Bonjour bonjour 
Dix-huitième minute. Je suffoque. J’ai la hanche droite douloureuse, les pas irréguliers parce que rythmés par mes écouteurs enragés, j’ai le coeur rapide et la peau collante. Je fixe tantôt le sol sur trois mètres, tantôt les hautes feuilles des platanes. Dix-huitième minute, je vais longer une péniche où se trouvent beaucoup de monde. Trop de monde. Ils sont bien habillés. C’est un mariage. Je distingue la mariée. Plus j’avance et plus le spectacle est grandiose: ils se marient sur un quai du canal du midi. Ils n’en sont qu’à l’apéritif. Bref, je me réjouis à l’heure qu’il est (je suis à peu près au milieu de l’embarcation), mais ne me doute pas de ce qui suit. J’avance encore, je scrute les gens un par un, cherchant qui pourra intéresser mon regard. Je croise une jeune femme élégamment habillée, anormalement bien habillée, et je porte une attention particulière à tant d’élégance: parce que c’est excessif, et parce que je n’ai que peu de distractions durant ma course. Je me dois de toutes les prendre, c’est cela mon voyage urbain simple et solitaire.
Mais tout se passe à l’arrière du bateau, presque adossé à la barrière. Un homme roux, planté debout, sans contact physique avec la barrière, mains dans les poches. Je passe mes yeux instables sur lui comme sur les autres, et je ne m’y serait pas arrêté si son regard n’avait pas été d’une expressivité incroyable. Je ne peux qu’interpréter, sur-interpréter, un tel regard, un regard aussi complexe. Mais je sais que je ne me fais pas d’illusion parce qu’il me suit jusqu’à ce que je doive le laisser hors de mon champ de vision pour suivre mon chemin. C’était étonnant: il était seul, planté là, en retrait sur la péniche, seul et sans verre dans un apéritif de mariage. Et quand il me regarde il rêve de courir. Il n’a jamais couru mais il rêve de courir. Il m’envie en tant qu’individu dont la situation actuelle est le parfait échappatoire à une vie dont il ne veut plus depuis un bon moment. Seulement le mariage, institution idéalisée, stéréotypée depuis notre plus naïve enfance, est le moment dramatique pour les invités (quand ce ne sont les mariés) de questionner leur existence. Où j’en suis? Ce pauvre bonhomme sait très bien où il en est. Seul et pourtant la trentaine. Seul je veux dire bon, peut être que sa femme est chez lui, peut-être a elle juste eu un empêchement. Mais ce mec est délibérément seul quoi qu’il en soit.
Il veut courir parce que le bateau risque de partir là où il n’a jamais voulu allé, avec tous ces gens dessus dont il n’a jamais voulu. Il est, nous sommes, immensément seul, embarqués avec des amis, des ennemis, des amours, et un beau jour les cordes menacent de nous laisser là pour toujours, voguer sur un canal stagnant, vert et monotone, dont seules les inlassables feuilles d’autonomes viennent tarir le triste cours. Alors notre existence fait sens dans une impasse où nous avons fait les cent pas, nous nous retournons, et au loin, un jeune court.