Coucou tout le monde! Après un passage à vide je me remet à l'écriture...
La valse des infinis débute.
Je tire la poignée rouge dans un mouvement circulaire. Un SHLANK métallique et la seconde couche du fuselage rougeoie puis se détache sèchement du projectile qui perce les nimbes argentées. Je protège mes yeux de l'éclair vif que la collision entre la pièce d'acier et un petit astéroïde provoque. Je souris. Voilà bien longtemps que je n'ai pas chevauché les nuées. Mais ça revient petit à petit. Mes doigts réapprennent le contact des leviers et des tuyaux pneumatiques. La douce note sifflante des ergols chatouille mes tympans. J'aime ce son. Il porte en lui la promesse d'horizons vertigineux - et rappelle à ma mémoire le souvenir de mondes connus de moi seul. Le moteur secondaire peine à soutenir la cadence que je lui impose. Le modèle de ma navette n'est pas des plus récents mais je le connais à fond. Un destrier mécanique savamment équilibré et parfaitement profilé pour la course aux étoiles. De points de Lagrange en points de Lagrange, j'évolue avec la légèreté d'un asquame. La vision fugitive d'un de ces petits animaux spaciaux aux yeux protubérants et au vol gracieux m'arrache un rire qui résonne dans le scaphandre de commande. Le moteur crache sporadiquement : il ne suit plus le rythme des accélérations et des décélérations. Je le déconnecte du réservoir. Le cliquetis du variateur énergétique égrène ses pulsations. La pompe. Je la branche et l'écoute rattraper la déphase jusqu'à trouver son régime libre. Pfuuuiiiiii... Mon vaisseau s'élance dans l'espace avec une rapidité inouïe : je viens d'échapper au champ orbital sur lequel je flottais en équilibre. Je relie les trois moteurs principaux simultanément. L'énergie cinétique de mon corps qui augmente est absorbée par les suspensions particulaires de mon cockpit. Lancé à pleine vitesse, balle grise s'affranchissant des nuages de météores, je slalome entre les planètes le long de courbes tendues et irrégulières. Orion est déjà loin. Forçant sur les réacteurs, j'accélère encore. Plus question de rêverie lunatique quant au ballet des étoiles : je vise les vitesses de libération. L'Antarède - ma navette- avale les heures-lumières. Les images externes se tordent dans mon viseur.
Dans un tonnerre silencieux, j'émerge de la fontaine cosmique. Devant moi, le monstre.
Le trou noir.
La gueule béante broie inexorablement la matière. Les flots d'énergie déversent leur tempête. L'écume du courant saigne les astres. La poussière stellaire tourbillonne furieusement entre les vortex. La lumière, prise dans les rets attractifs, s'évanouit comme une fumée évanescente. La trame de l'espace se déchire parsec après parsec. Le trou noir grossit - ou plutôt, l'univers se laisse dévorer peu à peu. Les profondeurs insondables engloutissent à une vitesse phénoménale les mondes. Fusion des possibles. Je comprends enfin cette phrase qui m'a lancé à l'assaut des étoiles :
"Le vide? Il n'y a pas de vide dans l'espace. Il y a la poussière et la sueur des hommes qui l'arpentent. Les larmes irraisonnées, les éclats de rire, les cris fous de chacun. Se propulser en solitaire à Lum2, voir les comètes s'infléchir sous tes ailerons de manœuvre, s'ouvrir à l'immensité de l'univers, ça te change profondément.
Sais-tu où nous nous trouvons actuellement? Non, plus généralement. Encore trop précis. La Terre? Tu te rapproches... Je vais te le dire : que tu sois chez toi, dans ta capsule d'entraînement, au beau milieu de l'océan, à chaque instant : tu es dans l'espace."
Brave soubresaut que ce souvenir. Les instruments s'affolent. Une rafale de radiations qui perturbe ma trajectoire. Un pichenette et le problème est réglé : le nez de l'Antarède pointe vers le centre du maelström. L'oeil géant me fixe, impassible. Le ronronnement des turbines prend des airs de staccato. Le murmure de la carlingue superposé à ce rythme mélancolique m'enchante inexplicablement. La dernière symphonie du monde, et la plus belle. Les rares rais de lumière qui me parviennent, corrigés par le décodeur, me renvoient le reflet des planètes et des amas galactiques. Pris dans le courant d'attraction, je coupe toutes les machines, à l'exception de mon générateur d'oxygène. Le voile du point de non-retour s'approche de plus en plus lentement au fur et à mesure que l'espace et le temps se contractent. J'ouvre au maximum ma visière.
Dans un silence absolu, baigné par l'obscure clarté des débris alentour, ma conscience se déploie comme tombent les barrières physiques.
Un dernier élan et je plonge.