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Auteur Sujet: Le point sur la montée des eaux  (Lu 220 fois)

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Le point sur la montée des eaux
« le: 06 Mars 2026 à 12:46:18 »

                                                       Le point sur la montée des eaux


Un point n’est pas toujours celui d’un commencement. Il peut siéger là-bas depuis des années. Personne ne s’est soucié de lui. Personne n’a entrepris de réduire sa distance entre lui et le point probablement très éloigné dans l’étendue. On imagine qu’un point esseulé dans l’espace désert doit être en proie à l’ennui le plus pesant. Un point seul s’ennuie. L’ennui cependant est réduit à sa plus simple expression, car limité par la surface exiguë du point. Ce qui n’empêche pas l’ennui de se manifester avec intensité. L’intensité ne s’embarrasse pas de sa largeur, elle opère de préférence en profondeur. Or un point peut être d’une profondeur incalculable, sa noirceur le rend identifiable même dans les zones les plus reculées.

J’avance un pied dans une direction que je ne choisis pas, se reproche Romuald, avec son sac à dos qui lui ravine l’échine. L’écart de mon pas dépend de ma détermination, celle-ci pourtant devrait suffire puisque je cherche ma voiture, qui me manque, elle est stationnée quelque part dans la ville, ma mémoire me faisant défaut, je dois me passer de véhicule. Les grandes places publiques, où je ne suis qu’un petit point, sont en pente, ces places urbaines que la montée des eaux, aujourd’hui c’est l’océan, commence à recouvrir de ses vagues écumeuses, me tracasse. L’inclinaison du sol pavé ou bitumé devient dangereusement un réservoir où je peux sombrer. La dimension entre mon pied devant et mon pied arrière se réduit, et c’est peut-être par une immobilité terrible que je resterais cloué au fond de l’eau. Là-bas, à une volée de pas, j’aperçois quelqu’un. Si ma voix surmonte le vacarme des vagues, je pourrais lui demander où suis-je, et me décrire l’endroit qui serait celui du stationnement de ma voiture.

Deux points sont reconnus dans l’immensité de la ville. Mais comment comprendre que l’un deux agite ses bras ? Ce ne serait plus un point dans ce cas. Ce serait une sorte d’insecte peut-être. L’autre point installé sur une hauteur que ne submerge pas encore la danse mouvante de l’onde, est aussi un point, certes. Toutefois son intériorité semble se ramollir jusqu’à vouloir créer un étirement en lui, mais laborieux, puisque sa forme ronde de point l’en empêche impérativement. Si cet étirement devait prendre l’avantage, du point on passerait incontestablement au trait. On assisterait alors à une étrange comédie entre le point et le trait.

Romuald n’agite pas les bras, il hurle toutes les décibels de sa gorge. Nous avons un point hurlant sa détresse à un autre point, qui a besoin d’étirement.

Je demande à l’individu perché sur un rocher de me renseigner où nous sommes. Il me répond que je suis dans le centre-ville. Lorsque je luis dis que j’ai perdu ma voiture, il m’indique la direction d’un parking probablement recouvert d’eau à cette heure. Qu’importe mes pieds retrouvent espoir et vigueur. Je les laisse me porter par un courant qui me rapproche du parking.

C’est ainsi que le point se met à flotter. Quant à l’autre point, celui qui connaît la ville, sous la pression furieuse des vagues, il saute en l’air. Mais habitué des lieux, il s’accroche vite aux façades, c’est un point qui gravit les immeubles, balcon après balcon, le point noir entame son ascension, il passe devant les fenêtres, et on peut imaginer la stupeur des habitants dans leur salon ou chambre à coucher, en voyant ce point noir dehors, regardant par leur fenêtre ou baie vitrée. Un point doit sauver sa peau. Il ne recule devant rien. Dans la rue, l’autre point nage vers le parking, jusqu’au moment où son avancée est stoppée. Probablement un courant contraire. Si un point est toujours minuscule dans la vastitude du monde, il n’en demeure pas moins continuellement repérable.

Je fouille dans mes poches, mais rien. Pourtant il me semblait, mais non. Elles ne sont pas dans mon sac. Jamais je les range dans mon sac, à cause des voleurs. D’ailleurs bientôt mon sac se détachera de mon dos, emporté par la force des vagues. Si je ne les retrouve pas, à quoi bon alors retrouver ma voiture ? Sans clé, je ne peux pas la démarrer. Je retrouve ma voiture, mais je perds mes clés. Quelle aubaine ! Et mes papiers, mon permis de conduire. Perdus aussi !

Romuald un instant est désemparé au-milieu de l’eau. C’est un petit point tout perdu. Il observe là-bas l’immeuble, au sommet, il croit deviner un point qui remue. Un point victorieux qui semble sauvé de la montée de l’océan qui se déverse dans les rues, envahit les parkings. Le sac à dos s’est décroché de son propriétaire, maintenant dépossédé, moins que rien. Bref ! Après plusieurs minutes de suspension, apparaît vaguement une tache, qui flotte. Elle se dirige vers le point. La tache est encore imprécise, ballottée par le mouvement impétueux des flots et griffée par les paquets d’écume qui se jettent sur elle. C’est une tache qui se cogne aux poteaux des feux rouges à présent hors d’usage, elle frôle les murs, rebondit parfois sur des obstacles difficilement visibles dans le capharnaüm des vagues. Le point réfléchit devant ce curieux spectacle. Dans ces cas-là une tache prend souvent la forme de nos préoccupations. Elle a ceci de magique qu’elle se métamorphose selon nos désirs. Une tache ainsi prend forme.

Romuald ne marche plus, il a les mains dans ses poches vides, il se souvient de sa couleur préférée au temps où il faisait des achats dans les magasins avec leurs marchandises affriolantes, étincelantes de tous les éclats de la modernité. C’était la couleur bleue qu’il recherchait pour le transporter. Aujourd’hui, il nage dans le bleu, celui de la mer, grise, sale, dévoreuse, elle mange, souille le bleu de la tache qui navigue, tangue, roule sur les langues dévastatrices de l’eau. 

C’est elle, c’est elle ! Romuald s’écrie, comme si une bien-aimée apparaissait à ses yeux hallucinés. Il tend ses bras vers elle, propulse ses jambes qui luttent contre le flux liquide, jaloux, qui voudrait s’approprier les envies des hommes, punir leur arrogance terrestre, leur corps solide qui s’enchâsse dans l’humus végétal.
C’est mon auto, c’est mon auto ! dit l’homme apercevant la tache bleue brinqueballée entre les gerbes d’écume, vilaine salive de la mer qui veut engloutir la voiture de Romuald. Par un suprême effort d’amour et de possession, Romuald parvient à s’agripper à la carrosserie de sa voiture. Il ne rentre pas dedans, mais se hisse sur le capot. La tache et le point ne font plus qu’un dans l’immensité ravagée.

Une tache est constituée d’une multitude de points. Mais aussi tous les points fédérées ne finissent-ils pas par composer une tache ? Par le hublot des astronefs on regarde les vastes taches continentales de la planète. Des milliards de points grouillent avec leurs sentiments, leurs émotions, leur orgueil, leur appétit à vouloir englober d’autres points.

Romuald a ses bras liés à sa voiture bleuâtre, chahutée par la colère de l’océan, qui les recrache au loin vers les maelstroms, en un point dissous, où la dispersion rend tout méconnaissable, moléculaire.
Point final pour un recommencement futur.


Lof

 


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