Il était là, tremblant dans les ruines de son passé. Elles, qui deviendront probablement le
mausolée abritant son futur.
Les araignées mécaniques volaient, il les entendait parfois. Le ronronnement de leurs ailes,
le craquement sinistre de leurs attaques sur la proie désignée. Ces prédateurs invisibles.
Tissant des toiles sur leur chemin, étouffant ainsi cultures et animaux.
Ces nuées, créant après leurs passages des cratères, mêlant, terre, sang et huile, comme
un ultime testament à l’évolution.
Encore rares il y a quelques années, les araignées mécaniques hantaient désormais les
cieux. Veillant, attaquant, tuant et mourant dans un même temps, elles n’avaient que pour
seul but : l’extermination.
Il était là, marchant dans la soie monofilaire, à la recherche de sensations. Il cherchait autre
chose que la peur et le froid, il voulait connaître des couleurs autres que celles qui
l’accompagnaient depuis des jours, autre que le noir ambiant et le blanc tréssautant de sa
lampe. Il cherchait dans quelle direction il pourrait vivre.
Les arbres l’entouraient, leurs ombres mêlées créant un effrayant carcan protecteur. Les
branches étaient la seule chose le séparant de l' enfer volant.
Il avançait le long des sillons creusés, sa tête dépassant à peine du labyrinthe anguleux.
Dans chaque coin et chaque allée, ils se contemplaient. Eux, victimes passées et futures.
Avec leurs yeux, tantôt ternis par l horreur, tantôt rendus vitreux par la mort.
Ils étaient là, témoins immobiles de cette nuit en enfer, encore une autre.
Il se prit à rêver. Du théâtre et de ses acteurs. De cette île serpentine, escale sur la mer
obscure. De toutes ces villes éclatantes et de ses habitants vêtus de tenues bigarrées. La
réalité était bien loin.
Le théâtre servait de gisant à ses comédiens. L'île n' accueillait plus personne. Les villes et
les gens étaient désormais un patchwork de gris, rehaussé par endroit de traces carmin.
Tout avait changé ces dernières années avec l' arrivée des araignées.
Alors qu’il s’échappait de ses pensées, il vit qu’il était sorti de la protectrice forêt brisée. Il
était seul, libéré et l’aurore s’annoncait. Son monde noir et blanc allait prendre fin. Les
premières couleurs teintaient le ciel et chassaient la nuit. Il restait là, à admirer le spectacle
d’un nouveau jour arriver. La promesse d’une journée de plus à vivre. Un futur immédiat était
à sa portée. Puis le bourdonnement. Brisant le silence de sa contemplation, l'infâme
prédateur approchait. Il était en vue, chassant de son chant l’avenir promis. Il tournoyait
au-dessus de lui comme un oiseau de proie, attendant le mouvement fatal. Il volait et tissait
sa toile. Parée de gris et de noir, alourdie par sa progeniture explosive, l’araignée piqua.
Il voulait courir, s’échapper. La peur était là, lourde, paralysante alors qu’il regardait dans les
optiques sa chute prochaine. Ainsi il esquissa un pas et au levé du jour, son monde détonna.
Courir pour vivre, tomber pour mourir. Son sang sur le blond des champs de tournesol, son
avenir éparpillé dans le ciel bleu de son pays. Il n’était pas le premier et dans son ultime
souffle il se surprit à espérer, à espérer qu’il serait le dernier.