Il existe des lieux inconcevables qui ne se contentent pas d’être visités : ils vous médusent, vous absorbent, vous renvoient à ce que vous ignoriez encore de vous-même. Des lieux conçus autant pour défier la matière que pour éprouver l’esprit. On raconte qu’en approcher suffit à fissurer les certitudes les mieux ancrées.
J’en ai affronté quelques-uns, de ces lieux qui vous retournent l’âme. Mais aucun ne m’a époustouflé autant que celui-là.
Je me souviens exactement de l’inauguration de l’EscÄlier hélicoïdal à triple révolution, comme si c’était hier.
Encore un bijou, un mÄgnus opus de BrÄküs BrÄlbrÄl.
Comment pourrais-je vous décrire cet illustre, sagace et immémorial Concepteur-Souverain - Orfèvre des Géométries Sacrées, Forgeron des Structures Vivantes, Gardien des Tracés Primordiaux - sans sombrer dans l’excès ?
Pour cela, il faut accepter d’entrer dans ce registre où la logique se dissout dans un absurde délicieux.
À proprement parler, BrÄküs n’était pas un architecte au sens classique du terme, mais plutôt un déclencheur : quelqu’un qui, surprenant le vif envol d’un Ätchöur aveugle entre deux branches - ce qui, statistiquement, n’arrive que les jours de vent pair - savait lancer une dynamique, un geste initial dont les conséquences le dépassait aussitôt.
Ses fidèles maquettistes prétendaient que BrÄlbrÄl ne construisait pas : mais qu’il libérait une forme. Prétendaient qu’il ne calculait pas : mais qu’il provoquait un phénomène.
Maîtrisait-il au moins quelque chose dans le crayonnage de ses plans complexes, griffonnés à la queue de vache ? Non, pas plus que cela. Il ne faisait qu’accompagner une prolifération.
JÄde MétilhÖ, sa conceptrice paysagiste et mathématicienne de l’art floral, nous a révélé, quant à elle, que la célèbre fonction de BrÄküs -
Zn+1=Z3n+Ä
- n’était pas seulement un procédé géométrique. C’était une métaphore de la création elle-même : un geste qui échappait totalement à son auteur. Les mathématiciens s’écharpaient depuis des décennies sur cette équation. Était-ce une suite divergente, une fonction fractale, ou simplement un gribouillis de génie ? BrÄküs soutenait qu’elle mesurait « le degré d’impatience d’une forme avant de se manifester », ce qui, selon lui, expliquait pourquoi ses constructions apparaissaient parfois avant même qu’il ne commence à les dessiner.
Et lui, qu’en pensait-il vraiment, en toute conscience ? Rien, ou presque. Peu lui importait en fait que ses œuvres préfèrent s’ériger d’elles-mêmes, comme si la liberté qu’il leur avait insufflée les poussait à se dresser seules, farouches, indomptables - bref : irrémédiablement brÄlbrÄlesques, avec cette manière d’exister avant même d’être conçues.
Mais la vérité se tenait peut-être ailleurs, dans cette zone où l’esprit renonce à comprendre pour mieux laisser advenir. Il se peut que BrÄlbrÄl appartienne à cette lignée d’hommes qui acceptent de ne pas saisir ce qu’ils font - mais qui le font quand même - et dont les actes, par une grâce mathémagique, engendrent plus qu’ils ne promettent, plus qu’ils n’espèrent, plus qu’ils ne savent.
Ses hagiographes, eux, présumaient qu’il était azymuté jusqu’à la moelle, mais qu’une humilité presque enfantine le rendait invulnérable : au point d’ignorer qu’il était un initiateur d’infini, un sémanticien du chaos, ou plus exactement un dilettante verni qui, en déclenchant une fonction, pouvait se permettre de laisser le monde - vaste, prodigue, capricieux - inventer le reste.
C’est là, sans doute, que résidait son génie : dans cet audacieux « advienne que pourra ! » lancé comme on jette une poignée de graines au vent, certain que quelque chose poussera, quelque part, d’une manière que nul ne pourra jamais prédire.
Car après tout, qu’est-ce d’autre que le génie ? C’est quand cela va si vite qu’on ne sait pas comment c’est fait - et qu’on ne le saura jamais. C’est ce qui reste quand toutes les explications ont échoué. Et c’est pourtant ce qui continue de rayonner alors même qu’on a renoncé à comprendre.
Depuis mon enfance, BrÄküs BrÄlbrÄl avait toujours occupé pour moi une place à part - un mélange de héros, de mystagogue et d’éclaireur improbable, de ceux qui semblent avancer dans le monde avec une boussole intérieure que personne d’autre ne parvient à lire. Il avait cette aura étrange des êtres qui semblent constamment surpris d’être eux-mêmes. On disait par exemple qu’il ne se réveillait jamais deux fois avec la même personnalité, et qu’il considérait cela comme une preuve de bonne santé mentale. On disait qu’il refusait de porter des chaussettes par temps glacial, car elles brouillaient la circulation de ses idées matinales encore fraîches. On disait aussi qu’il oubliait ses outils un peu partout : dans les arbres, les recoins, les flaques, sous les ponts, dans les poches des géotisseurs, et même une fois - allez savoir - dans le plumage d’un mürmélion à duvet d’opale, qui en resta perplexe toute une saison. BrÄküs affirmait encore que ce n’était pas de l’étourderie, mais une stratégie de dissémination créative, destinée à encourager le monde à participer malgré lui à ses inventions.
Mais ce qui m’avait surtout marqué, c’était cette anecdote hallucinante : on disait que vers l’âge de douze ans, BrÄküs avait inventé un instrument pour mesurer la vitesse du silence…
Afin de gagner une course de saut de haies… Sans prendre le départ.
Surtout, ne riez pas. Si l’on en croit les nombreux ouï-dires, il avait rêvé cela et il avait concrétisé cette chose incroyable.
Inspiré par un songe nocturne, où il se voyait cheminer en plein désert en compagnie d’un fennec gazouilleur, il avait eu vent soudain que le silence n’appartenait pas à tous, mais possédait - si l’on peut dire - sa propre empreinte digitale, une signature secrète que seuls les rêveurs aguerris savent reconnaître.
Pour éviter tout malentendu, il faut préciser que les pets du fennec n’étaient pas le bruit de BrÄkus. Loin de là. Le pauvre garçon avait alors dû prendre ses distances non pour fuir une quelconque odeur infecte - le fennec, malgré son régime douteux de scorpions fermentés, demeurait un miracle d’inodoration - mais pour échapper à son vacarme. Car ces petites détonations, aussi brèves que fréquentes, résonnaient dans le désert comme des coups de fouet enthousiastes, rebondissant sur les dunes avec une vigueur presque musicale. Elles claquaient même parfois comme des pétards trop zélés, si bien que BrÄkus avançait en sursautant, tel un pèlerin nerveux poursuivi par un orchestre de bulles explosives.
Ce n’était donc pas l’odeur qui l’avait obligé à mettre de l’espace entre eux, mais bien ce raffut tonitruant – cette cacophonie miniature qui perforait le silence du désert avec l’assurance d’un tambouriniste en transe.
Et c’est précisément en cherchant un recoin de calme entre deux dunes, loin des crépitements sonores de l’animal trop expressif, que le jeune BrÄkus sentit une révélation lui effleurer l’esprit : le silence n’était pas qu’une absence de bruit, mais une présence bien tangible. Une créature subtile, capricieuse, qui refusait obstinément d’être confondue avec les flatulences d’un fennec trop loquace du sphincter.
Ainsi, dans ce rêve improbable, BrÄkus découvrit que le silence possédait non seulement sa propre identité, fragile et presque sacrée, mais aussi celle de celui qui le reconnaît. Car chaque silence, compris ou apprivoisé, devient un territoire personnel : un espace façonné par celui qui l’écoute, et qui n’existe vraiment que pour lui.
La veille de la course, il avait mis au point son dispositif : le Silencimètre à Résonance Négative. Fait de bric et de broc, il reposait sur un principe qu’il décrivait comme l’inertie acoustique inversée - notion qu’il décrivait comme la tendance paradoxale d’un silence à se déplacer plus vite que le bruit censé le précéder - une invention dont il était particulièrement fier, et qu’il avait lui-même formulée pour mettre minable ses camarades qui se moquaient de ses jambes en X.
Le jour J, il plaça donc son instrument au bord de la piste, juste avant le coup de sifflet. Au moment du départ, le Silencimètre enregistra une chute brutale de pression sonore anticipée, ce qui, d’après ses calculs, signifiait que son silence identitaire avait bondi en avant avec une vélocité telle qu’il avait franchi toutes les haies avant même que ses camarades ne lèvent le pied.
Bien entendu, les chronomètres officiels affichèrent un temps négatif. Et le jury, abasourdi, désemparé, fut bien obligé de conclure que BrÄlbrÄl avait techniquement et silencieusement gagné son pari, puisqu’il avait franchi la ligne d’arrivée avant même que la course n’existe officiellement.
Il fut donc déclaré vainqueur par précipitation acoustique, une catégorie créée pour l’occasion et immédiatement supprimée pour éviter les abus d’un futur éclopé.
BrÄlbrÄl, congratulé, filmé, interrogé, se contenta de dire - très modestement :
« Oh, je n’ai rien fait. C’est mon silence qui était motivé. »
Bref, confortablement installé dans ma micro-navette me ralliant à la cité de ShÄntungh, quelle ne fut pas ma stupéfaction de voir son EscÄlier à triple révolution - qui ne se contentait pas de lécher les nuages, mais les traversait tel un nageur fend une mer de coton, pour ensuite les dépasser largement, jusqu’à se perdre dans une zone où même les oiseaux renoncent à monter.
À mesure que ma navette s’en approchait, la structure se déployait sous mes yeux comme un organisme vivant : trois spirales colossales, torsadées autour d’un axe invisible, chacune vibrant d’une couleur légèrement différente, comme si les structures hélicoïdales avaient été tissées à partir de trois rayons d’aurore. Les marches, d’un matériau indéfinissable - ni pierre, ni métal, ni bois, mais quelque chose d’intermédiaire, de presque pensant - semblaient se réajuster en permanence, respirer, s’étirer, se contracter, comme si elles anticipaient le pas de ceux qui oseraient les gravir.
Douze semaines pour bâtir une telle Babel vertigineuse !? Cette célérité inouïe dépassait mon entendement. On aurait dit l’œuvre d’un millénaire comprimé dans un caprice d’adolescent. Les ingénieurs de ShÄntungh eux-mêmes, pourtant habitués aux extravagances architecturales de la région, parlaient de l’EscÄlier avec une sorte de respect inquiet, comme d’un phénomène météorologique imprévisible. Certains affirmaient qu’il avait poussé plus vite qu’il n’avait été construit, qu’il s’était mis à croître dès que BrÄlbrÄl avait posé la première marche, la matière semblant reconnaître en lui l’autorité d’un Maître Äncestral.
D’autres, plus superstitieux, prétendaient que l’EscÄlier n’était pas destiné à être monté, mais à être rêvé - qu’il servait de conduit entre les songes humains et une altitude où les pensées se raréfient comme l’air.
Moi, je ne voyais qu’une chose : une folie monumentale, une prouesse impossible, un défi lancé à la gravité, au bon sens, et peut-être même au temps lui-même. Et pourtant, tout dans ces effrénée spirales semblait dire : « Oui, bien sûr. Pourquoi pas ? »
À la différence de ce Génie-Bâtisseur, mon métabolisme s’est toujours distingué par une lenteur affligeante. À titre indicatif, il me faut environ trois jours pour prendre une décision simple, et minimum une semaine pour regretter une décision idiote.
C’est pour cela que j’ai toujours adoré la moindre des créations de BrÄküs - qu’elles soient gigantesques ou miniatures, élucubrée, inachevée ou accomplie. Elles me rappelaient toutes ma molesse, cette viscosité intime qui me tient lieu de tempérament. Elles me renvoyaient à ma propre inertie comme un miroir taillé dans un minerai supérieur : leur précision soulignait mes hésitations, leur audace ridiculisait mes prudences, leur vivacité contrastait avec ma façon de réfléchir comme un gastéropode sous sédatif.
Chaque invention de BrÄküs, même la plus anodine, semblait me murmurer : « Regarde, DrÄgo, voilà ce que fait un esprit vif. Et toi, tu continues à ruminer tes pensées comme une vache mélancolique qui aurait trébuché dans une flaque de conscience et s’y serait noyée jusqu’aux naseaux. »
Et pourtant, loin de m’en offusquer, j’y trouvais un réconfort étrange. Comme si la fulgurance de BrÄküs compensait ma propre lenteur, comme si son génie me servait de prothèse mentale. En contemplant ses œuvres, j’avais l’impression d’avancer un peu plus vite, par procuration, sans avoir à brusquer mon métabolisme de paresseux professionnel.
C’est pour cela - qu'à peine débarqué - j’ai couru comme un dératé, surchargé d’une joie étourdissante, mon invitation brandie en l’air, tel un illuminé.
Envie d’ascensionner... vite... ça presse, chantaient mes organes, comme un système interne gavé de message d’alerte.
J’arrive hors d’haleine, mais pas le temps de faire ouf… La fête commence : les ciseaux d’or scintillent… Le ruban d’or est coupé, et une voix pimpante s’élève dans le doux matin de muguet : « Bienvenue à tous, souffrez cette accolade d’alacrité pure, Ô citoyens bénis d’Ä-ÄvÄshÄn-Ä ! »
Une pluie de champagne supra chic s’abat alors sur la foule, vaporisée à grands renforts de drones-sommelier.
La grande classe.
Mes yeux en sont ébaubis de reconnaissance. Ce n’est ni plus ni moins qu’une offrande révérencieuse : en accord sans doute avec BrÄlbrÄl, les officiels ont voulu bichonner l’élite de ses idolâtres.
C’est nous qui avons été consacrés les premiers… avant son monument !
La foule exulte, piétine, se rue d’un seul mouvement. Chacun veut être le premier à gravir l’EscÄlier prodigieux.
J’en fais partie, mais je suis encore trop lent.
Oh, cette fichue lenteur !
Je parviens enfin à me faufiler, avec juste un orteil écrasé.
L’Ärche passée, une main synthétique me tend un casque à résonnance sensorielle. Comme mon cerveau n’est pas équipé pour ce genre de prodigalité architecturale, je décidai d’externaliser le traitement. Je l’enfilai et me laissai guider par la voix drolatique, craquante de sève et de belle humeur, de PéthülÄ ÖxtrÖgh, laquelle se présenta aussitôt comme étant la Déléguée Plénipotentiaire aux Structures Incompréhensibles.
À peine avais-je avancé mon pied sur la première marche que celle-ci me reconnut tempo et me lança un affable : bonjour cher DrÄgo ! Presque en choeur, la voix de PéthülÄ se déclencha, synchronisée au moindre de mes mouvements.
« Attention à la marche. Il y en a une autre juste après. Et encore une autre… etc, etc. Je vous taquine un peu, afin de prémunir votre cardio. Vous êtes doué. Vous êtes un varrapeur émérite, ça se sent tout de suite. Vous devriez mettre moins d’un an pour arriver en haut… c’est une blague, voyons. Savez-vous combien il y a de marches sur l’ensemble des trois spirales ? »
- Euh, non !
« Eh bien moi non plus, figurez-vous. Même les façonneurs d’altitude ne sont jamais parvenus à en faire le décompte... Nous sommes intimes, à présent, je peux te dire tu ? »
- Oui, bien sûr, balbutiai-je.
« Comme tu peux le voir, les courbes de ce chef-d’œuvre décrivent des arcs isochrones, optimisés pour répartir les contraintes sur l’ensemble de la structure. Continue, voilà… encore trois marches… parfait. Tu as vraiment de bien jolis mollets. Et m’y connais en mollet, tu sais. En avançant ainsi, de façon aussi souple, tu remarqueras que les trois révolutions s’imbriquent comme des souffles enlacés, dessinant une ascension qui semble née d’un rêve plutôt que d’un plan. »
« Maintenant, en bifurquant d’un pas sur ta gauche - un seul, car nous sommes déjà assez haut - tu pourras admirer les apothèmes arachnoïdiens, calibrés au micromètre. Vois comme ils brillent d’une clarté douce, pareils à des éclats de lune. Ils guident la lumière le long des surfaces portantes, tandis que les archivoltes, fines comme des oremus, assurent la stabilité des trois hélices. Tu me suis ? »
- Oui, oui ! J’ai confiance !
« Non, je parlais de mon jargon fleuri. »
- Clarté douce, éclats de lune, tout est limpide.
« Encore quelques marches… oui, c’est bien, penche-toi légèrement - à peine, l’EscÄlier n’aime pas trop les gestes brusques - et tu verras que chaque trait, dense et souple à la fois, témoigne d’un contrôle absolu des flux photoniques, comme si la structure portait encore la mémoire de la main qui l’a façonnée. »
« Un zeste d’histoire ne te dérange pas ? »
- Non, faites !
« Bien que largement inspiré par le savoir-faire des primo-Ärchitectes du Ä, il semble que BrÄlbrÄl a franchi là un seuil que nul autre avant lui n’a osé approcher : celui où la forme cesse d’obéir à la géométrie pour entrer dans une sorte de liturgie structurelle. Tu penses comme moi ?»
- Euh, oui.
« Super… Attention, DrÄgo, c’est une corde en chanvre factice, ne t’y accroche surtout pas, malheureux. »
- Merdum ! Mille excuses !
« Savais-tu que l’édification express de l’EscÄlier - un peu moins de trois mois - avait suivi une fonction fractale auto-répliquante générée par l’itération : Zn+1 = Z3n + Ä, dont la féerie BrÄlbrÄlesque échappe à toute simulation ? »
- Non, je l’ignorais. Ravi de l’apprendre.
« Ce n’est pas si grave. Je t’invite maintenant à goûter un temps de pur silence pour grimper cent marches de plus. »
Pour être honnête, je ne captais absolument rien au charabia abstrus de ma guide, mais comme nul n’était jamais parvenu à déchiffrer quoi que ce soit aux œuvres de BrÄlbrÄl, je me situais finalement dans la moyenne haute des passionnés désorientés. Et à mes yeux, c’était même la garantie qu’elles étaient authentiques.
Juste avant que mes ondes cérébrales ne prennent leur liberté, la voix de PéthülÄ eut un raté improbable : un minuscule hoquet sonore, comme si son module vocal venait de trébucher sur une syllabe récalcitrante. Un « apothè…èèè… » qui se déforma en glissando ridicule avant de se réaccorder d’un coup sec, trop sec, presque vexé. Elle eut encore le temps de me signaler que les marches émettaient ce léger bourdonnement propre aux structures auto-stabilisées, alimentées par des micro-réacteurs à confinement magnétique... puis elle capota net.
Un silence mince, presque tranchant, s’ouvrit alors dans ma tête.
Je revois encore cette volée de marches blanches, flottant presque dans l’air.
Mais surtout, je revois la marche exacte où cette pensée incongrue traversa soudain mon esprit :
As-tu jamais ouvert un livre ?
La phrase éclata d’elle-même, comme un rayon furtif traversant une brèche d’ombre.
Elle n’avait aucun sens.
Aucun.
Sens.
Alors d’où surgissait-elle ?
Quel souffle - humain, spectral ou machinique - l’avait déposée dans le sanctuaire silencieux de mon cortex ?
Un caprice du code ?
Un raté du système ?
Je restai figé, hébété durant plusieurs secondes, au milieu de cette marche suspendue.
Autour de moi, les visiteurs continuaient de gravir leur hyperbolique Olympe. Leurs pas réguliers formaient un murmure hypnotique. Et je me laissai bousculer, percuter telle une chiffe, sans protester, comme si mon corps ne m’appartenait plus.
Peu à peu, la réalité s’effilocha en lisière de ma vision, tandis que la question martelait toujours mon crâne avec la majesté brutale d’un forgeron cosmique :
As-tu jamais ouvert un livre ?
Sortant enfin de ma torpeur, j’interpellai un escaladeur véloce :
- Monsieur, excusez-moi…
- Oui ?
- Avez-vous déjà ouvert un livre ?
Il me regarda comme on toise un fou.
- De quoi me parlez-vous ? Laissez-moi passer.
Troublé, je hélai la première silhouette venue, presque à l’aveugle.
- Mademoiselle, permettez-moi… Juste une question...
- Oui.
- Avez-vous déjà ouvert un livre ? C’est important.
- Un quoi ?
- Un livre.
Elle eut un rire bref.
- Mais non, voyons. Les livres n’existent plus depuis des millénaires.
- Vous n’avez aucun doute là-dessus ?
- Interrogez ÄtÄxÄ, vous verrez bien.
Ainsi, comme je le pressentais, le mot existait encore - livre - mais il flottait dorénavant comme un vestige, un son creux en dehors de notre monde.
Je me rappelai aussi que, dans ma famille, nous le prononcions parfois avec une sorte de respect instinctif, presque religieux, sans jamais savoir ce qu’il désignait.
Était-ce un objet ?
Un rituel ?
Une relique ?
Nous connaissions aussi le mot papier, mais aucun de nous n’en avait jamais touché.
Les Änciens racontaient que c’était une matière souple, légère, presque vivante, capable de garder la mémoire des sociétés et de ses péripéties. Une matière qui survivait à la voix, à la chair et au temps.
Pour les plus jeunes, les livres n’étaient plus que des légendes. Des murmures aphones. Des contes trop anciens pour être crus.
Certains antiquaires de ShÄntungh prétendaient avoir vu des fragments jaunis, friables, qui se désagrégeaient au souffle. Mais nul ne savait s’il s’agissait de véritables traces ou d’illusions nées de notre désir de comprendre ce que nous avions perdu.
Pourtant, au cœur de cet EscÄlier qui montait vers l’infini, je sentis que quelque chose persistait. Une mémoire enfouie. Une vérité éteinte. Ou que sais-je ?
Et cette pensée - as-tu jamais ouvert un livre ? - ressemblait moins à un accident qu’à un appel, comme si une balise venait soudain de réactiver son signal dans les profondeurs de mon cortex.
Je balbutiais les mots - livre, papier - comme s’ils risquaient de disparaître avant d’atteindre mes lèvres.
Autour de moi, personne ne remarquait mon trouble.
Les visiteurs grimpaient toujours, happés par la lumière immaculée du sommet, indifférents à l’idée qu’un monde ait pu exister avant le nôtre.
Je repris ma montée, lentement, sans consistance.
Chaque marche vibrait à présent sous mes pieds tel un écho fané.
Des mots oubliés semblaient me suivre, pressés contre les parois de ma mémoire : livre, page, encre, titre. Je ne pouvais les imaginer autrement que comme des voyageurs perdus réclamant l’hospitalité.
Arrivé sur un palier, je m’arrêtai.
Une plaque commémorative y brillait, si polie qu’elle reflétait mon visage déformé.
On y lisait : « Ici fut inauguré le premier EscÄlier de Connaissance Continue. »
« Connaissance ! »
Le mot me heurta comme un réverbère invisible.
Comment parler de connaissance sans évoquer ces objets immémorés dont les Änciens parlaient avec une ferveur mystique ? Ces artefacts de cellulose qui, disait-on, contenaient des mondes entiers sans jamais nécessiter de mise à jour.
Une inquiétude me traversa.
De plus en plus égaré, je levai les yeux vers la spirale infinie de l’EscÄlier.
Pour la première fois, elle ne me parut plus seulement architecturale. Elle ressemblait à une métaphore : un chemin qui monte sans fin, mais qui nous éloigne de ce que nous étions. Une ascension programmée pour nous faire oublier la gravité de nos origines.
Cette révélation ne s’éteignit pas. Elle demeura tapie, comme un murmure venu d’un lieu que je ne connaissais pas encore. Une présence discrète, mais insistante, semblait attendre que je comprenne enfin ce qu’elle voulait de moi. Alors je pris une décision un peu folle.
Je devais décoder cette énigme.
Je devais retrouver la source de ces mots fantômes.
Je devais savoir ce qu’était un livre.
Même si, pour cela, il me fallait descendre plus profondément que quiconque ne l’avait osé depuis des millénaires.
Ainsi je m’abandonnai au vertige.
Sous mes pas, l’EscÄlier semblait blobloter maintenant, comme une corde irréelle tendue entre le passé et l’oubli.
La lumière du sommet, si pure quelques instants plus tôt, se mit à palpiter, comme si elle hésitait à me laisser partir. Une brise froide - ou était-ce un souffle antique ? - glissa le long de la spirale et vint frôler ma nuque, chargée d’un parfum de poussière et de mémoire.
C’est alors que mes jambes se mirent à trembler.
Je compris que la descente ne serait pas seulement un mouvement du corps, mais une traversée de strates invisibles, un glissement dans les interstices du monde. Là où les mots perdus se réfugiaient peut-être. Là où les choses oubliées attendaient, patientes, que quelqu’un ose les rappeler à la lumière.
Je fis un pas. Un seul.
Et déjà l’air changeait.
Les parois semblèrent se resserrer, comme si l’EscÄlier lui-même retenait sa respiration.
Bientôt, un murmure monta du sol - un bruissement ténu, semblable au froissement d’ailes minuscules.
Ou de pages.
Je ne savais pas encore où me mènerait ce chemin. Je savais seulement qu’il descendait vers un cœur enfoui, un noyau de vérité que personne n’avait touché depuis des ères.
Un lieu où les mots n’étaient pas des données, mais des braises.
Où la mémoire ne se stockait pas, mais se transmettait.
Où les histoires ne se consultaient pas, mais se vivaient.
Je sentis une chaleur sourde naître dans ma poitrine.
Une promesse. Ou peut-être une semonce.
C’est à cet instant que la peur me sourit :
« Bonjour, Drägo, heureux de te revoir ».
Je posai la main sur la rampe, devenue froide comme un métal suranné, et je m’engageai dans la spirale inversée, celle que personne ne prenait encore pour l’heure.
Celle qui menait non pas vers le haut, mais vers l’intérieur.
Vers le dessous du monde.
Vers les ombres de la connaissance.
Vers la première question.
Et dans le silence vibrant de l’oeuvre gigantesque de BrÄlbrÄl, une voix - la mienne, ou celle d’un autre - sembla me susurrer :
« N’hésite pas, descends. Là où dorment encore les mots. »