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Auteur Sujet: Le Trésor de Kaatje  (Lu 49 fois)

Hors ligne Arsinor

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Le Trésor de Kaatje
« le: 25 octobre 2026 à 08:20:23 »
Le Trésor de Kaatje

Chapitre I

Le 14 décembre 1582, vers sept heures du matin, au Petit Cygne, l’auberge de Haarlem, en Hollande, à trois heures de marche d’Amsterdam, dans son lit de sapin sous la croisée fleurie, Kaatje se réveilla d’un sursaut, éblouie. Une brume enchantée inondait tendrement la pièce de sa tiédeur de songe, en transportant dans ses flux de blanc fluide quelques lueurs féeriques de couleurs qui surnageaient sans bruit, dans l’air, sereinement, contournant les obstacles, tourbillonnant doucement autour de la poutre comme un essaim de papillons.
En un clin d’œil, le nuage s’était envolé. Mais il y avait quelque chose derrière elle, au dos. Une surprise. Une boîte. C’était génial. C’était comme si elle venait de naître. Elle essaya de se retourner, pour voir. Se retourner, pour voir. Voir, mais elle n’y arrive pas. Elle réessaie, essaie…
Et pof ! la chambre est vide. Kaatje ouvrit ses yeux bleu ciel et alluma les deux bougies. Ce que la nuit peut être fraîche à cette heure-ci !… Quelle nuit inoubliable ! Quelle nuit resplendissante ! — Que s’était-il passé ? Un rêve. Un simple rêve. Kaatje avait rêvé. C’est à ce moment que Kaatje se réveillait vraiment ; elle n’avait fait en fait que rêver qu’elle se réveillait et qu’elle voyait cette incroyable vapeur blanche étoilée de lucioles magiques. Mais le rêve, lui, était réel, et avait bel et bien été réellement rêvé !
Kaatje songea à toute cette joie de vivre qui l’attendait au cours de la journée. Elle regarda le ciel. L’espérance embellissait l’ombre d’un pin. Des nuages se promenaient dans le tout petit matin ; quelques perdreaux piaffaient… Comme elle était heureuse ! D’habitude, elle considérait sa chambre vide, le bois cassé du vieux coffre, le triste potager, et puis, elle se levait et chaussait ses pesants sabots. Ce matin-là, un petit vent d’amour très froid soufflait en courant sur les murs, faisant sourire la chance.
Kaatje se lève, pimpante et toute allègre, toute fraîche comme une fleur. Puis, elle commence à s’affairer, aussi légère qu’une abeille ou un papillon des îles. Il y avait du travail. Depuis une semaine, elle faisait tourner l’auberge à elle seule. Willem travaillait au chantier naval.
Tout en vaquant à ses tâches, Kaatje revoyait sa vie, comme si elle allait quitter cette auberge pour toujours, et comme si elle allait devoir goûter aux moindres instants de cette journée, car ce devait être les derniers. Nourrir les oies et les cochons, ramener des paniers entiers de légumes à la maison tous les jours, passer son existence dans la cuisine, servir clients, sourire, nettoyer les assiettes à n’en plus finir. Tout cela serait donc terminé. Son époux, Willem, le troisième fils d’un paysan, et elle, la deuxième fille du marchand d’ustensiles de Haarlem, allaient enfin connaître le bonheur.
Le bonheur. De quoi s’agissait-il, au juste ? Elle pensa aux béatitudes de Jésus sans croire à la réalité de ces choses évanescentes. Elle voulait de l’argent. La richesse : tout le bonheur en découlait. Avec tout cet argent, ils pourraient s’acheter un commerce à Amsterdam et devenir de riches boutiquiers. Elle se voyait avec Willem chez le notaire, acheter le local avec une somme considérable. Le notaire se confiait à elle, lui parlait de son fils gérant de l’auberge Le Grand Cygne à Hambourg. Elle se voyait remarquer l’analogie avec son Petit Cygne à eux. Elle se voyait serrant la main à Monsieur Smet, venu chercher des épices rares à sa boutique unique. Elle se voyait prêter cent florins à Mademoiselle van der Meer. Rue des Pénitents, elle surprenait les Pieters, surpris, gênés, bien obligés de la saluer bien bas, rouges de honte, et leur faire un petit signe de considération, avec une feinte simplicité. Elle imaginait le prénom de leur petite fille. Leur adorable petite fille aux joues roses, avec son capuchon tout blanc. Riant toujours, applaudissant toujours de joie, irrésistible dans ses petits habits tout bleus et ses petits souliers cirés, parlant déjà comme une institutrice, mariée à un patron. Et le garçon, reçu à l’université, ingénieur des bateaux, épousant une marquise ! Et elle se rappela leur premier sourire, quand l’azur était plus bleu encore. Chaque pas amenait un souvenir, et chaque songerie un clair nuage ensoleillé, planant au-dessus la plaine.
Et c’est ainsi que Kaatje, tout en songeant ainsi aux choses du futur, se retrouva sur le chemin du marché, balançant gaiement ses deux paniers, à la manière de ces poupées pomponnées qui s’amusent à tue-tête et babillent à cœur joie dans les cours d’Amsterdam. Ce qu’ils étaient bien conçus, ces intérieurs, avec des porcelaines de Chine, alignées sur les bahuts d’Allemagne, ses tapisseries de Perse…
Et c’est ainsi que commença la plus belle des journées de la vie de Kaatje.

Chapitre II

Lorsque Willem fut de retour, par la charrette de La Haye à Alkmaar, Kaatje se jeta à son cou, et lui promit de lui raconter quelque chose d’extraordinaire, le soir venu. Personne ne devait être au courant. Après avoir servi les dîners, et lorsque le dernier client eut fini, payé, devisé, et fut parti, Willem ferma la porte et s’adressa à Kaatje :
—   Alors ?
— Patience ! Asseyons-nous d’abord à cette table !
Elle courut ranger le dernier couvert, essuya la table avec frénésie, se hâta de poser le chiffon, s’assit face à Willem, un grand sourire sur tout le visage, et le regarda longtemps.
— J’ai fait un rêve.
— Ah ?
— Oui. J’ai rêvé que nous étions riches, bientôt, toi et moi. Que nous allions pouvoir rembourser Monsieur Abrabanel, et acheter tout ce que nous voudrions, visiter l’Espagne. Et que pour cela, je devais me rendre à Amsterdam à minuit, ce soir, et faire six fois le tour de la Waag, sur la grande place.
Il la considéra. Elle était rouge comme une rose, et chuchotait très fort. Elle paraissait au comble de la joie. Soudain elle se mit à rire à cœur joie d’une joie si éclatante, qu’elle finit par pleurer, au point de se lever pour donner de la place à ses hoquets. Willem observait sa jeune épouse jubiler comme une folle.
— Tu n’es donc pas heureuse ?
— Quoi ? Comment ça ? Pourquoi dis-tu cela ? Réponds ! Pourquoi ? Mais c’est tout le contraire, enfin ! Je vais aller à Amsterdam et faire six fois le tour de la Waag, et nos problèmes seront réglés.
— Ça n’a aucun lien avec l’argent !
— Je t’ai dit que j’avais fait un rêve !
— Mais qu’est-ce que tu dis ?
Willem s’était dressé sur ce mot, en renversant le banc et en donnant un coup si enragé contre la table qu’il manqua de la casser, en criant comme ces hommes qui donnent des ordres aux esclaves. Un air de désolation remplaça le sourire de Kaatje. On aurait dit qu’il était prêt à attaquer. L’un comme l’autre ne savait que faire. Et comme Willem se mit à songer qu’il se trouvait debout sans raison, et qu’il devait effrayer sa femme qu’il était censé protéger, il avait l’air penaud devant sa propre colère. Il ramassa le banc, but un verre, et soupira.
— Eh bien ! reprit Kaatje. Tu auras au moins prouvé qui était le chef dans cette maison. En attendant que tu sois calmé, je vais à Amsterdam par le bateau de dix heures. Ainsi, je pourrai m’y promener toute la nuit, et visiter toutes les ruelles en attendant minuit.
— Tu sais bien, je me fâche toujours, j’ai beaucoup travaillé au chantier, je suis moulu !
— Oui, tu es moulu. Bonsoir.
— (L’empêchant de sortir.) Les rues ne sont pas sûres.
— Pas plus qu’ici, apparemment.
—   Il y a des brigands, dehors.
—   J’en ai un devant moi.
— Tu ne vas pas sortir à minuit.
— Pour sortir il faut passer.
— Explique-toi, au moins.
— J’ai tout dit !
— Kaatje ! Je travaillerai dur et je rapporterai beaucoup d’argent pour notre auberge et nous aurons autant d’enfants que tu veux ! J’arrêterai de boire ! Je ne jouerai plus aux dés !
— Je ne te demande pas de te comporter comme un père de famille. Pour ma part, je m’en vais et je reviens au lever du soleil, par le premier coche d’eau de demain.
— Je t’accompagne. Je peux y aller à ta place. Je te promets de faire six fois le tour de la Waag. J’irai avec un ami.
— Un compagnon de beuverie ?
— Mais qu’est-ce que tu as, à la fin ? hurla Willem.
Et il se saisit d’une chaise et en la tapant contre une table, elle se brisa en plusieurs morceaux dans un vacarme de tous les diables. Il regrettait déjà son geste. Il baissait la tête et disait :
— Pardon…
Kaatje ne répondit pas. Ils étaient mariés depuis deux mois seulement. Déjà, il se conduisait comme un barbare. Willem en avait conscience, puisqu’il demandait pardon. Il ne voulait plus faire barrage plus longtemps.
Il s’écarta, et la vit s’enfoncer dans le noir avec sa lampe à huile, comme une apparition fantomatique, ou plutôt une disparition fantomatique. C’est la première fois qu’il remarquait l’instabilité des bougies dans la salle commune. Angoisse et colère s’insinuaient dans sa gorge, comme pour l’étouffer. Comme une main invisible et horriblement moite se plaquait sur son front, pour y verser des gouttes glaciales, qui descendaient dans ses yeux mouillés d’angoisse. Mais c’est un homme : il se frappe le torse, pour se donner bonne contenance, ricane, ferme la porte, et commence à mettre la salle en ordre pour le lendemain.

Chapitre III

Quand Kaatje arriva à Amsterdam, le 14 décembre 1582, il était onze heures du soir. Elle tourna un peu dans les rues, éclairées par la lune et par les bougies des intérieurs, observant les silhouettes des bâtiments sur le ciel clair, avançant en direction de la Waag, là où tout devait arriver. L’impatience l’y conduisit en quelques minutes. Elle se tint près d’une brouette abandonnée.
Il n’y avait personne, à cette heure-ci, à la Waag. Personne ne s’aventurait dans les rues de la ville par peur de faire de mauvaises rencontres, aussi, aucune mauvaise rencontre n’était possible. Pas un mendiant, pas un brigand. Les gens invitaient les mendiants à dormir chez eux, et les brigands n’avaient personne à détrousser. Finalement, la place de la Waag n’était pas si effrayante.
Les heures passèrent. Quelle attente ! Kaatje se disait que cela faisait partie de la chose, et prit presque plaisir à s’effrayer pour un chuchotement derrière un mur, un cri de chien au loin, un nuage sous la lune.
Toutes les horloges d’Amsterdam à ce moment sonnèrent à l’unisson les douze coups de minuit, et ce concert ordinaire sembla extraordinaire. Son cœur battit très fort. Le moment était venu. Au comble de tout, Kaatje, aveugle, commença à marcher. Fallait-il faire les tours par la gauche ou par la droite ? Elle confondait le sens des aiguilles d’une montre, et elle le savait. Cela signifiait probablement que droite ou gauche, cela revenait au même.
Kaatje fit son premier tour, dans le sens qu’elle attribuait aux aiguilles d’une montre. Un homme l’observait, à un détour, et elle n’était pas tranquille. Mais elle pensait au trésor plein de pièces qu’elle trouverait. Elle continua ses tours, et termina le sixième. Il n’y avait plus qu’à revenir au quai et à attendre le coche du petit matin. L’homme s’avança vers elle.
— Madame, pardon de vous aborder de la sorte, à cette heure-ci. Je m’appelle Cornelis et j’ai remarqué que vous aviez fait le tour de la Waag. Six fois, n’est-ce pas ?
— C’est exact.
— Je croyais que tout cela n’était que superstition, mais force est de constater que les éléments concourent à une véritable cohérence. Je suis à la recherche d’une vérité qui me rendra heureux, et je suis sûr que cela viendra de vous. Je suis venu spécialement d’Allemagne pour confirmer mes intuitions.
— Je ne sais que vous dire.
— Moi, si. Êtes-vous une aubergiste mariée il y a deux mois ?
— Absolument !
— Alors c’est bien vous ! Il y a un trésor de pirates enterré dans votre jardin, au pied de votre pommier dans la direction du poulailler.
Kaatje jubilait, car la coïncidence et le surnaturel de la phrase qu’elle venait d’entendre confirmaient définitivement tous ses espoirs. Elle voulut récompenser Cornelis, et lui donner la réciproque, la vérité qui le rendrait heureux. Que lui dire ? Ma foi, c’était évident.
— Êtes-vous un notaire de 46 ans ?
— Absolument !
— Alors, votre fils n’est pas mort à la guerre. Il habite en Allemagne, à Hambourg, dans une auberge appelée Le Grand Cygne, avec sa nouvelle famille. Il a été touché à la tête et ne se souvient plus de l’adresse de votre domicile. C’est la raison pour laquelle, après avoir exploré sa mémoire, il a décidé d’abandonner ses recherches.
— C’est miraculeux ! Oh, je connais Le Grand Cygne à Hambourg ! Oh, merci Madame.
— Tout le plaisir est pour moi !
— Savez-vous que nous sommes le 25 décembre ? Car nous changeons de calendrier et les jours du 16 au 24 ont été supprimés. C’est par le calcul que je vous ai trouvée ! C’est une nuit magique !

Cornelis et Kaatje, coincés à Amsterdam, devisèrent toute la nuit. Au petit matin, Kaatje était exténuée. Non sans avoir chaleureusement salué Cornelis et lui avoir souhaité bonne chance, elle trouva la force de se rendre au quai, avant de prendre le coche d’eau pour Haarlem.

Chapitre IV

Eh bien, cher lecteur, je vous ai tout dit !
Munis de pioche et de tenailles, Willem et Kaatje découvrirent trente pièces d’or dans le coffre enterré au pied de leur pommier. C’était trop peu pour acheter une maison, et vivre de rentes, mais ils réglèrent leurs dettes, achetèrent des tables supplémentaires pour l’auberge, et firent trois enfants. Willem rendait désormais toute leur valeur aux pensées de Kaatje. Il était très doux et très gentil, et lui donnait toujours raison.
Chose miraculeuse : Haarlem ne cessa plus de s’embellir et de s’enrichir, depuis cette nuit-là. Kaatje se demandait si ses voisins avaient, eux aussi, trouvé des trésors. Mais elle ne doutait pas que Cornelis était tout aussi heureux qu’elle.


 


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