Il traquait désormais les maisons sur Leboncoin. Ses yeux frétillaient d’impatience, à tel point que les pupilles se dilataient à la vue des mètres carrés et des prix en totale concordance avec leur projet. Ce n’était qu’une location, ils vivraient là temporairement. Quitter les 46 mètres carrés qui ont vu grandir leur couple, ce serait assurément une épreuve ; elle pleurerait abondamment, il tremblerait de l’intérieur. Mais quelle joie ! Les projets seront nombreux : ils arpenteront leur nouvel écosystème, cette campagne riche, verte et dégagée, ils donneront du pain aux oies dans ce jardin si bien entretenu (bien mieux que les autres), ils iront remplir un caddie tout neuf dont les roues adhèrent mieux au sol reluisant du Leclerc, d’à côté qui plus est ! En attendant à la caisse, alors que le tapis roulant défilera la totalité des rayons frais, il repensera à ce livre, oui ce livre ; mais quel livre, déjà ? Il ne remet plus le titre. C’est en tout cas l’histoire de ce jeune couple parisien, répondant inconsciemment au nom de bobo. Ils avaient tout, et ils voulaient encore plus. Ils écrasaient leur âme sous le poids des diktats commerciaux ; ils culminaient à ce point élevé, que l’on appelle égocentrisme. Et donc, pendant quelques secondes, alors que sa compagne reviendrait avec le plus beau des entrains, un sachet de salade à la main — le dernier ! —, l’homme se voyait devenir égoïste, orgueilleux, vétilleux même ! À quelle hauteur pensait-il se trouver ? Puis, il reprendrait le sens des réalités quand il verrait, sur le parking, une Porsche Cayenne. Un homme chauve, lunettes de soleil, seul, mal rasé, descendrait comme l’on descend à la cave, de ce bulldozer à l’embonpoint déroutant. Là, il se dirait : « Bah ! je ne suis qu’un locataire. Pour le moment. »