L'année des utopies
Ce couple se glorifiait de ce que cette nouvelle année leur réservait : le bonheur était enfin arrivé chez eux. Pas celui des poètes ou des philosophes, non. Le vrai bonheur moderne : celui qui tient dans un agenda rempli, des billets d'avion réservés six mois à l'avance et une carte bancaire qui ne tousse jamais au moment de payer.
Pierre et Hélène venaient de prendre leur retraite. Après plus de quarante ans de travail, ils avaient un programme plus chargé qu'un ministre en campagne. L'hiver dans les Iles du Pacifique, le printemps en Catalogne, l'été à voyager dans des pays sans canicule... ils hésitaient encore pour le nord de l'Europe ou du continent Américain. Les retraités d'aujourd'hui n'ont plus le temps de vieillir ; ils sont beaucoup trop occupés à profiter de la vie un maximum.
Leurs deux enfants semblaient avoir reçu la même bénédiction. Thomas dirigeait une petite entreprise florissante. Claire exerçait un métier qui lui plaisait, vivait avec un homme charmant et leurs deux enfants avaient grandi sans le moindre souci, ce qui leur conférait un caractère plutôt contradictoire, comme tout adolescent de notre époque.
Les repas de famille étaient devenus de véritables concours de satisfaction.
Thomas était partant pour une croisière sur le Danube. Son père annonça son envie d'un safari en Afrique.
Marie semblait plus apte à pousser ses enfants, la fille jouera du piano quand à son fils, il est plus attiré par l'équitation.
À les entendre, on aurait cru que le bonheur se collectionnait comme les cartes bancaires.
Bien sûr, chacun connaissait quelqu'un qui avait des soucis. Un voisin malade, un cousin au chômage, un ami qui divorçait. Mais cela arrivait toujours aux autres. Les ennuis avaient le bon goût de respecter les clôtures.
Puis un jour, sans prévenir, l'avenir changea d'avis.
Thomas perdit le plus gros client de son entreprise. Deux mois plus tard, il licencia la moitié de ses salariés avant de déposer le bilan. Il revint chez ses parents avec un carton rempli de dossiers et un sourire qui se voulait optimiste.
Claire annonça qu'elle se séparait de son mari. Les enfants suivirent naturellement le mouvement et envahirent la maison des grands-parents avec leurs sacs d'école, leurs baskets orphelines et une quantité impressionnante de chargeurs dont personne ne savait à quoi ils servaient.
Comme si cela ne suffisait pas, Pierre fit un malaise. Rien de dramatique, rassurèrent les médecins. Mais suffisamment sérieux pour transformer les projets de trek au Népal en promenades prudentes autour du pâté de maisons.
Les voyages furent annulés, la maison au bord du lac vendue pour renflouer les dettes.
Le conseiller bancaire, autrefois si chaleureux, avait changé d'attitude et poussa la famille à vendre toutes leurs actions. Si Claire avait toujours son travail, Thomas dû s'inscrire au chômage?
Pierre avait peur, qu'allons-nous devenir ! Ils avaient travaillé toute leur vie pour éviter précisément ce genre d'existence.
Et pourtant...
Les semaines passèrent.
La cuisine ne désemplissait plus. On y préparait des repas avec ce qu'il restait dans le réfrigérateur, exercice qui révéla qu'une boîte de pois chiches et trois carottes pouvaient nourrir huit personnes, à condition de raconter suffisamment d'histoires pendant le dîner.
Les petits-enfants construisaient des cabanes avec les couvertures du salon. Thomas réparait les meubles qu'il n'avait jamais eu le temps de regarder. Claire riait de nouveau, souvent sans raison.
Pierre redécouvrit qu'il savait jouer aux cartes sans tricher. Enfin... presque.
Hélène ressortit un vieux carnet de recettes de sa mère. Personne n'avoua que son fameux pot-au-feu ressemblait davantage à une expérience scientifique qu'à un plat traditionnel, mais chacun en reprit une assiette.
Le luxe avait discrètement changé d'adresse.
Il ne se cachait plus dans les halls d'aéroport ni dans les hôtels avec spa. Il s'installait chaque soir autour d'une table où personne ne regardait sa montre.
Ils se chamaillaient pour savoir qui avait vidé le pot de confiture, riaient des ronflements de Pierre, se moquaient gentiment de Thomas incapable de plier un drap-housse et applaudissaient les dessins des petits-enfants comme s'il s'était agi d'œuvres destinées au Louvre.
Ils vivaient plus à l'étroit. Mais ils vivaient enfin ensemble.
Un soir d'hiver, alors que l'électricité venait de disjoncter pour la troisième fois de la semaine, tout le monde se retrouva dans la cuisine éclairée par quelques bougies.
— Tu te rends compte ? soupira Pierre. L'an dernier, à la même époque, on devait être dans un hôtel cinq étoiles.
Hélène regarda ses enfants, ses petits-enfants, le chien qui dormait sous la table, les bougies qui donnaient au plafond des airs de château hanté.
— Oui... répondit-elle. Et je ne me souviens même plus du nom de cet hôtel.
Les enfants éclatèrent de rire. Les petits aussi, sans savoir pourquoi.
Le silence qui suivit n'avait rien d'embarrassant. C'était celui de personnes qui découvrent ce qu'il y a d'important dans la vie.
Cette année-là n'avait pas tenu ses promesses. Plus de voyage, plus d'argent, plus de...
En revanche, elle leur avait rendu ce qu'ils avaient passé des années à sacrifier pour obtenir tout le reste : du temps les uns pour les autres.
Comme quoi les utopies sont de drôles de créatures.
Elles arrivent rarement par la porte qu'on leur avait ouverte.
Elles préfèrent entrer par la fenêtre... juste après que la vie a cassé la serrure.
Comme l'a écrit un certain Sylvain :
"Usage de la fenêtre : inviter la beauté à entrer et laisser l'inspiration sortir. Sylvain Tesson"