Ils sont sept se suivant. Le premier vient de chuter. Dans un trou du chemin.
Ils tiennent chacun un bâton. Ils marchent en regardant le ciel.
Savent-ils où ils vont ? Le village n’est pas loin. La campagne est automnale, rousse. Du village ils sont chassés. Alors ils errent aux environs. Leurs vêtements sales sont troués. Encore des trous en plus. De celui sur le chemin. Une vie de trous partout.
Et ceux de leurs yeux. Regardons les leurs yeux. Des trous, des orbites vides. Si ça continue le second. Aussi sur le chemin tombera . Dans le trou glissant profond. Il tire les autres énergiquement. Comme s’il savait où aller. Ils sont liés ensemble indubitablement. Par la même faute irrépressible. Une rixe probable, c’est courant. Alors on les a punis. Leur dispute maintenant les réunit. A jamais les yeux crevés. Une destinée semblable les guide. Vers le trou, les embûches. Leur bâton de bagarre transformé. Devenu une canne pour avancer.
Les ténèbres de leur cécité. C’est leur nouvelle lueur funèbre. Ils poussent de vilains hurlements. Ils empoignent l’épaule de l’autre. Ils font la charité ensemble. Partout on les rejette brutalement. Leur corps est tout malingre. Leur peau livide est infecte. Sur les chemins ils s’embourbent. Dans les trous ils chutent. Mais se relèvent chaque fois. Car leur destin est ainsi. Tomber, relever, tomber, relever, tomber.
Entendent-ils la cornemuse ? Pas loin dans le village. C’est la fête, on danse. Le dernier plaisir des aveugles. C’est leurs oreilles qui entendent. La musique dansante les porte. Un peu avant de trébucher. Ils ont des rêves fous. Ils voient des brioches dorées. Des jambons, des saucissons gras. Ils voient des paysannes dodues. Leur tablier de lin voler. Leur coiffe blanche se renverser. Des cruches de vin couler. Des bouffons faisant les pitres. Mais le rire n’est plus. Chez les aveugles, les exclus. Les parias, les humiliés repentis.
Et quand la neige tombe. Ils hurlent avec les loups. Et quand arrive l’été brûlant. Des nuées de frelons s’abattent. Là dans leurs orbites suintant. Les bottes de blé s’érigent. A l’ombre d’un chêne feuillu. On pique un roupillon mérité. Les hommes étalés ronflent fort. Les femmes entre elles discutent. Et les sept aveugles égarés. Par-là butant les ornières. Ils fredonnent leur refrain d’outre-tombe. A réveiller les moissonneurs endormis. L’un d’eux saisit sa serpe. Et menace de les trancher. Et d’abord leur langue fielleuse. Ensuite leurs pieds et bras. Non voyant et non marchant. Ils deviendraient. Mais est-ce la peine vraiment ? Déjà leurs pas conduisent mal. De trou en trou fatalement. Le plus divin des sens. N’est-il pas la vue ? Et sans elle déjà forcément. Les jambes ne savent marcher. Et les mains quoi saisir.
Alors les énuclées cheminent pourquoi ? Vers quoi, vers qui, comment ? Cruels croassements sur leur passage. Au lac glacé ils vont. Ridicules patineurs ils chutent pitoyablement. Affreux miroir l’eau les reflète. Partout pleuvent les moqueries. Pour les estropiés des yeux.
Mais les voyants aussi sont aveugles. Ils ignorent l’éternité, la paix. Les aveugles dans leur nuit. C’est l’éternité qu’ils voient. C’est l’absence de temps, sans le comptage des heures, sans la nature qui meurt pour renaître, sans l’enfance qui vieillit trop vite, sans la clarté du jour qui s’assombrit, sans la beauté éphémère des fleurs, sans la grâce d’un visage qui s’étiole, sans la bougie qui s’éteint, sans le mouvement des corps qui s’arrête, en revanche pour celui dont la vie a mutilé le regard, il ressent vite le souffle glacé au passage de la mort, ce trou dont on ne se relève jamais, éternel.
Mais d’agiter leur bâton. Sur les longues routes dangereuses. Ils ne cessent, en chantant.