexte, l’épisode ne vend pas tellement de rêve et ne suscite pas une très grande admiration.

John Edgar Wideman n’avait vraiment pas besoin de Fanon pour faire un excellent livre, et Fanon lui a rendu le mauvais service de lui faire écrire un livre raté. Bon au fond, mais raté.

 


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