Bonsoir,
Il y a quelque temps j'avais posté l'ébauche d'un roman. J'en ai récrit les deux premières pages, et j'aimerais avoir votre avis.
Grand merci pour votre lecture, elle est précieuse.
Jour zéro.
Je n’ai vu personne depuis mon arrivée à Pitwhiter. J’ai cherché l’hôtel du coin, le Tower, et l’ai trouvé rapidement. C’est le seul. Il n’y a ici ni concurrence ni autre habitation. Selon le recensement de l’année 2020, deux cent soixante-dix individus vivraient dans cet hôtel ; deux cent soixante-dix histoires dont les pages seraient tournées par la même main. Tandis que des familles se rouent d’insultes au sujet du ménage dominical ou d’une boîte de céréales mal fermée, on peut être surpris par ce phénomène. Ces individus formeraient un étrange collectif, une sorte de tribu, pensai-je. Répartis dans quatorze étages, ils vivent ensemble, grandissent, pleurent, meurent ; c’est la promiscuité. La population est cependant décroissante : Pitwhiter aurait perdu une dizaine d’habitants en un an. Une poussière démographique ; mais quand on la mesure à l’échelle d’une fourmille, il ne serait pas étonnant que les habitants redoutent le pied de l’Homme.
Lorsque je suis arrivé à bon port, j’eus d’abord l’impression d’un désert glacial. En plein cœur, gisait le Tower. C’est un bloc zébré, tacheté de bleu. Il a la couleur du néant et la posture frêle. Mais, pas frêle comme l’est la Tour de Pise ; non il n’y a aucune recherche artistique dans cet emboîtement de pièces bétonnées. Frêle comme si le doigt d’un enfant suffisait à faire tomber ce domino de granit. Le peu de rues que j’ai arpentées sont vides. Il n’y a ni chien ni chat dans les rues et les ruelles ; pas de commerce, pas d’école, pas de terrain de football ; il n’y a aucune affiche publicitaire, ni même de pancarte indiquant un supermarché. Pas d’autocars, pas d’arrêt de bus, ni d’adolescents happés par leur téléphone, pas de concessions automobiles, forcément. Je n’ai pas croisé un piéton. J’ai tourmenté mon esprit en essayant d’entrevoir un mouvement humain, des jambes qui s’engouffrent dans le blizzard alors reposé. Non seulement le givre obstrue les rues, mais il rend illisible leur nom. Qui gouverne ici ? Je l’ignore. Comme je l’ai déjà dit, les informations relatives à cet embarcadère autrefois sibérien sont parcellaires. Hormis quelques vidéos tournées par des aventuriers juvéniles en quête de sensationnel, Internet n’a pas donné grand-chose. Au pied du Tower, je levai la tête en vue d’ausculter la peau écaillée de ce lézard singulier. Au sommet de l’immeuble, les traits fuyants d’une fillette soufflèrent l’un des fins rideaux. Le vent, léger mais anesthésiant, caressait les fenêtres, dont certaines étaient entrouvertes. Je n’étais donc pas seul ; je n’avais pas fait cinq mille kilomètres pour contempler un far-west d’eau et de glace.
Avant de partir, j’étais sûr d’une chose : j’aurai très froid. Le bleu givre domine le paysage. Tout est stalactites, mare de glace, lac de glace, océan de glace, stalactites… Le froid est un rude adversaire ; ses bras transparents enserrent les poignets et les chevilles du voyageur qui pense le braver. Durant l’interminable trajet en avion, je réfléchissais — entre deux siestes digestives — à ce qui ne pourrait très probablement jamais advenir dans un tel endroit. Je ne rencontrerai sans doute ni coureur ni randonneur. Peut-être quelques voyageurs incertains. Quant à ceux dont le métier est d’explorer les nouvelles richesses du monde, les « expéditeurs de l’extrême » comme on aime à les nommer, se sont éteints depuis le tsunami de 1964. Pitwhiter fut en effet assiégée par l’eau sournoise du glacier. Dix personnes ont péri. Pour lutter contre le froid extrême, il ne sert pas à grand-chose d’investir dans un attirail semi-professionnel. J’ai préféré opter pour un manteau fait d’un cuir épais, de gants réchauffants et d’un bonnet dont la forme en chapska russifie mon allure dégingandée. Quoi qu’il en soit, je savais pertinemment que je vivrai les deux prochains mois à claquer des dents, à grelotter des fesses et à réchauffer mon corps sous une douche que j’espérais bouillante.
Nous étions le 1er février 2022, il était approximativement quinze heures (UTC-8) et j’avais grand-faim. Les poubelles jouxtaient la base de l’hôtel. Elles avaient le charme de ces poubelles américaines, débordantes, dans lesquelles de prodigieux acteurs se sont cachés. Hollywood est loin. La déformation professionnelle voulut que j’ouvre cette boîte de pandore. Les déchets sont source d’enseignement à plus d’un titre… Je ne parvins pas à ouvrir les bennes ; elles étaient verrouillées par le gel acerbe. Un jour, elles ont été vertes, d’un beau vert certainement. Aujourd’hui, elles ne sont même plus verdâtres, mais bleues. Je m’y suis coupé, deux gouttes de sang ont plongé dans la neige comme un sucre fond dans le café. Je revins sur le tracé qui devait me conduire à ma chambre, réservée péniblement par fax. Aucun site en ligne ne prend en charge l’hôtel, et le numéro de téléphone inscrit sur un vieil annuaire ne fonctionne plus. Je logerai à la chambre 214, étage 2. Je ne serai pas suspendu, tant mieux. Je ne portais pas un grand intérêt au vide, je crois même qu’il m’effraie un peu. Avant de pénétrer l’hôtel Tower, je figeai mon regard sur l’insolent thermomètre, dont le regard froid annonçait la bienvenue au voyageur ; il dodelinait sous l’effet du mistral sibérien. La température atteignait -35 degrés.
Si mon esprit vagabond fit d’emblée le lien hollywoodien — qu’il se plaît souvent à faire — avec les bennes de l’hôtel, il n’eut pas suffisante matière pour s’engager dans le foisonnement narratif d’une Agatha Christie ou d’un Sir Conan Doyle. L’entrée de l’hôtel était en effet chaude et lumineuse ; rien de lugubre ne transparaissait. Quoiqu’un peu étrange au vu de l’aspect extérieur de l’hôtel, cette impression me poussa à croire qu’il est possible de trouver un charmant pied-à-terre aux confins des glaciers. Je tenais cependant la prudence du voyageur, lequel est alerte à la moindre mouche. Trois grands lustres de cristal pendaient nonchalamment au-dessus de la tête d’un groom. Ce dernier portait un long chapeau noir et semblait engoncé dans son costume rouge sang. De part et d’autre, quelques tables basses laissaient entrevoir des magazines d’époque (peut-être des années 30). Le groom étant au téléphone, je m’assis à l’une de ces tables. J’eus cinq minutes pour feuilleter ces antiquités. Une femme charismatique fumait une cigarette. Ses yeux étaient comme deux messages subliminaux, disant : « Qu’allez-vous faire, maintenant ? » Le nom de Marilyn Monroe me vint à l’esprit ; mais rétif à tout enchantement, je chassai cette pensée. Un bruit strident retentit ; le téléphone sonnait. Mon doigt saignait encore un peu, je pensai alors que le majeur est préférable à l’index en cas d’amputation. Je levai la tête et me dis que la personne à l’autre bout du fil avait eu la chance de trouver son destinataire, là où mes appels sont restés vains. Ce client posait d’étonnantes questions au groom, c’est ce que j’en déduisis selon ses réponses : « Non, mônsieur, tous les tapis de l’hôtel sont issus de matière naturelle. Des escargots ? Nous n’en faisons pas l’élevage, mais l’hôtel dispose d’un service cosmétique, mâdame pourra prendre soin de son visage sans problème… de son corps aussi, oui, mônsieur. » Le plafond de l’entrée m’a paru élevé ; je dis « paru » car je n’ai aucune connaissance architecturale. Je découvrirai bientôt mon sanctuaire de travail, ma chambre qui, je l’espère, bercerait mes soixante prochaines nuits. Lentement, le groom reposa son téléphone et arbora un sourire des plus francs.
— Bonjour, mônsieur ! (Le groom prenait plaisir à déformer le mot « monsieur », lui donnant une saveur fantasque) Si je ne dis pas d’ânerie, mônsieur n’a pas encore de chambre.
— Bonjour, monsieur. Non, en effet.
— Alors, mônsieur voudrait-il réserver ?
— C’est déjà fait, lui dis-je. C’est une épreuve de réserver chez vous : j’ai dû passer par fax, vous vous rendez compte ?
— Ce n’est pas chez moi, mônsieur, me répondit le groom d’un air presque goguenard. Chez nous ! Nous sommes une communauté, mônsieur était au courant de cette modalité, je suppose ?
— Oui, oui. Vous avez donc ma réservation ?
— Je regarde.
Le squelette du groom se figea. Ses doigts chenus pianotaient sur le clavier délabré d’un ordinateur des années 2000. Physionomiste, il me fut pourtant impossible de lui donner un âge. Son visage a la rondeur d’un nouveau-né, son corps la raideur d’un mort. Parfois, son chapeau, dont la forme ressemble à celle de la Garde Royale, tombait laborieusement.
— Mônsieur Jacques ? m’interrogea-t-il, l’œil fondu dans le mien.
— C’est ça. Chambre 214, étage 2, normalement ? osai-je.
— Ssssssss… c’est ça ! répliqua-t-il, après une courte vérification.
— Très bien. L’ascenseur est donc…
— Mônsieur voudra bien prendre sa carte avant d’utiliser l’ascenseur, me coupa-t-il. Elle lui servira de passe-droit dans la totalité de l’hôtel, sans compter l’épicerie pour les dix prochains jours. Un problème d’informatique, me souffla-t-il à l’oreille d’un ton mielleux, insistant sur le suffixe -tique.
C’est un passe-droit rouge à liseré blanc. La puce magnétique rappelle la carte bancaire. J’apprendrai plus tard que les résidents permanents l’utilisent comme telle. Passe-droit en main, je pris le chemin de l’ascenseur. Il se trouve à droite de l’accueil, là où s’épanouissent un éventail de feuilles, lascives et verdoyantes. Elles montent et descendent de ces plantes caractérielles, contrastant avec le rouge cramoisi du rez-de-chaussée. Trois miroirs oblongs flottent sur le mur faussement lézardé. ll s’agit, je crois, d’un effet d’optique. On a dressé le rouge cramoisi, effleurant la chaleur mondaine d’une salle d’attente du XVIe arrondissement de Paris, sur un mur en crépi. Lequel doit être ancien si on observe de près, en attendant l’ascenseur comme j’apprécie le faire, le ravaudage de légers déficits. À certains endroits, j’eus l’impression de voir la trace de palmures. Le mécanisme de l’ascenseur provoquait quelques remous, sous couvert d’une mélodie entêtante. Un son machinal vrombissait, et j’étais le seul à l’entendre ; le groom préférant raturer des feuilles vierges. Je crus reconnaître le doigté hypnotisant de Philip Glass. Ce n’était en tout cas pas une de ces comptines publicitaires qui crispent certains et rassurent les autres. Je fais plutôt partie de ceux que cela rassure. J’aime l’ascenseur pour l’infime parenthèse qu’il ouvre et qu’il ferme aussitôt. C’est du détail ; le détail me fait vibrer. Le groom regardait ponctuellement dans ma direction. À vrai dire, j’ignore si c’est moi qu’il regardait. Je me suis retourné à trois reprises pour m’en assurer. Il n’y avait personne, juste ma respiration. L’ascenseur descendit d’un trait. Je montai enfin, appuyai sur le bouton 2 et le referma avec le même aplomb. C’est un ascenseur de taille moyenne, le poids maximal autorisé est de 660 kilos. Je me demandai pourquoi 660 et non pas 600. Philip Glass, ou son pastiche, fut remplacé par une guitare hawaïenne. La vague des tropiques émettait ses ressacs dans mon oreille. Mes paupières s’alourdissaient. Comme tous les ascenseurs dignes de ce nom, celui de l’hôtel Tower est pourvu de deux grands miroirs. Ils ne sont pas reluisants : des traces de main, récentes je crois, sont visibles. Par leur parallèle, les deux miroirs communiquent, s’observent, se défient comme deux félins à la croisée des chemins. J’observai mon clone se perdre dans le vide d’un million de reflets. Je m’approchai, caressai mes pommettes rougies par le froid acerbe et me surpris à penser que je suis vieux. Les petites ridules sur mon front me gênaient. Mes pattes d’oie me tourmentaient gentiment. Mais c’est avant tout les deux courbes, embrassant le bas de mes narines et le contour de ma bouche, qui me laissèrent pantois. Mes trente-six printemps sont pluvieux. Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent. Je trouvai rapidement ma chambre ; un miracle au vu de mon sens de l’orientation. Je déclenchai la poignet, oubliant que la carte rouge prévalait. Puisque je suis fait d’impressions, voici la première que j’ai notée : eau de Cologne, cèdre, patchouli, épices, cendres.