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13 Septembre 2026 à 18:08:37
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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » le passager des ruines

Auteur Sujet: le passager des ruines  (Lu 812 fois)

Hors ligne HELLIAN

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le passager des ruines
« le: 27 Février 2026 à 21:22:28 »

Le passager des ruines


Qui me regardant ce miroir
et qui semble être moi ?
qu’est devenu l’enfant, l’espoir
celui qu’on faisait roi ?



 Était-ce la fin du jour ou celle du monde ? Andréi avait marché toute la journée, vers l’ouest, comme on le lui avait appris quand il était enfant. « Si un jour tu te perds, marche vers le couchant. »

Il avait marché longtemps. Le rugissement de l’avion hantait encore sa mémoire, puis le fracas, l’effondrement. Combien de temps était-il resté inconscient ? Quand il était revenu à lui, il faisait sombre. Non… en vérité, il n’y voyait plus. Il fallut des heures avant que ses yeux reprennent vie. Il avait eu faim. À tâtons, il s’était dirigé vers la cuisine — ou ce qu’il en restait — trébuchant à chaque pas. Autour de lui,  grondait le silence, régulièrement froissé par les plaintes du vent. La bombe avait arraché le toit et une pluie neigeuse lui fouettait le visage Dans le frigo éventré, il avait trouvé quelques vieux restes qu’il avait avalés avec voracité, comme l’aurait fait un chien affamé. Il n’avait pas voulu quitter sa maison quand on avait donné l’ordre d’évacuer. Ce n’étaient plus les alertes qui lui faisaient peur. Au début, certes, il avait été pris de panique, comme tout le monde, et s’était précipité aux abris. Mais avec l’habitude, quand retentissait la sirène, c’était à peine si une appréhension le saisissait. Tous les voisins avaient fichu le camp. Mais à son âge, à quoi bon ? Aussi, quand l’avion avait survolé la ville, il n’y avait pas cru. On ne bombarde pas une cité déserte. Eh bien si. Les salopards l’avaient fait, lâchant leur dernière bombe sur les ruines pour réduire en charpie ce qui restait d’humanité dans cette province déchiquetée et sanguinolente.

Un semblant de force lui revenant et la vue recouvrée, Andrei saisit un vieux sac en plastique dans lequel il fourra hâtivement un quignon de pain dur et se risqua dehors.
La neige, qui tombait régulièrement depuis la veille, drapait de blanc le chaos des hommes, donnant pour quelque temps l’illusion d’un monde immaculé. La rue était déserte, encombrée d’épaves de voitures dont certaines restaient habitées par leur chauffeur affalé sur le volant. Des hurlements de chiens se répondaient à la périphérie, du côté de ce qui avait constitué naguère « les beaux quartiers ».
La nuit tombait et le froid s’intensifiait. La température franchirait bientôt les limites du supportable. Il n’était vêtu que de son vieux manteau gris, surplus américain récupéré l’année précédente lorsqu’il avait fait son service de réserve comme brancardier. De la bonne came, mais pas suffisante pour affronter les rigueurs d’une nuit d’hiver. Les immeubles écorchés se succédaient, aux huisseries béantes d’où émanaient des fumerolles malodorantes. Il continua de marcher, scrutant la moindre ouverture susceptible de l’accueillir et de lui accorder l’aumône d’un repos.
Dans une encoignure, il aperçut une porte fermée, témoignant de la solidité des lieux. Il s’en approcha, ému de contempler le vestige intact d’une architecture jadis admirée pour sa finesse et sa beauté. La ville, sa ville, avait été un fleuron touristique, avant… On venait de loin pour l’admirer. D’un geste empreint de respect, il tenta d’ouvrir, convaincu qu’elle lui résisterait. Son étonnement fut grand quand il vit le battant se dérober à peine avait-il posé la main sur la poignée, comme si, de l’intérieur, un bras accueillant lui avait ouvert le passage.
Il resta stupéfait. L’idée d’un piège lui vint immédiatement à l’esprit. Il amorça un recul instinctif, prêt à détaler.
— Entre donc, Andrei. N’aie pas peur. Je t’attendais.
La voix, celle d’une femme, était douce, ferme et rassurante.
Dans la pénombre, Andrei ne distingua qu’une silhouette vague, mais il lui sembla qu’un halo de bienveillance l’enveloppait. Une odeur de fleurs lui parvenait, celle des bouquets que faisait sa grand-mère quand il était enfant. Un courant d’air tiède inonda son visage, comme une langue de douceur. Il fit un pas. Le corridor s’éclaira aussitôt.
— Maman… ?
La femme se tenait devant lui. D’une grande beauté dans sa tunique ocre, elle semblait régner sur les lieux en maîtresse de maison. Derrière elle, une cuisine parfaitement rangée où semblait mijoter un repas aux odeurs d’autrefois. Elle lui fit signe d’entrer.
Il ne se fit pas prier. Une table était dressée, deux assiettes en vis-à-vis.
— Tu es en retard, Andreï.
Il voulut s’excuser, expliquer qu’il avait eu des ennuis, mais aucun mot ne vint. Il s’assit, dévorant des yeux le plat qui attendait au chaud sur la cuisinière. Il y avait si longtemps.
Elle posa devant lui un morceau de viande rosée nappée d’une sauce odorante et chaude — exactement la spécialité du dimanche, au temps des repas de famille avec ses frères.
Il admira la précision de ses gestes, presque chorégraphiques. Il s’abstint de parler, de peur de briser l’harmonie de l’instant, comme si le timbre de sa voix risquait de l’arracher à un rêve. La fourchette était d’argent. Le verre, de cristal, rempli d’un nectar dont il n’avait pas souvenance. Il dégusta lentement, savourant chaque bouchée, chaque gorgée d’où jaillissaient des brassées de souvenirs, sous le regard attendri de la femme dont l’assiette demeurait vide.

Quand il eut terminé, sauçant avec son dernier morceau de pain, il voulut la remercier, s’excuser de son égoïsme — mais aucun mot ne franchit ses lèvres. Il se leva, reprit son sac et se dirigea vers la porte qui s’était si généreusement ouverte, en franchit le seuil. La nuit et l’hiver l’agrippèrent aussitôt. La neige tombait toujours. Au matin, on aurait pu croire qu’il s’était simplement assis pour se reposer, là, contre le mur, sous son manteau gris. Sur ses lèvres gelées trainait encore l’odeur d’un vin rare et délicieux. Vers l’ouest, le ciel pâlissait.


cent fois sur le métier...

Hors ligne Delnatja

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Re : le passager des ruines
« Réponse #1 le: 28 Février 2026 à 09:15:17 »
Bonjour HELLIAN, merci pour ton texte.
J'ai beaucoup aimé le lire, je le trouve très poétique, mais aussi très dure.
C'est malheureusement le lot de beaucoup d'Ukrainiens.
Belle journée.
Michèle

Hors ligne HELLIAN

  • Grand Encrier Cosmique
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Re : le passager des ruines
« Réponse #2 le: 01 Mars 2026 à 14:50:01 »
Delnatja

Fidèle lectrice, merci de ton passage et de ton appréciation.
cent fois sur le métier...

Hors ligne Choumi

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Re : le passager des ruines
« Réponse #3 le: 02 Mars 2026 à 06:07:46 »
Salut Hellian
Je préfère le timbre de tes écrits plus légers , même si celui ci est bien développé
Lorsque l’on parcourt l’actualité, force est de constater que l’être humain a du mal à vivre en paix
Serons nous toujours impuissants face à cette connerie qui nous poursuit depuis la nuit des temps ?
Amicalement
Michel


Hors ligne Murex

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Re : le passager des ruines
« Réponse #4 le: 02 Mars 2026 à 10:17:21 »

   Bonjour Hellian,

   Un texte bien construit comme toujours. Reflet d'une terrible réalité qui se termine par un rêve tout empli d'une triste poésie.

   Étant d'un naturel tatillon, je me suis permis de te proposer quelques modifications qui bien sûr n'engagent que moi :

  "Avant que ses yeux reprennent vie" ? Avant que sa vision ne redevienne normale, ou une formule équivalente.
  "grondait le silence" ? régnait le silence.
  Il manque un point après "lui fouettait le visage".
  Eh bien !  Avec un point d'exclamation.
  " Des voitures dont certaines restaient habitées par leur chauffeur" ? occupées par leur chauffeur.
  " À peine avait-il posé" ? Dès qu'il eût posé. (pour la concordance de temps).
  "exactement la spécialité" ? La spécialité.  (Tout simplement).
  " s'excuser de son égoïsme " du dérangement. (me paraît mieux correspondre à la situation ).
 
   Peu de choses en fait...des bricoles.

   Bien à toi

 
 
     



 


Hors ligne HELLIAN

  • Grand Encrier Cosmique
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Re : le passager des ruines
« Réponse #5 le: 02 Mars 2026 à 15:44:57 »
Choumi

Tu as raison. Les temps sont durs. C'est sympa d'être passé.


,
Murex

Je suis souvent preneur de tes remarques, mais aucun présent, je ne les ferai pas mienne et voici pourquoi :

Je préfère, en l'occurrence, faire « gronder le silence, plutôt que de le faire « régner ». Le silence gronde constitue un oxymore qui traduit cette impression étrange et menaçante d'un silence qui suit ou précède une catastrophe comme en temps de guerre. Le silence qui « gronde » s'apparente un peu à un fauve…

« S'est excusé de son égoïsme… » je persiste, car c'est bien de ce sentiment dont il est saisi dans la mesure où il y avait deux assiettes et il a été le seul à manger tandis que son hôtesse le regardait. Il n'y a pas de « dérangement » puisqu'elle était supposée l'attendre…

« Avant que ses yeux ne reprennent vie… » oui, cette expression m'a posé problème, mais, après hésitation, c'est celle-ci que j'ai retenue dans un contexte où la mort  rôde en permanence. Ce

Sinon,

D'accord pour « occupées » au lieu de « habitées »

En tout cas, merci de ton attention. J'y suis très sensible. L'écriture est décidément un exercice d'une grande subtilité…

cent fois sur le métier...

Hors ligne kokox

  • Calame Supersonique
  • Messages: 1 565
Re : le passager des ruines
« Réponse #6 le: 02 Mars 2026 à 16:20:32 »
Bonjour Hellian,

Voici presque "L'auvergnat" de Brassens revisité par temps de guerre. Mêlant réalisme cru et onirisme consolateur, c'est un texte bien mené, bien écrit, bien dosé. La guerre n’est jamais décrite frontalement, mais ses traces sont partout. Marcher, tâtonner, chercher à manger devient un acte de survie presque animal. Puis, tu bascules vers une dimension plus symbolique et intérieure. La maison intacte, la chaleur, la mère, le repas du dimanche : tout cela ressemble moins à un refuge réel qu’à une ultime visitation, un espace mental où Andrei retrouve ce qui l’a construit avant de s’éteindre. La scène du repas, d’une douceur presque sacrée, contraste violemment avec la misère précédente et donne au texte une tonalité de passage, comme si la mort se présentait sous les traits de la mémoire. Le propos est simple mais fort. Me connaissant, j'aurais fait plus long. Y avait vraiment de quoi manger, si je puis dire. Dans l'esprit, son hôtesse ressemble à sa mère... un homme débarque avec une mitraillette qui ressemble à son oncle... il trouve dans une armoire une pile de linge avec des étiquettes à son nom. Bref, mille idées subtiles exploitables. Cela dit, ce qui est fait est fait. Je pense que tu es passé ailleurs que sur BFM et CNews. Et c'est sans doute tant mieux pour ton repos de pacifiste.

Bien à toi !

« Modifié: 02 Mars 2026 à 16:23:21 par kokox »

Hors ligne Cendres

  • Comète Versifiante
  • Messages: 5 100
Re : le passager des ruines
« Réponse #7 le: 03 Mars 2026 à 09:17:07 »
Merci pour le partage de ton recit.

Ca me fait penser à un survivant civile d'une guerre. En ce moment, ce n'est pas ce qui manque avec L'Ukraine ou l'Iran malheureusement.
"Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou."
Albert Camus

Hors ligne HELLIAN

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 246
Re : le passager des ruines
« Réponse #8 le: 03 Mars 2026 à 12:36:20 »
  kokox, bonjour,

Très honoré de ta visite… tu as raison, le sujet méritait probablement d'être plus travaillé.


 

cent fois sur le métier...

 


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