Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Léa

Auteur Sujet: Léa  (Lu 1054 fois)

Hors ligne stacy16

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Léa
« le: 06 Juillet 2014 à 03:19:39 »
1- Lea est:

Lea est toujours en retard, quand elle sait enfin ce qu'elle veut, on lui dit qu'elle a loupé l'embarquement (ou qu'elle s'est plantée de porte). On l'a mal aiguillée.

- La tête dans la lune -tête en l'air, écrivent les professeurs dans son carnet de liaison. Non, elle n'est pas une rêveuse, elle souhaite juste éprouver la sensation délicieuse d'apesanteur; elle s'inscrit dans un club de natation. Tous les mercredis soirs, elle parcours des surfaces de mètres carrés en crawl ou en papillon dans la piscine à petits carreaux bleus et blancs du quartier. Deux carreaux manquent au fond du bassin, aux trois quarts de la ligne. Il y a des corps flottants, des sécrétions humaines transparentes non identifiables qui se déplacent comme de minuscules méduses avec les battements de pieds des autres gosses du club.

Depuis l'âge de 8 ans, Léa est paratonnerre: le vent, la pluie, les gifles, la table du salon, la cuvette des toilettes, les câbles électriques, les coups de pieds, les coups de talons tombent sur son visage, son ventre, sur son corps. Son squelette entre en résonance, l'onde se repartit, se propage et s'enfonce sous terre. Une fois, dans la voiture en rentrant de l'hôpital sa maman s'excuse. Maman est reposée, elle fume une cigarette blonde au volant, elle dit juste cette phrase: "je m'excuse pour tout à l'heure" elle roule doucement. Elle n'a pas mis la radio. Léa ne comprend pas pourquoi sa maman s'excuse, tout cela me convient elle pense. C'est pas de ta faute. Ce qui lui fait le plus peur c'est que les habitudes changent. Sa maman elle l'aime tellement, elle ne devrait jamais rien se reprocher, elle ne devrait jamais souffrir. Ça ne lui fait rien, à elle, si ça soulage maman. Sa mère reprend: "cette cicatrice sur ton front faudra faire quelque chose, plus tard je te paierai l'opération. On te rouvrira avec un laser et la marque sera moins visible. "Je ne veux pas être opérée à nouveau, je m'en fiche de la marque, ça fait partie de ce que je suis" lui répond Léa en grattant son avant bras droit. Sa mère s'arrête et se retourne: "Ne dis pas n'importe quoi, plus tard ça sera laid, tu auras une vilaine marque sur le front". Léa ne veut pas la contredire, elle se tait, et appuie son dos contre la banquette arrière de l'Audi 80.

 À 12 ans elle est seule dans le salon avec sa mère, elle se suspend par les deux mains sur la table en bois ronde vernie: "je veux être ballerina, danseuse, petit rat". "Boa! n'importe quoi! Il fallait commencer à 6 ans ma fille" répond sa mère, un bandeau dans les cheveux. Sa maman passe un coup gros pinceau avec un peu de poudre libre claire, elle maquille sa peau douce et brillante, elle regarde son reflet dans le miroir: "Ah vraiment! À te voir on dirait Causette".

Il y a des traumatismes dans notre inconscient, des douleurs incomprises, des peurs, des anxiétés pour lesquels on a oublié la maille chaînette initiale, la pointe de violence, la première fondamentale, l'impact initial, le choc psychique ou physique ayant enclenché la récurrence de réactions défectueuses destructives quotidiennes de notre organisme.

Et puis, il y a des douleurs pour lesquelles on se souvient de l'incident et pourtant on ne parvient pas, non plus, à affronter ces peurs, on craint l'électrochoc comme le rat dans sa cage à qui des type en blouse ont tentés d'apprendre des tours dans des tubes en plastique.

Ce soir Léa a seize ans. Seize ans c'est l'âge où elle s'est dit qu'elle serait adulte, mature et femme. Enfant, elle s'était d'abord fixé l'âge de quatorze ans, parce que c'était un grand chiffre rond pair. Mais parvenu à quatorze ans rien n'avait changé, elle n'avait pas ses règles, pas de seins, était toujours aussi petite, et était considérée comme un enfant.
Considéré comme un enfant c'est cet état de non droit, où tu es à la disposition des adultes, au service de leur colère, de leur joie, de leur psychoses, de leur misère. C'est un état où tu n'es pas considéré comme un individu à part entière mais comme un objet qui sert à les valoriser. Un truc pas fini. Où l'on entend / perçoit / reçoit de toi uniquement que les fantasmes qu'on y projette. On te demande de faire des tours devant un auditoire, toi tu répètes les mêmes trucs stupides. Alors hop! Tu sautes dans les cerceaux de couleurs, révérence, tu chantes la chanson, wawa susucre, pipi dehors pour finir par coucouche niniche.

Elle a donc attendu seize ans pour lever la tête et se tenir droite comme une femme.
En ce qui concerne la vie sentimentale de Léa, on ne pouvait pas dire qu'elle fut très développée pour une fille de son âge . De toute façon, les garçons ça l'intéressait pas, ou peut être juste les types un peu comme elle, pas trop à leur place. Le premier amour de Léa c'est Gabriel, c'est même pas ce que l'on peut appeler un amour platonique, même si c'est ça qu'elle se disait. Elle l'aime parce qu'il reflète sa propre souffrance. Gabriel, tous le monde l'appelle "grenouille" au collège, il est maigre, il a de grandes oreilles, la peau d'un roux, les cheveux couleur ébène pleins d'épis et il ne sait pas quoi faire de ses épaules. Gabriel est homosexuel mais il ne le sait pas encore, et Léa le sait encore moins; elle fait des cœurs L+G.

Léa est curieuse de savoir comment on embrasse pour de vrai, alors elle lit dans les magazines qu'il faut faire tourner dans la langue dans la bouche et mouliner. Ça semble compliqué et technique; il faut être super synchro. Ok on doit tourner sa langue, mais à quelle vitesse et dans quel sens? Et si le garçon tourne dans un sens et la fille dans l'autre ? Au cas où, si jamais ça arrive, moi je tournerai dans le sens des aiguilles d'une montre, c'est quand même ce qu'il y a de plus logique. Et si on serre trop les dents? Et si notre langue reste bloquée dans un coin de la bouche de celui qui nous embrasse, et si on arrive pas à tourner? Parce que c'est quand même pas rond une mâchoire, et si on trouve pas la langue de l'autre? Et si on a beaucoup de salive dans la bouche, et qu'on oublie d'avaler avant? Bref question relation hommes-femmes ça se résumait à ça pour elle.

Un soir à table, Thierry son nouveau beau père dit: "Fais gaffe Léa, tu risques d'avoir des problèmes d'auditions". Léa demande "pardon?". Il répond fortement: " La masturbation ça rend sourd" et reprend " la masturbation ça rend sourd, la masturbation ça rend sourd ... Hey ho! Tu m'entends?". Et il se mets à rire dans sa mécanique mâchoire broyeuse de rugbyman. Léa esquisse un sourire poli et monte dans ma chambre.

Un matin pressée pour partir à l'école, elle entre dans la douche, sa mère tambourine à la porte de la salle de bain: "je te signale qu'on est trois à prendre notre douche, t'es en train de me vider tout le cumulus, sors!" Léa répond: "je me rince et je sors", sa mère insiste: "Ouvre! Ouvre!". Léa sort immédiatement de la douche avec du savon sur la peau. Elle s'essuie rapidement. Sa mère frappe sans relâche à la porte. Léa la rassure: " J'en ai pour une minute, ça y est, j'ai fini ..." Elle n'aime pas quand sa mère entre et la regarde nue dans la salle de bain. Elle met une culotte, un tee shirt bleu et sort. Elle a bien fait attention de ne pas laisser d'eau au sol, de rincer la mousse dans la douche, d'éteindre le radiateur électrique que sa mère ne veut pas qu'elle utilise, de ne rien laisser traîner et elle tire sur le loquet de la porte.
Elles se frôlent toute les deux. Lea va dans sa chambre et commence à peigner ses longs cheveux bruns (enfin dans "la" chambre de son frère car depuis qu'elle est à l'internat, elle n'a plus de chambre à elle, selon sa mère ça ne sert à rien car elle n'est plus vraiment là).
Elle éponge ses cheveux avec une serviette quand sa mère arrive dans un déplacement rectiligne inébranlable. Elle fonce sur sa fille. Trois pas d'une fureur inexplicable. Lea voit une haine si grande dans son regard qu'elle ne réalise pas. Elle se dit que ce n'est pas pour elle. Il doit y avoir erreur. Elle est inerte, elle ne réagit pas comme un lapin en pleine nuit éblouit par les phares d'une voiture sur la route. Sa mère commence à la frapper, des baffes des coups de points, Léa se protège des deux bras, des coup de points sur un corps nu. Sa mère la saisit par les cheveux et l'entraîne au sol, elle la frappe avec tout son corps, avec ses talons ses genoux. Léa ne se défend pas, elle est en pleurs, elle demande " Mais qu'est ce que j'ai fais? J'ai rien fais de mal m'man?" Sa mère continue à l'assener de coups. Léa peine à respirer, elle est allongée au sol, la tête sur le plancher qu'elle protège dans ses bras. Elle ne voit plus que des coups vifs qu'elle ne parvient plus à parer. Elle implore, elle demande pourquoi? Qu'est-ce que j'ai fais? je comprends pas dis moi maman, dis moi". Sa mère perchée à 1m60 au dessus d'elle lui répond " La serviette de Thierry, t'as utilisé la serviette de Thierry, t'avises plus jamais de recommencer. Je te le dis encore une dernière fois: t'avises plus jamais de recommencer sinon je te démolis je te promets que je te démolis!". Léa sanglote, le nez plein de morve transparente coulant sur sa bouche, ses joues, son menton, son cou dit: " je m'excuse maman, je m'excuse maman, je m'excuse je savais pas qu'c'était à lui j'te le promets, je te le jure, j'm'excuse maman ..." Sa mère fait claquer ses talons dans le couloir du haut puis redescend au salon. Léa continuait à articuler silencieusement, les yeux figés, le visage marqué, ridé par les traits des contorsions de sa bouche, ces mots comme des incantations qui n'en finissaient plus de se répéter dans la douleur " je m'excuse maman, je te promets je m'excuse..."
Depuis ce jour Léa ne peut plus toucher un bol, une tasse, une paire de chaussette sans examiner si il n'y figure pas le prénom de quelqu'un, même en tout petit.
Elle voudrait le casser ce mug que l'on a fait personnaliser avec le surnom affectif d'un copain, le briser car ça lui fait mal. Mais en lieu de cela quand elle tombe dessus à tout hasard dans une armoire de cuisine ou sur l'égouttoir elle ne l'utilise pas, elle le repose très soigneusement à sa place. Elle le vénère ce mug. Parfois, elle a même peur de le toucher. Alors dans l'obscurité du placard, elle tourne les hanses de porcelaine, et fait son maximum pour ne pas le sortir, pour ne pas le frôler pour ne pas le voir, pour ne surtout pas le prendre.

À 18 ans, elle est toujours en vie. Pendant 4000 nuits, elle a entendu cette petite phrase dans sa tête, sans pouvoir l'articuler "Je n'arriverais jamais à survivre, je suis trop sensible", mais elle a survécu pourtant. Quitter la ville était la seule solution qui s'envisageait pour ne pas mourir, pour ne pas laisser son corps la rattraper, pour ne pas laisser son propre sang la tuer. Un soir, en rentrant du boulot, elle dit "Je vais quitter le pays, partir pour l'Espagne". "Tais-toi Léa" répond Éric, l'ami de son père, chef d'entreprise célibataire de 60 ans, à la voix très douce.  (Elle n'est plus chez sa mère; celle-ci l'a mise à la porte avec un "Ici c'est chez moi, tu penses pas que je ne vais m'occuper de toi jusqu'à tes 30 ans, t'es majeure maintenant tu dégages, vas voir ton père qu'il s'occupe un peu de toi, lui pour voir)." Tais-toi Léa, je ne veux plus t'entendre, t'es complètement immature, sors de mes yeux, c'est pas ça la vie, t'as plus 15 ans, faut faire de l'alimentaire!" Léa répond " Mais, avec mon boulot de vendeuse en bijouterie et ce job de secrétaire, je fais déjà de l'alimentaire, et j'ai même pas assez pour payer mon abonnement travail à la sncf; je suis obligée de frauder! j'ai déjà une dizaine d'amendes et je me cache dans les toilettes. J'ai tellement d'amendes que le contrôleur me fait directement descendre du train au milieu de nulle part. C'est pas possible tu comprends, j'ai aucun avenir ici ". Eric passe le plat de sa main dans ses cheveux bouclés, pour retirer ses cheveux de devant ses yeux qui tombent. Il commente gentiment et posément  "c'est comme ça, il faut accepter" et il met en route sa belle machine à café expresso pour boire son café de 18h30. Il se place sur la pointe des pieds, étire son bras vers le haut et saisit une petite boîte ronde en fer avec un caméléon vert bleu en relief de dessus de l'armoire en bois de sa cuisine équipée. Il la dévisse lentement et en sort un peu d'herbe:" Tu me dis si tu veux fumer... Je t'invite au resto ce soir" Lea accepte: "ok" mais elle s'en fiche, elle s'en fiche de ces conneries, elle avertit Éric: " Demain, je ne rentrerai pas".
Elle s'en va dormir chez un étudiant ingénieur de l'Ecole des Mines avec qui elle sort sans grand attachement, un gars avec qui elle fait des compétitions de Counter Strike le week-end. Dix jours plus tard, Éric rappelle, Éric menace "Tes affaires je ne peux plus les garder, ça prend trop de place, tu viens quand? T'es où?". Léa répond: "Je viens demain".
Après être passée à la gare, elle sonne chez Éric, il ouvre avec un sourire étrangement détendu: " Salut Léa, comment ça va? T'as dormis où? tu vas aller dormir où maintenant? " Léa sourit, s'illumine: "Je pars pour l'Espagne", Éric se tord: "Tu es vraiment inconsciente ma pauvre petite "... Léa prend son massif sac à bandoulières sur l'épaule gauche, elle pense au billets de train qu'elle a dans la poche, à la pulpe de ses doigts qui frôle  la douceur du papier brillant. Elle avance, elle est déjà loin du perron d'Eric quand la voix de l'ami de son père se mélange au vent: " Tu sais ce qu'il leur arrive aux filles comme toi !... Hey! Je te donne pas trois semaines pour revenir gratter à ma porte!". Léa ne se retourne pas, elle marche droit, Léa sourit, pour la première fois depuis longtemps, elle sourit de partout, elle est heureuse, elle est libre, elle est sûre d'elle et marche fièrement le visage dans le flot argenté des quelques rayons de soleil.

Léa est tout ce que l'on pense impossible. Léa est l'enfant qu'une mère ne pouvait médicalement pas avoir; le corps médical avait diagnostiqué sa maman infertile. Léa est pauvre. Léa est libre. Léa est heureuse. Tous ses membres s'étirent aux quatre points cardinaux.

...[suite en cours]
« Modifié: 11 Juillet 2014 à 19:10:40 par stacy16 »

Hors ligne nevizhed

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  • C'est tellement mystérieux, le pays des larmes.
Re : Léa
« Réponse #1 le: 06 Juillet 2014 à 15:01:37 »
Salut Stacy16  :).

Je vais me contenter de commenter juste ton histoire  >:D.

J'aime le contexte de la fille qui ne se préoccupe de rien d'autre que de son bonheur, qui prend les gens de la société pour des êtres futiles. Une demoiselle qui au long de l'histoire se transformera en une femme qui aura encore cette soif de rêver, ce besoin d'être aimer, pas juste pour des relations charnelles, mais pour ce qu'elle est, une dame qui mélange réalité et rêverie, pour perpétuer son bonheur. Grâce à son envie de bonheur elle se situe par rapport aux autres sur un trône et les autres ne sont que ses serviteurs  :roidumonde:.

Voilà ce que j'ai ressenti par ton texte  :).
Merci pour cet écrit :D.
Au bout de ce tunnel noir,
Une lueur illusoire.
C'est peut-être ça ? l'espoir.
Mon espoir.

Hors ligne stacy16

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Re : Léa
« Réponse #2 le: 06 Juillet 2014 à 22:45:17 »
Salut Nevizhed, ;)

Merci beaucoup pour ton commentaire. C'est vrai que les personnages que croise Léa ne semblent pas particulièrement sympathiques. Il n'est pas certain que Léa émette un quelconque jugement sur ces personnages qui l'entourent, elle ne les considère pas comme des personnes futiles mais comme des personnes remplies d'Absurde.
Le point central de Léa est sa rébellion par rapport aux conventions, sa rébellion (provocation / recherche) par rapport à sa place de femme. Certes, elle veut être danseuse (pas très original pour une femme) mais elle veut être danseuse pour s'élever, pour décoller ses pieds du sol, pour être aérienne, pour lutter contre la pesanteur.
Elle se pose également sincèrement la question de ce qu'est l'amour. Elle veut être aimée, mais ça veut dire quoi?
Je ne pense pas qu'elle ne se préoccupe que de son bonheur, elle revendique le droit d'un individu à être heureux, mais elle est tiraillée par la souffrance d'un corps qui se disperse, contenu sous un sachet de peau.
 Bise et bonne nuit.  ;D Stacy16

Hors ligne stacy16

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Re : Léa
« Réponse #3 le: 06 Juillet 2014 à 23:07:44 »
Ah oui  :mrgreen: ... Et Léa ne rêve pas, c'est plutôt une guerrière  :ninja:

Hors ligne stacy16

  • Plumelette
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Re : Léa
« Réponse #4 le: 08 Juillet 2014 à 22:00:34 »
Quelques modifications du texte...

 


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