La voie des figures
Les montagnes gardent des voies secrètes que peu d’hommes savent encore reconnaître. Certaines ne traversent ni les forêts ni les crêtes : elles passent à travers les signes, les rêves et les figures laissées par le temps.
Voici l’histoire d’un enfant qui, un soir d’automne, découvrit l’une de ces voies.
Mais pour comprendre, il faut revenir quelques jours plus tôt.
En ce matin du début d’octobre, Juan, dix ans à peine, tient tête à sa mère. Il refuse d’aller à l’école. Les autres élèves sont plus jeunes que lui, et les leçons l’ennuient ; tout ce que la maîtresse enseigne, il l’a déjà compris depuis longtemps. Dans ce petit village suspendu aux montagnes, l’école ne compte qu’une seule classe où se mêlent tous les âges.
Juan apprend vite. Trop vite, peut-être.
L’année suivante, il devra quitter le village pour rejoindre un collège en internat, dans la ville en contrebas. Cette idée lui serre le cœur. Il ne veut pas abandonner les montagnes. Là-haut, parmi les isards, les pierres et le vent glacé des crêtes, il a l’impression d’appartenir à quelque chose de plus ancien que les hommes.
Sa mère, qui l’élève seule, ne sait plus comment l’atteindre. Alors Juan claque la porte et s’enfuit vers la forêt.
Il court longtemps, sans réfléchir, guidé seulement par sa colère. Les sentiers défilent sous ses pas. Pourtant, au détour d’un immense bloc rocheux, quelque chose change. Le chemin qu’il emprunte d’ordinaire semble différent, presque étranger. Les arbres se taisent. Le vent lui-même paraît retenir son souffle.
Juan comprend qu’il s’est aventuré trop loin sur le versant nord de la montagne, dans une zone que les anciens du village évitent sans jamais expliquer pourquoi.
C’est alors qu’il aperçoit une fissure entre deux rochers.
Une ouverture si discrète qu’on aurait pu passer devant cent fois sans la voir.
Attiré malgré lui, Juan s’y glisse.
Le passage est étroit. La pierre froide râpe ses épaules tandis que la lumière du jour disparaît derrière lui. Mais il continue d’avancer, poussé par cette curiosité instinctive qui l’a toujours conduit plus loin que les autres.
Puis, soudain, la roche s’écarte.
Juan débouche dans une immense salle souterraine.
Le plafond se perd dans l’obscurité. Des filets d’eau descendent le long des parois et reflètent une étrange lumière bleutée. Au centre de la grotte repose un lac noir, immobile comme un miroir.
Et sur ce miroir apparaissent des formes.
Des lignes argentées traversent lentement la surface. Elles se rejoignent, se brisent, dessinent des signes inconnus. Peu à peu, Juan distingue des silhouettes, des montagnes, des chemins… comme si le lac révélait une carte vivante du monde.
Des figures.
Le garçon reste pétrifié.
Quelqu’un se tient de l’autre côté du lac.
Une silhouette grande et immobile, drapée d’un manteau sombre qui semble taillé dans la nuit même de la grotte.
Puis une voix résonne :
— Enfin… te voilà.
Juan sent son cœur cogner contre sa poitrine.
— Qui êtes-vous ?
L’homme avance lentement. La lumière révèle un visage marqué par les années, une longue barbe blanche et des yeux gris où semblent dormir les montagnes elles-mêmes.
— Celui qui veille sur la voie des figures.
Juan ne comprend pas.
Le vieillard désigne alors le lac de son bâton noueux.
— Regarde attentivement. Les figures montrent ce qui fut… et ce qui vient.
À la surface noire, les lignes se recomposent.
Juan reconnaît sa maison. Sa mère est assise près de la fenêtre, les mains serrées l’une contre l’autre. Elle pleure.
Le garçon sent sa gorge se nouer.
Puis les figures changent encore.
Le village apparaît sous un ciel chargé de neige. Une immense fracture blanche dévale la montagne.
Une avalanche.
Juan recule d’un pas.
— Quand ? murmure-t-il.
Le vieillard lève les yeux vers lui.
— Cette nuit.
Le silence devient écrasant.
— Alors il faut prévenir tout le monde !
Juan se tourne vers la sortie, mais la voix du vieil homme l’arrête.
— Ils n’écouteront pas un enfant. Les figures ne parlent qu’à ceux qui savent voir.
Juan baisse les yeux. Au fond de lui, il sait que c’est vrai.
Alors le vieillard s’approche et dépose dans sa main un pendentif de pierre noire parcouru de veines argentées semblables à celles du lac.
— Désormais, la voie s’est ouverte devant toi. Les montagnes parleront à travers tes yeux.
La lumière bleue vacille.
Les figures disparaissent.
Et la grotte s’efface dans l’obscurité.
Abasourdi, Juan reconnait enfin le chemin qui doit le ramener vers son village. Il court à perdre haleine, puis s'arrête : il a neigé, trop...
A genoux la pierre entre les mains il prie et implore... ses yeux pleurent des larmes de regrets....
Chère montagne, retiens ta fureur ! Sauve mon village ! Je resterai pour t'aimer, te protéger et prendre soin de toi.
Maman ! Jamais plus jamais tu ne pleureras pour moi !
Juan partira pour le collège, fera des études d'ingénieur spécialisé dans l'écologie, la géologie et tout ce qui se rapporte à la montagne.
Mais au fond de lui, il sait que c'est la montagne qui l'a choisi et ce vieil homme en est le coeur.