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13 Septembre 2026 à 09:22:36
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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Applaudissements pour nos maîtres

Auteur Sujet: Applaudissements pour nos maîtres  (Lu 570 fois)

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Applaudissements pour nos maîtres
« le: 26 Février 2026 à 12:28:56 »
                                             
                                            Applaudissements pour nos maîtres

Toi, lecteur attentif, ne te moque pas de moi, retiens tes cascades de risées qui ruissellent sur mes jeunes épaules. Oui, je me suis convulsé aux vibrations du gong matinal pour nous réunir sous les poutrelles du préau de la cour de récréation dont j’entends dans le préfixe et radical la naissance nécessaire chaque jour pour savoir ingérer la dose d’érudition de la part d’hommes et de femmes qui nous rassemblent sous le préau avant qu’on les suive dans les couloirs aux teintes caca d’oie pour ne pas dire de merde comme celle d’un gros intestin qui nous relie au cœur de la connaissance vertébrée qui se loge sous le beau portail de la salle de classe.

Oui, encastrés dans nos pupitres, nous en soulevons le couvercle pour sortir cahiers et volumes aux pages déjà cornées par nos multiples compulsions fiévreuses quand sur le couvercle rabattu du pupitre dans la chair du bois nous gravons le nom de nos amoureuses ou celui que l’on hait aussi violemment que Satan dont nous ignorons encore l’incarnation dans chacune des alvéoles de notre esprit, nous nous obligeons à aligner crayons et porteplume dans la rainure prévue à cet effet, tandis qu’à l’angle supérieur du bureau scolastique un orifice accueille l’encrier en porcelaine où on picore à coups de plume la sève violette qu’on répand sur la page de nos cahiers, en se hasardant à orthographier ou à calculer des opérations trop géantes pour la petitesse de nos cellules cérébrales encore sous-développées, alors ce ne sont que taches mauves qui viennent crotter la page blanche, et nos doigts comme un sang de cadavre moisi. 

Ah ! quelle récompense la douleur que va nous prodiguer la sauvagerie du maître arrivant à pas de fauve derrière nous par traitrise. Il nous saisit une mèche de cheveux au-dessus de l’oreille et par un miracle tortionnaire il réussit à nous sortir de notre siège, à nous élever debout, tandis qu’avec son sourire jouissif salivant sur le menton, il nous conduit vers l’estrade devant le grand tableau noir. Et là, l’acmé du dressage éducatif atteint des sommets. Le maître sort sa règle de fer, celle qu’on préfère à celle de bois trop doucereuse, dans un réflexe d’obéissance nous tendons nos doigts tels un cœur de fleur aux pétales serrés, pour que le maître l’assassine à coups de règle répétés jusqu’à ce qu’un cri fuse de nous alors qu'un commandement suprême ordonne de souffrir en silence.

Mais les maîtres aussi savent nous réserver des images d’eux-mêmes émouvantes. Celle par exemple de monsieur Bruit, c’est son nom, lorsque dans sa longue blouse grise, sous le crachin normand, il traverse la cour, avec son béret noir en pointe comme un fuselage d’avion, serrant sous le bras la pile de cahiers où sont réunies nos fautes, pour les corriger de son encre rouge, le soir, quand la nuit tombe et que la classe est silencieuse parce que nous sommes partis dans nos maisons réchauffées au charbon qui se consume dans le fourneau. Monsieur Bruit, avait un nez aussi acéré qu’un bec d’épervier.

D’autres fois, l’élève monte sur l’estrade de la classe, pour panser les plaies laissées par la règle de fer sur les ongles ensanglantés. L’élève a répondu à l’invitation du maître à moins qu’elle ait été celle de la maîtresse, pour venir réciter par cœur une tirade de notre littérature nationale. L’élève joint ses deux mains derrière le dos et gonfle sa poitrine exposée au souffle des dizaines d’écoliers qui attendent l’instant où celui sur l’estrade va libérer sans cahier ni livre, la tirade que ses lobes pariétaux sous la voûte crânienne ont tenu stockée depuis plusieurs jours, jusqu’à l’heure de la récitation. Et le palpitant de l’élève déclamant bat une mesure silencieuse alors que de sa gorge d’enfant jaillit un flux torrentiel de poésie. Si le récitant est épargné par les drames de la vie, plusieurs décennies plus tard le crâne de la mémoire fera encore résonner les mots du poète dans sa boîte pour les servir toujours aussi fraîchement à l’auditoire invariablement avide d’entendre des arrangements de phrases appris par cœur. Le maître ou la maîtresse félicite l’élève qui a vaincu la peur du trou béant de l’oubli.

Lecteur attentif et indulgent viens, maintenant je vais te conduire dans le lieu interdit des sachants, là où les incultes, les novices ne sont pas tolérés. C’est une lourde porte de bois qu’il faut pousser pour entrer entre quatre murs épais, aux fenêtres closes, là les instruits, les professeurs, sont sur les genoux, les bras leurs en sont tombés, les yeux parfois encore rougis de colère, mais leur langue se délie en vocables colorés, pittoresques, châtiés, ils accablent les progénitures de toute leur impuissance à les instruire, les faire rentrer sur les rails de la connaissance la plus élémentaire pour ne pas passer leur vie derrière le cul d’un cheval ou dans les chalets d’aisance d’un cinéma, un hôtel ou une pissotière publique. Ils sont épuisés les enseignants, leurs cheveux grisonnant, les traits de la figure tirant à l’extrême leur peau sur les zygomatiques et mandibules défaites. Quant à leur âme, faut-il en examiner l’antre obscure ? La flamme est éteinte et dedans règne une odeur impure, un souffle rauque répercute son écho jusque dans le tréfond.

Moi, je suis l’élève qui connait l’envers de mon maître. Les coulisses de sa face magistrale d’enseignant. Et comment après, puis-je encore rester derrière mon pupitre, mes doigts violets nageant dans l’encrier et mon crâne ouvert à tous les vents, si attentif aux chants des oiseaux dans l’embrasure de la fenêtre ? Je comprends le bruit de la règle de fer sur le bout des doigts et mes mèches de cheveux arrachées dans la main du maître quand ce n’est pas l’oreille tout entière décollée. Mon maître s’est trompé de métier. Cela arrive.

Les vacances aussi arrivent à pas comptés. L’enfant et le maître se réjouissent de la suspension du temps au-milieu du charivari sous le préau, dans les couloirs et la menace en lévitation dans la salle de classe. Lecteur intéressé par mes propos, partons en vacances avec les professeurs.

Ils prennent l’autocar, ils se laissent conduire pour reposer leurs neurones, probablement vers un rivage armoricain de Bretagne, où le sol basaltique enracine leurs talons et l’espace marin oxygène leurs méninges atrophiées. Ils ne se quittent pas. C’est une grande famille que l’épreuve réunit. Ils échangent ce qu’ils connaissent sans devoir remettre en cause leurs habitudes de pensées. Dans une maison de granit ils installent leur couchette. Le jour, il marchent longuement dans la lande, se font fouetter par l’intraitable gwalarn océanique, ils mangent leurs cheveux et font prospérer leur barbe sur la figure blême de leurs angoisses. Mais ne croyez pas que le soir, leurs membres ramollis de randonnées et battus de rafales humides, ils s’écroulent sur leur couchette, en proie à l’abrutissement et l’inertie. Non, ils festoient et s’abreuvent de chouchen et d’eau de vie, car on veut garder le lien avec les dieux locaux qui s’enivraient d’hydromel et de boissons anesthésiantes. Un villageois s’est glissé dans le groupe pédagogique, son noyau dur, pour tripoter de la bombarde et de la harpe qu’il agrémente de quelques chansons hardies de marins.

La soirée s’épaissit. Et les sachants en vacances ne tardent pas à dégoiser leurs misères. Elles roulent comme une bille sur les tomettes, elle se cogne aux meubles rustiques quand elle ne se cache pas de honte sous un vieux coffre moyenâgeux. On se plait cependant à la dénicher la bille de misères et à se la renvoyer pleine de plaintes, de frustrations, de révolte ou aussi un désespoir qui exprime pourquoi on s’est entiché de ce métier de merde, et de pédagogie et de transmission du savoir à une génération d’élèves qui n’a que foutre de la culture pourrie de notre histoire ancienne.

Dans le salon, il y a un lit-clos en forme d’armoire. Quand on se couche dedans, on fait coulisser les deux portes et on y est enfermé pour le restant de la nuit, à l’abri des regards. Souvent on réserve le lit-clos pour les couples qui peuvent copuler avec discrétion. Mais un soir, c’est une fille seule qui s’approprie le lit-clos. Elle referme soigneusement les portes et durant toute la nuit on l’entend pleurer dans son alcôve de bois. Ses sanglots rythment l’écoulement des heures. Le matin venu, on s’attend à la voir sortir de son sommeil et de son lit-clos claquemuré. Un professeur prend l’initiative d’ouvrir les portes. La fille ne pleure plus. Son visage est pâle. Elle ne respire plus. Elle avait simplement basculé dans la mort. C’était une stagiaire en enseignement artistique nouvellement arrivée au lycée. Les vacances sont soudainement écourtées, chacun regagnant sa vie privée, son chat, son chien, avant la reprise des cours un lundi matin, sous le linceul d’argent du soleil brumeux.

Ami lecteur, tout porte à croire que dans les orbites hallucinées des jeunes élèves attelés à leurs ordinateurs, brille un faisceau meurtrier visant les maîtres, professeurs, savants, qui déroulent leur tapis de connaissances jusqu’aux pieds griffus des enfants de demain.

« Modifié: 28 Février 2026 à 14:03:56 par LOF »
Lof

Hors ligne Robert-Henri D

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Re : Aplaudissements pour nos maîtres
« Réponse #1 le: 27 Février 2026 à 18:41:03 »
Bonsoir LOF,

Ton texte est édifiant ! à trop prêcher l'indulgence, l'autorité filiale a pris une telle claque que même le monde éducatif sensé complémenter celui des des parents et en crise !
Comme tu le souligne, absorbés par leurs écrans, les élèves d’aujourd’hui se permettent bien plus que porter un regard meurtrier sur tout ce qui les contrarient ! Les enseignants, en sont usés, désillusionnés, parfois détruits.
L’école est devenue un champ de tensions où se croisent violence, transmission, fatigue et incompréhension.
Cette méditation sombre nous fait état d'un lieu où l’on apprend plus que ce que l'on veut bien admettre. Certains êtres en souffrent et se brisent — quelque soit le côté du pupitre où l'on se trouve.
Il montre la fragilité des maîtres, la violence des méthodes anciennes à fait place à une autre plus cruelle encore...

Ô nostalgie, ton ombre mêlée d’amertume, n'excuse pas la fracture grandissante entre générations !
PLUMA IN ASCESI ATTOLLITUR, UBI SCRIPTURA SINE ANIMA CONTRAHITUR.

La plume en ascèse s’élève là où l’absence d’âme rétrécit l’écriture.

 


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