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12 Septembre 2026 à 14:09:56
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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Alerte à Downing Street

Auteur Sujet: Alerte à Downing Street  (Lu 284 fois)

Hors ligne Shendo

  • Aède
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Alerte à Downing Street
« le: 04 Septembre 2026 à 15:31:02 »
Alerte à Downing Street
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   Dans la reluisante banlieue de Londres, un trou de souris abrite un chien. C’est un quadrupède aux oreilles tombantes, au nez si lustré qu’il semble être en cuir et aux pattes si grosses qu’elles éclaboussent les jeunes comme les vieilles gens. Lafranchise — oui, tel est son nom — arrivait à la fin de sa vie. Après quarante ans passés sous l’égide du glaive et de la balance, remplir une tâche administrative devenait un enfer pour notre inspecteur. L’arthrose avait gagné ses pattes, et son cœur, son petit cœur de beurre, transpirait à la moindre cavalcade.
— Peut-on m’amener l’annuaire ? souffla Lafranchise, qui s’installait laborieusement sur son siège à bascule.
   Personne ne répondit. Lac, Lik et Lars, les trois polichiens, n’étaient pas là. La voix de Lafranchise résonnait dans l’étroit commichariat ; juste un parfum d’hot-dog planait. L’hot-dog est le repas préféré de Lafranchise. Il les aime « dodus », « savoureux », « saucés outre-mesure ».
— Enfin ! quelqu’un peut-il me répondre ? souffla-t-il de plus belle.
— Ma foi ! Inspecteur, je suis désolée ! J’affinais, dit une petite souris.
— Combien de fois vous ai-je dit de ne pas affiner durant vos heures de travail, Lydie ?
— Je…
— L’annuaire, bon dieu ! J’ai besoin de l’annuaire, je ne peux pas bouger.
— Bien sûr, bien sûr, inspecteur !
   Lafranchise se sentait partir. À lui-même, il se disait souvent : « Comme une bougie qui s’éteint. » Mais avant d’avoir eu le temps de prendre le combiné, les trois chiens, Lac, Lik et Lars, passèrent les portes du commichariat comme trois balles au sortir d’un Colt 45.
— Ah non ! je ne peux pas le croire ! C’est invraisemblable… cria Lars.
— C’était sûr, sûr, sûr… soupira Lac.
— Qui a bien pu faire ça ? grogna Lik.
   L’inspecteur Lafranchise n’eut autre réflexe que de bondir. Sa chaise à bascule se renversa, il tomba en arrière.
— Oh non ! oh non ! Inspecteur, excusez-nous…
— Enfin ! Ne trouvez-vous pas qu’il fait déjà assez chaud comme ça ? J’espère que je suis à terre pour une excellente raison.
   Les trois caniches avancèrent prudemment. Ils durent se reprendre à plusieurs reprises, sans jamais savoir sur quelle patte allait-il bien pouvoir prendre Lafranchise.
— Le chat de la reine a disparu ! énonça d’une même voix le trio.
— Source ?
— Westminster ! Le cabinet du Prime minister.
— Celui qui aimait le caresser ?
— Non, l’autre.
— Le ventriloque ?
— Non, l’autre.
— Je vois. Que vous a-t-il dit précisément ?
— Tenez, tendit Lik, le caniche le plus petit. Voici le communiqué de presse.
   Sur un vélin garni de couronnes en relief, le portrait du 10 Downing Street tutoyait les anges félins. Est indiqué ci-dessous :  « Ce mardi 6 octobre, Georges, notre félin, le plus admiré de Downing Street, outrepassant parfois la qualité des plus gracieux de nos invités, est porté disparu. On le photographiait, on le caressait, on l’imaginait ; Georges disparaissait régulièrement de manière inopinée. Mais, il revenait toujours.
Chers Londoniennes, chers Londoniens, Georges n’est à cette heure toujours pas revenu de son escapade. La couronne offrira 100.000 £ à la personne bien-aimable qui rendra Georges aux marches du 10 Downing Street.
Le cabinet du Prime minister »

II.

   La carcasse de Londres ensevelissait bien des mystères. Il y avait, en manière de trou, un passage, une planque, appelez cela comme vous voulez. Elle se trouvait dans les toilettes du commichariat. Ainsi fallait-il s’envelopper sous les latrines pour dériver vers un monde parallèle. Ce chemin de traverse était maîtrisé par Lafranchise, lequel avait pris le soin de détailler le mécanisme aux trois caniches eu vue de sa succession. Il n’était pas sûr de lui, mais il n’avait pas le choix. Bientôt il rendrait l’âme.
   Ainsi Lafranchise et ses trois compères avançaient sous Londres. Downing Street n’étant pas bien loin, l’imperméable de Lafranchise put éviter la boue. Quoiqu’incertain au vu des conditions, il avait un plan.
— Si le chat n’a pas remis pattes là-haut, il est probablement en bas, dit doctement Lafranchise.
— Allons-y ! cria le trio canin.
— Nous y sommes. Regardez autour de vous. Et si vous le trouverez, n’aboyez surtout pas. Mettez vous sur vos pattes arrière. Et ne bronchez pas d’un poil. Si jamais le pelage du chat s’hérisse, alors faites-lui croire que vous êtes mort.
— Mort ? Comment faire le mort ?
— Pendez la langue et tout ira très bien, souffla Lafranchise.
   Ils explorèrent les recoins. Au bout de deux heures, les recherches étaient toujours vaines. Quelques écailles de poissons avaient été entrevues, c’est tout.
— Montons.
— Mais, inspecteur !
— Plaît-il ? souffla Lafranchise.
— À poils découverts ?
— Évitez les accoutrements. Évitez même de parler, et tout ira très bien.
   La fine équipe marauda au cœur de Londres. Le grabuge secouait leurs oreilles, surtout celles de Lafranchise, déjà lourdes et malades. La chaleur était infecte. Les humains se marchaient dessus. Lafranchise méprisait plus que tout les humains, il disait souvent qu’ils sentent aussi mauvais qu’un chien après la pluie. Mais il avait dû ruser pour résoudre quarante années d’enquêtes. Ainsi sa réputation s’était faite non pas au regard de son taux d’élucidation, mais davantage au fait qu’il avait compris la psyché humaine.
  Lafranchise se glissait péniblement dans une rue étroite, adjacente à Downing Street. Il résolut le périmètre de disparition à « deux ou trois rues » du cabinet du Prime minister. Au fond de la rue étroite, une gamelle vide. Il s’y assoupit ; en réalité, il médita.
— Il va arriver, chuchota nonchalamment Lafranchise aux trois chiots.
— Qui donc ?
— Souleyman, un bouledogue anglais. Il connaît Londres comme sa poche.
   En effet le bouledogue ne tarda pas, il sautillait en marchant, mais une patte semblait lui faire mal.
— Souley, bonjour. Je viens te voir pour affaire.
— Nom d’un…
— Je t’en prie, il fait déjà assez chaud. Tu as entendu parler du chat de Downing Street ?
— Hé ! Détente et relaxation, waf. J’ai la queue en tire-bouchon depuis hier soir… Le chat qui se fait dorloter par tous les Prime minister ? Of course ! Rude, très rude… On croise les pattes.
— Toi qui es toujours dans les quartiers cossus, tu ne l’aurais pas vu ?
— Non… Mais j’ai vu pas mal de chats assoiffés sur la route. Ou peut-être affamés, ils en font toujours tellement trop que je ne sais jamais différencier la faim et la soif.
   Tout au long du chemin, les enquêteurs observèrent en effet de nombreux chats errants. Ce n’était pas anormal, c’était même un phénomène assez courant à Londres. Mais, il faut dire que ces chats étaient rachitiques. D’habitude, ils gardaient une certaine forme, tant leur souplesse permettait aux félins de manger à n’importe quelle gamelle. Ils interrogèrent un vieux matou, cerné par la fatigue et l’ennui.
— Qu’avez-vous donc à me reluquer ? dit l’Angora.
— Tu es maigre, chat. Que t’est-il donc arrivé ?
— Rien de plus que la chaleur, très cher. Et l’âge, peut-être.
— Ton poil est dur, ta moustache tombe et tes yeux sont embrumés. As-tu mangé, dernièrement ?
— Merci pour le portrait, dit l’Angora. Non, il n’y a plus rien, plus de croquettes, ni pâté. Quelques rongeurs, mais je n’aime pas cela.
— Où sont tes maîtres ?
— Je n’en ai pas ! s’excita l’Angora. Mes humains sont partis en vacances. Quelle horrible idée.
— À quoi relies-tu cette apparente pénurie de croquettes ?
— Tu te méprends, Cocker à trois pattes. Ce n’est pas une pénurie, mais une mesure d’économies.
— Comment sais-tu cela ?
— Georges. Ronronner sur les genoux du roi et du Prime minister est un puissant atout.
— Georges ! cria le trio canin au museau de l’Angora.
— Où est-il ? demanda Lafranchise.
— Négocier, pardi. J’ose espérer que Georges nous décrochera un joli contrat de croquettes ! Pas de Royal Canin, je vous en prie…
   Il y avait, en effet, aux abords de Londres, un marchand de croquettes dont la réputation n’était plus à faire. Ce riche industriel fut à l’origine de maintes controverses. Non pas parce qu’il arnaquait ses clients ou qu’il gonflait ses croquettes avec de l’eau ou je ne sais quel produit malfaisant, mais parce le riche industriel en question est une riche industrielle. Et qu’elle est une souris. C’est du moins ce qu’en dit la légende. Hélas personne ne l’a jamais vue.
   Lafranchise avait roulé sa bosse, il savait qu’une souris était à la tête du plus grand empire de croquettes d’Angleterre. Après quelques stations de métro, il y pensa. Pas par instinct, non ; Lafranchise aperçut une ruée de souris, agglutinées de toutes parts. Les trois chiots s’amusèrent beaucoup de leur présence.
— Le négociant est une négociante, bien sûr !
— Qui donc, détective ? chantèrent les chiots, distraits par les queues de souris.
— Et elle était là, sous mon nez.
    Lafranchise eut un éclair.
— Lydie, dans mon bureau.
   La souris fit trois pas.
— Oui, monsieur Lafranchise ? dit-elle, effrayée.
— Vous êtes une souris, hein ?
— Euh… Oui, monsieur Lafranchise.
— Je suis sûr que vous connaissez cette légende prétendant qu’une souris contrôlerait le plus gros empire de croquettes d’Angleterre.
   De pourpre, la souris redevint grise. Elle tournoya. Ce qui surprit Lafranchise.
— Peut-être, monsieur Lafranchise, reprit Lydie, d’une voix soudainement plus sûre.
— La connaissez-vous ?
— Oh, monsieur Lafranchise…
— Allons, allons ! Lydie, je vous somme de me répondre sur-le-champ.
   Ni une ni deux, la souris prit la poudre d’escampette. Fort heureusement, Lik, Lak et Lars avaient vu la souris filer sous les latrines, le fameux chemin de traverse. Les trois chiots la suivirent. Elle courut si vite que les chiots, alors très énergiques, s’essoufflèrent. Le spectacle auquel ils assistèrent les laissèrent sans voix.

III.

   Avez-vous déjà vu un gourou ? Ils manient le bâton aussi bien que l’épée ; ils fourchent la langue aussi bien que les mots. Souvent, ils n’ont rien de familier. Leur innocence ne fait aucun doute. Eh bien, Lak et Lars aperçurent une armée de souris. « C’est donc pour ça ! », se firent-ils la réflexion en pensant à l’omniprésence des souris dans les rues londoniennes. Sur un bout de gruyère, voire deux si on y prête attention, Lydie la souris, la petite secrétaire du commichariat depuis plus de deux décennies, prononça un discours de grande envergure. « Parce que c’est notre projet ! annonça la souris de sa voix de crécelle. Les chats nous blessent, les chats nous vilipendent, les chats nous tuent. Assez ! Les croquettes ont fait leur temps, les matous, aussi ! Et j’amène ici leur ambassadeur ! »
   Georges, le chat de Downing Street avait mauvaise allure. Il n’avait plus de moustaches.  Son poils semblaient rêches et ses babines noircissaient, probablement sous l’effet de la faim et du désespoir.
   Camouflés derrière un nuage de boue, les deux chiots établirent un stratagème pour libérer Georges. Ils aboieraient si fort que les souris prendraient la fuite. Les égouts résonnèrent : « Waf ! » Plusieurs fois. « Waf ! » Beaucoup décampèrent. Lydie nagea dans la boue, recouverte de poils visqueux et de queues rosâtres.
   Détaché, Georges miaula une fois. Ce fut un miaulement langoureux. Ramené au comichariat, Lafranchise, qui s’était assoupi, ne se rendit pas compte de l’élucidation. Une nouvelle affaire classée.
— Détective ! Regardez qui est là !
   Mais Lafranchise ne répondit pas. Les trois chiots insistèrent. Aucune réponse de Lafranchise, pas même un souffle. Le détective Guy Lafranchise mourut de chaud, sur son bureau. La langue sortait élégamment de la gueule. Les griffes étaient éreintées. Le museau était toujours aussi noir.
   Une heure plus tard, une longue voiture noire stationnait face au commichariat. Avec le peu d’énergie qui lui restait, Georges remit une médaille aux trois souris. Un humain toqua. C’était le Prime minister. « Thanks you so much ! » Les caniches répondirent : « Et les 100 000 £ ? » Ce à quoi le Prime minister répondit allègrement : « Thanks you so much ! »
    Lik, Lak et Lars devinrent les trois détectives de la banlieue de Londres. Ils n’entendirent plus jamais parler de Georges et ne virent que le Prime minister qu’à la télévision.
   




Hors ligne Cendres

  • Comète Versifiante
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Re : Alerte à Downing Street
« Réponse #1 le: 09 Septembre 2026 à 09:33:10 »
Merci pour le partage de ton récit.

C'est un texte décalé avec des animaux vivant dans un monde d'humains. Ça me fait penser à certains animes.
Le héros finit tristement et la prime n'est pas donnée.
"Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou."
Albert Camus

Hors ligne Shendo

  • Aède
  • Messages: 151
Re : Alerte à Downing Street
« Réponse #2 le: 09 Septembre 2026 à 11:58:13 »
Bonjour Cendres,

Merci de ta participation active. J'aimerais, comme toi, répondre à chaque sujet. Mais je ne me donne pas le temps de le faire, c'est un tort.

Quoi qu'il en soit, merci pour ta lecture, j'ai pris beaucoup de plaisir à écrire cette petite nouvelle. J'aime bien l'inspecteur Lafranchise.


 


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