Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

28 Avril 2026 à 15:13:16
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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Le correspondant

Auteur Sujet: Le correspondant  (Lu 2056 fois)

Hors ligne E112 / Trompette sournoise

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Le correspondant
« le: 05 Mai 2012 à 03:04:03 »
Partie 1.

Je ne crois pas aux chaises. Ce sont des pièces de mobilier qui ne répondent à aucun instinct primitif. La chaise doit être considérée, au mieux (non électrifiée), comme un vulgaire outil d’asservissement. Exemple numéro un : « Asseyez-vous en vitesse et ouvrez vos manuels à la page soixante-quinze ». Exemple deux : je milite secrètement pour le retour des chiottes à la turque dans mon lycée. En dehors des heures de classe, je ne fais aucun compromis entre les stations « debout » et « couché ». Avec une nette préférence pour l’horizontale. Par ailleurs, je n’ai que du mépris pour les tabourets. On ne trouve rien de tel dans ma chambre. Emilie est donc assise sur mon bureau, fascinée par ses pieds ballants, le cul posé sur un devoir de français que je dois rendre vendredi dernier, sans faute. Il s’agit d’une authentique copie double « Super Conquérant », intégralement noircie de mon écriture mongoloïde ; exposé de base en trois parties visant à offrir un regard neuf sur le roman d’apprentissage du dix-huitième siècle. « Depuis la nuit des temps, l’homme perpétue divers  rites ancestraux visant à marquer le passage à l’âge adulte : voyages initiatiques, engagement politique, usage de drogues ou encore épreuves physiques sont autant d’occasions offertes au héros romanesque d’affirmer aux yeux de la société son statut de membre actif ». Je suis assez satisfait de la tournure de cette phrase d’introduction, plus particulièrement de l’expression « membre actif », car on peut éventuellement penser à une bite.

C’est la première fois qu’une fille est assise sur mon bureau, surtout en jupe, et je crois que je vais la garder. Je veux dire cette feuille double. Je la respirerai cet hiver, quand les jours auront raccourci. Je deviendrai le premier élève de seconde à fantasmer sur le Bildungsroman. Emilie ne fréquente pas le même lycée que moi. Elle appartient à un réseau parallèle. Je l’ai rencontrée par l’intermédiaire de Christian Rubler, qui est assis à côté d’elle pendant les cours d’allemand LV2, en semaine paire, dans un établissement privé tenu par des folles de Dieu. Autant dire que c’était écrit. Christian est ce qui ressemble le plus à un ami. C'est-à-dire qu’il ne ressemble pas à grand-chose. Nous sommes licenciés au même club d’échecs. Emilie, Christian et moi avons commencé l’après-midi en buvant du muscat de Rivesaltes, fauché dans le bar de mes parents. C’est immonde. Je plains les habitants de Rivesaltes. J’ai marqué le niveau initial sur la bouteille pour ne pas me faire repérer. Cette précaution n’aura servi à rien puisqu’à force de grimacer, nous avons descendu tout le vin cuit en un quart d’heure, avant de nous attaquer au pastis de Marseille, dont les habitants ne sont pas mieux lotis. Je suis sorti acheter des biscuits apéritifs car mes vieux ne savent pas recevoir. Sur le coup de quinze heures, nous étions tous très détendus, surtout Christian, qui avait décidé de sa saouler à mort pour célébrer sa nouvelle vocation : il serait croupier dans un casino. Il demandait toutes les dix minutes où mon père cachait ses films de cul et insistait le reste du temps pour nous faire cuire des pâtes. Faut éponger les mecs, sinon on va être malades. Emilie m’a fait bonne impression, en enchainant les tournées avec un solide aplomb. J’aime les femmes de seize ans qui savent boire. Elle ne parle pas beaucoup. Ses ongles sont peints en noir. Quand elle m’a demandé où se trouvaient les toilettes, j’ai eu peur qu’elle en profite pour se suicider mais elle est ressortie indemne et j’étais content de la voir évoluer dans mon salon, piocher un bouquin dans la bibliothèque, caresser mon chat, se vautrer sur le canapé et poser ses Doc Martens pleines de terre sur l’accoudoir, comme si elle avait toujours vécu ici et que ma mère n’était une inoffensive maniaque Nous avons regardé des clips musicaux en terminant le fond de pastis, joué à la bataille corse, débattu de la nécessité du rap, téléphoné à des gens au hasard afin de leur demander s’ils étaient pour ou contre les éclipses solaires. Christian s’est retiré avant l’heure du gouter pour aller vomir tranquillement chez lui. Je vais réviser mes ouvertures, les mecs, y’a un tournoi le week-end prochain. Alors, bonne bourre. Emilie est restée, ce que je ne m’explique pas. J’ai proposé de lui montrer ma collection de tee-shirts « Rage against the Machine ». Cet intermède culturel ne nous a pas pris trop de temps car je possède trois tee-shirts « Rage against the Machine », l’un d’entre eux se trouvant d’ailleurs au linge sale. Quoi qu’il en soit, j’ai réussi à attirer une inconnue dans mes quinze mètres carrés d’espace privatif, ce qui constitue une performance inédite jusqu’ici, et une étape significative de mon parcours sexuel. En tout cas, nous l’espérons.

Pour l’instant, je suis localisé à l’autre bout de la chambre, près de la fenêtre ouverte, le regard perdu au loin, vers le Maxi Coop, perché sur mon radiateur dans une position que je trouve assez tendance. Je pense avoir l’air bohème-ombrageux. Je regrette seulement de ne pas avoir décroché ce poster de Jean Claude Vandamme qui ôte toute crédibilité à ma décoration intérieure. Le karatéka belge fait le grand écart en appui sur deux saloperies de chaises, débardeur noir, biceps au vent, sourire taquin pour l’objectif ; une affiche promotionnelle du film Bloodsport dont je dois me débarrasser depuis le CM2. Il faudra que je pense à évoquer mon intérêt pour les arts martiaux, quelque part dans la conversation, si je ne veux pas passer pour un homosexuel. Le souci, c’est que nous ne parlons pas. Je suis brillant à l’écrit, mais on attend de moi « un effort plus soutenu à l’oral au troisième trimestre ». Nous avons déjà échangé nos points de vue à propos des cours d’allemand deuxième langue, et je n’ai pas réussi, jusqu’ici, à enchainer sur un sujet qui nous mettrait sur la voie d’un rapprochement de type buccal. Je ne trouve pas les mots pour lui faire comprendre que j’aime bien ses jambes. Depuis quinze minutes, je suis à la recherche d’une formule publicitaire qui se situerait entre « T’as de chouettes jambes » et « Le galbe de tes membres inférieurs annihile ma raison, au profit d’un irrépressible élan lubrique ». Je possède trop de vocabulaire pour un amateur de kung-fu. Au delà de ce détail anatomique, Emile n’est pas belle. C’est pas passé loin mais quelque chose cloche au niveau de son visage, peut-être trop de sourcils. Son nez est bizarre, lui aussi, et j’ai encore un doute quant à la disposition de ses dents. Je ne me formalise pas de son accent lorrain, car je suis quelqu’un d’ouvert à la culture, mais je ne la promènerais pas non plus à mon bras lors d’un vernissage. Quoi qu’il en soit, nous manquons de galeries d’art dans le Bitcherland. Je me permets d’être difficile, car pour le reste, Emilie a tout pour plaire : une paire de jambes épilées et son cul sur mon bureau. Je ne peux pas trop m’avancer sur le volume de ses nichons, étant donné qu’elle porte un sweat-shirt très ample, sur lequel on peut lire « Fruit of the loom ». J’essaie de traduire mentalement cette expression et nous perdons un nouveau quart d’heure de notre vie. De temps en temps, nous nous sourions au milieu du silence, comme deux vieux camarades de régiment pour qui les mots seraient devenus superflus – épargne ta salive  André, pas de ça avec moi…, on a bouffé nos rangers dans le même bunker, en quarante-deux : l’année pas la pointure - ah ah t’es con Marcel, t’es sacrément con mais  ça au moins, les boches te le prendront jamais – alors que nous sommes juste un hypothétique couple pré pubère,  blindé d’hormones, issu du planning linguistique. Je transpire des genoux.

-   Au fait, tu fumes ?

J’avais l’intention de poser cette question sur ce que j’appellerais le ton Bruce Willis. Cependant, mes slips sont encore trop serrés et je m’entends parler avec une voix de chaton. Le stress engendré par ce décalage audio provoque une contraction de mes organes digestifs et, dans cette position tendance-mais-délicate-puisqu’accroupie, je lâche un pet en guise de point d’interrogation. Un frisson répugnant me transperce de haut en bas. Emilie ne répond pas tout de suite. Je prie pour qu’elle soit sourde, au moins de l’oreille gauche, mais il y a tout de même de fortes chances pour qu’elle m’ait entendu. Le silence suivant rafle trois oscars au palmarès de mes grands moments de solitude, dont la catégorie meilleur scénario original.

-   Ca doit être les Curly, je lui fais, afin de désamorcer cette situation foireuse.
A cet instant précis, je préférerais me tirer une balle dans la bouche, évidemment.
-   Qu’est-ce que t’as dit ?
-   Non, rien. Enfin si : tu fumes ?
-   J’sais pas encore trop. Mon grand père est mort d’un cancer du poumon quand j’avais onze ans. Ca va parce qu’ils habitent à l’autre bout de la France et qu’on le voyait pas beaucoup, mais ça m’a quand même fait vachement réfléchir sur la clope, et tout.
-   Je suis désolé, c’est moche.

Ces condoléances auraient du bénéficier du ton Steven Seagal mais, une nouvelle fois, ma voix s’étrangle et on dirait plutôt que je cherche à me moquer. Je serre violement les fesses sur mon radiateur, pour ne pas aggraver mon cas.

-   Non mais allez vas-y, dit-elle. On s’en grille une.
-   T’es sûre ?
-   C’était un con de toute façon, mon grand père.
-   Ah ouais ?
-   Ouais.
-   Le mien aussi.

Papi Marcel est sans doute la seule personne de ma famille pour laquelle j’ai du respect et de l’affection. Il m’a appris, entre autres, à jouer aux osselets. Je ne l’ai jamais vu s’énerver ou me traiter comme un imbécile. Nous avons regardé de nombreux épisodes de Thierry la Fronde ensemble, quand j’étais enfant, pendant les vacances d’été. J’ai l’impression que tout cela s’est passé il y a un siècle. A chacun de mes anniversaires, il prend la peine de m’écrire, « porte toi bien, profite de ce bel âge », sur une carte de vœux représentant un bouquet de fleurs peint avec les pieds. J’espère qu’il me pardonnera mais j’ai cruellement besoin de tisser des liens avec cette fille, sans quoi je vais rester puceau toute ma vie. Je suis convaincu que papi Marcel voudrait ce qu’il y a de mieux pour son petit fils.

 Mon paquet de dix est planqué dans le tiroir à verrou de ma commode, sous un bouquin de maths de l’an dernier, glissé dans une paire de chaussettes avec un préservatif que j’ai trouvé par terre dans les toilettes du lycée (la date de péremption est encore valide un mois). Je fais semblant de fouiller longuement parmi mes trucs, alors qu’au touché, je dissimule la capote dans la paume de ma main, juste derrière les Lucky Strike. Je me montre prévoyant et plein d’entrain malgré cette entame « peut mieux faire ». Plus j’ose regarder Emilie, plus elle reste là, à tortiller des fesses sur mes études, et plus je la trouve canon, finalement. Je fais preuve d’un bel opportunisme, pour mon âge. Il faut dire qu’à l’instar d’un Julien Sorel ou d’un Candide, j’ai sérieusement besoin de rituel, d’apprentissage, de Bildung, tout simplement.  Nous allumons nos cigarettes à la même flamme, ce qui ne laisse plus aucune place à l’équivoque, une flamme que je lui agite sous le nez avec l’assurance d’un parkinsonien en phase quatre. Nous toussons frénétiquement. Je porte ma main près de ma bouche, pour faire gentleman, et la Durex Effet Frissons, que j’avais complètement oubliée par ailleurs, tombe sur ses genoux.

-   Oh excuse moi, je lui fais, du tac au tac, avec désinvolture, comme si des préservatifs m’échappaient constamment des mains. 

La cérémonie des Oscars est  un véritable succès cette année. Je viens de remporter la statuette du meilleur second rôle dans un court-métrage francophone. A part m’inventer un oncle victime du SIDA, je ne vois pas très bien de quelle manière je pourrais me sortir de cette impasse. Pourtant, alors que je débarrasse mon invitée de cette foutue capote anglaise, effleurant ses genoux au passage, saisissant l’emballage du bout des doigts, Emilie se met à rire : pas un de ces ricanements nerveux, embarrassé et  discriminatoire, mais un rire franc, qui sent bon la lorraine profonde, forcement, mais vous réchauffe le cœur en de pareilles circonstances. Soulagé, je m’esclaffe à mon tour sans aucune grâce et balance l’objet du délit vers un coin de la pièce, en exagérant l’ampleur de mon geste, comme s’il s’agissait d’une bombe à retardement. Bien sûr, je mémorise l’endroit précis où tombe la Durex, car je suis d’un optimisme sans failles. Nous rions pendant une bonne minute, juste le temps qu’il me faut pour tomber à peu près amoureux de cette fille dont je n’ai même pas vérifié la dentition, et qui, enlevant son sweat-shirt Fruit of the Loom dans un élan de bonne humeur, laisse enfin deviner une poitrine honorable.

Hors ligne Menthe

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Re : Le correspondant
« Réponse #1 le: 05 Mai 2012 à 15:31:05 »
Ben à part le passage sur les oscars que j'ai pas pigé, et l'intérêt de la chaise du début, j'ai bien rigolé, c'est toujours cool, acide et mordant. J'attends  la suite  :mrgreen:
C'est pas que je suis loin du but, c'est que je suis à côté de la plaque !

Hors ligne Sixte

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Re : Le correspondant
« Réponse #2 le: 05 Mai 2012 à 19:51:01 »
Vraiment chouette.
Je trouve que les personnages sont super réalistes, très vivants. Et puis, la manière de penser du narrateur m'amuse. Bref, je suis fan.
Il y a qu'une chose qui m'a gênée.
Au tout début, quand tu donnes les deux exemples, on s'attend à ce que ce soit des exemples d'utilisation de la chaise en tant qu'outil d'asservissement. Le premier, oui, mais pas le deuxième, du coup, j'ai trouvé que ça faisait bizarre de les mettre sur le même plan, alors qu'ils illustrent deux choses différentes.
Mais j'avoue, c'est un détail.

Sinon, je veux bien la suite, moi aussi !   :mrgreen:

Edit : Après réflexion, il y a un truc qui m'étonne. Il a un bureau, mais il n'a pas de chaise de bureau ?  ???
« Modifié: 05 Mai 2012 à 20:13:19 par Sixte »
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Hors ligne cyamme

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Re : Le correspondant
« Réponse #3 le: 05 Mai 2012 à 20:04:18 »
Je vais répéter ce que Menthe et Sixte ont déjà dit, mais c'est vraiment chouette à lire. Ça se lit tout seul, t'enchaînent les trouvailles rigolotes sans que ça devienne lourd.
Par contre, moi aussi j'ai un souci avec le tout début. Je trouve la première phrase super cool comme d'accroche mais le "non électrifié" entre parenthèse passe mal. Peut-être en le mettant juste après "la chaise"? Mais je suis plutôt favorable à sa disparition.    :mrgreen:  <-- visiblement, c'est l'état d'esprit dans lequel on est tous après cette lecture.

Je m'installe confortablement pour attendre aussi la suite.  :mafio:

Aube

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Re : Le correspondant
« Réponse #4 le: 05 Mai 2012 à 23:09:32 »
Vous, monsieur, êtes un dieu vivant.
J'ai éclaté de rire (mais bien hein, pas simplement pouffé) trois fois, un texte dans la lignée des précédents, même si celui-là, certainement à cause d'une tranche d'âge concernée à laquelle je me targue d'appartenir, était sincèrement hilarant, de par son réalisme et son unicité de style. Envoie la partie 2 dès que possible.
Merci.

Hors ligne E112 / Trompette sournoise

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Re : Le correspondant
« Réponse #5 le: 09 Mai 2012 à 01:31:47 »
*****
Elle tapote sa cigarette au-dessus de mon bocal à poissons, qui ne ressemble pourtant en rien à un cendrier fantaisie. J’y élève notamment des plantes aquatiques. Je fais mine de ne pas m’offusquer, en jouant le type décontracté qui se moque un peu de l’avenir de ses poissons rouges, comme du sien. Je lance mon propre mégot par la fenêtre,  d’une pichenette de l’index, en expirant de manière dramatique, l’air dégouté, gestuelle empruntée à une scène de Pulp Fiction. Je mémorise secrètement l’endroit où tombe ma clope car si ma mère la trouve, je suis bon pour l’école militaire, un taillage de haie punitif, ou les deux. Nous discutons toujours à battons rompus :

-   Moi, je voulais faire de l’espagnol, à la base, dis-je.
-   Ah ouais ?
-   Carrément.
-   Alors pourquoi t’as pris allemand ?
-   J’sais pas.
-   …
-   …
-   En fait, y’avait pas, espagnol, je crois.
-   …
-   Je veux dire, dans mon bahut.
-   Ah ok.
-   C’est pour ça.
-   Je capte.
-   Ouais c’est des fascistes.

Et le prix spécial du jury pour le meilleur dialogue de fiction est attribué à Arnaud Modat pour « Je t’emmènerai pas au vernissage ce soir ». J’ignore comment se débrouillent les autres pour entretenir une conversation censée. Je me console en me disant que certains naissent avec une couille en moins. Elle remarque enfin mon synthétiseur. Je mise tout sur la musique depuis que j’ai renoncé aux arts martiaux. Cet instrument m’a été offert lors du Noel 1991, pendant ma période Jean Michel Jarre. J’avais longtemps hésité avec une table de ping-pong. Comme notre terrasse est minuscule et que mes parents ont toujours refusé de déménager pour assouvir ma passion du tennis de table, le synthétiseur l’avait finalement emporté. Je suis soulagé que le clavier ait retenu son attention car j’ai eu du mal à le retrouver dans le foutoir de la cave et j’ai passé du temps à l’installer spécialement sous mon poster de « The Cure ».

-   Tu joues dans un groupe ? demande Emilie.

Quand nous formons les équipes, en cours de sport, au moment où les deux capitaines sélectionnent l’un après l’autre les joueurs dignes de porter une chasuble jaune ou rouge, je préfèrerais être enterré vivant, quelque part dans l’hémisphère sud. Je suis toujours choisi en dernier, après la fontaine à eau et le poteau de badminton, ce qui provoque l’hilarité générale. Je pense que cela s’explique en grande partie par mon survêtement Monoprix. Et le fait que je sois gaucher. Je me console en me disant que certains de mes camarades de classe mourront bientôt dans un accident de voiture, en rentrant saouls d’une soirée à laquelle je n’aurais pas été invité, mais ce statut de paria scolaire me reste malgré tout en travers de la gorge. Or, tous les claviéristes du monde vous le diront, pour « jouer dans un groupe », il est préférable d’avoir un ami ou deux.  Sauf Jean-Michel Jarre, évidemment, dont le comportement frise l’autisme et qui a du en baver pendant les séances de basket.

-   Non, j’ai pas de groupe. En ce moment. On s’est séparés avec les mecs de « Paranoid Blue Travelbus ».

Un de mes loisirs consiste à inventer des noms de groupe de rock psychédélique. Je tiens une liste sur un carnet à spirale mais j’étais loin de penser que cela pourrait me servir à quoi que ce soit, avant aujourd’hui.

-   Jamais entendu parler. Vous avez fait des concerts dans le coin ?
-   Non mais on a envoyé une démo.
-   C’est cool. Tu me joues un truc ?

De mes six mois de synthétiseur, je me rappelle les deux premières mesures de La lettre à Elise, le thème de Super Mario, le générique du Flic de Beverly Hills, et le refrain d’un morceau de Brian Adams intitulé « Everything i do (i do it for you) », ayant servi de musique au film « Robin des bois, prince des voleurs ». Autant dire que pour séduire une fille en jupe assise sur un bureau, je possède la partition complète du pucelage de bronze. Dommage parce que j’ai un bon revers au ping-pong. Ce synthétiseur Yamaha, c’est de l’argent foutu en l’air.

-   Je peux plus jouer, j’ai le syndrome du canal carpien.
-   Merde, je suis désolée pour toi.
-   En plus, je fais des apnées du sommeil.

Cet aveu ne bénéficie d’aucun contexte. Je n’ai pas la moindre idée de ce qui me pousse parfois à parler. Je m’administre une deuxième balle de révolver sous le palais.

-   Des quoi ?
-   Non, je veux dire, je vais apprendre la guitare à la place.
-   La gratte, c’est trop classe. Si j’avais un mec qui jouerait de la gratte, je l’écouterais pendant, j’sais pas, des heures.
-   Ouais, moi aussi.
-   …
-   Enfin une fille quoi, pas un mec, une copine. Je l’écouterais pendant des heures aussi. J’suis pas homo, hIn, hin.
-   Mon frère est homo.

Sa famille a visiblement des problèmes mais qui suis-je pour juger. Je ne prédis décidément rien de sexuel au terme de cette séance de chats perchés entre les quatre murs de ma piaule. Mes parents ne vont pas tarder à rentrer et s’ils me trouvent en compagnie d’une fille à la maison, ils seront tellement heureux que la situation pourrait devenir embarrassante, alors que je m’en tire plutôt bien jusqu’ici. Je propose à Emilie d’aller faire un tour. Je me demande s’il faut que je laisse un mot aux vieux. Ils ne sont pas habitués à ce que je sorte le dimanche soir, ni aucun autre jour. D’habitude, je termine mes week-ends en jouant aux échecs sur mon vieil Amstrad CPC 6128. J’écoute aussi la radio, Radio Studio 1, une antenne locale qui diffuse des messages laissées sur le standard par des gens de mon âge, entre deux morceaux des Cranberries ou de Texas : « Salut alors c’est Sylvain, je suis de Reyersviller et je fais un coucou à Sabine, Geoffrey, Titoune, Denis et voilà, toute la bande. On a trop déliré à la soirée disco hier soir. Mort aux skins. Et je dédicace « i will always love you» du film Bodyguard,  à mon petit cœur, Agnes. Je passe le bonjour à tous les déglingos du lycée Kléber, première ES. Allemand renforcé. Alors voilà, bonne soirée à tous ceux qui écoutent. Voilà. ». Finalement, je ne vais pas gribouiller de Post-it à mes parents. Je préfère les laisser s’inquiéter, s’imaginer que j’ai fugué, vu que c’est exactement ce que je devrais faire. De toute façon, ils ne remarqueront peut-être pas mon absence. Je suis quelqu’un de calme.

Hors ligne E112 / Trompette sournoise

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Re : Le correspondant
« Réponse #6 le: 09 Mai 2012 à 01:38:19 »
En vous remerciant de votre intérêt, bien sur, et j'ai noté dans un coin que l'introduction sur les chaises était foireuse. Bonne lecture.

Hors ligne Rôôôla

  • Plumelette
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  • Un jour après l'autre, jusqu'au dernier.
Re : Le correspondant
« Réponse #7 le: 09 Mai 2012 à 13:47:19 »
Moi je trouve ça excellent.

Concernant les chaises, je dis que tu peux mieux faire. A mon sens, ça ne colle pas au style que tu emploi par la suite.
J'essaierais un truc du type "dialogue" avec la chaise.

Dans le genre:
Je ne crois pas les chaises. Ce sont des pièces de mobilier qui ne répondent jamais aux questions qui leur sont posées.
La chaise doit être considérée au mieux, comme un vulgaire reposoir à fesse.

Tu colles un exemple de récente discussion avec ta meilleure chaise, celle en paille chez ta grand mère, qui a entendu toutes les conneries des années 50...

Enfin moi je dis çà, mais je suis un peu tarée alors...

Et je redis: c'est bien délirant ton truc. J'adhère.
Rôôôla, le Mal Auréolé, parce que.
L'irresponsabilité d'une publication

Hors ligne holden5

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Re : Le correspondant
« Réponse #8 le: 07 Septembre 2012 à 17:53:15 »
Remontage!
Ce texte m'était complètement passé sous le nez. C'est hilarant, et les références à la cultures des 90's m'ont bien replongé dans l'époque. Les dialogues sont super et j'ai pensé à du Ryad Sattouf en te lisant. (Ryad, c'est toi?)
Bravo (très tardif) pour ce texte.

Hors ligne Kerena

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  • Schrödinger cat
    • Dans les nuages
Re : Le correspondant
« Réponse #9 le: 17 Septembre 2012 à 15:18:09 »
Commentaire du gibet n°8... Euh, 9... En fait, je sais plus trop et je m'en fous XD

J'en profite pour faire un remontage express ^^

J'aime beaucoup ce texte ! J'aime le ton plein d'ironie, j'aime le style, j'adore l'humour (même parfois à deux balles - genre le coup du pet, c'est nul mais ça m'a fait marrer ^^ ), et pis franchement le coup des deux ados gênés dans une chambre, à qui ce n'est pas arrivé ?
On ressent la rancœur de l'ado contre ses parents et le monde entier, pis le cynisme, le cynisme, j'adore.

Une suite de prévue ?
Je crois qu'il y a dans le coeur des hommes une place créée pour l'émerveillement, une place endormie qui attend de s'épanouir ~ Les Aventuriers de la mer


 


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