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Auteur Sujet: Princesse et Bouffon  (Lu 4504 fois)

Hors ligne Arsinor

  • Aède
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Princesse et Bouffon
« le: 17 Juillet 2025 à 04:31:14 »
Princesse et Bouffon


Dans le métro. Plusieurs passagers, dont quelques encravatés et une cinquantenaire chapeautée qui lit un livre de Freud. À l’autre bout de la rame, une femme obèse gifle une petite fille. Elle crie :
— Tu vas te taire, oui ? Tu vois pas que je suis en train de parler ? Tu vois pas que je suis occupée ! Je me demande pourquoi je t’ai faite !
Puis elle continue à parler fort, soudain cordiale, en s’adressant à une autre femme obèse assise en face d’elle. Je cherche le regard de la petite fille. Elle finit par me le rendre, inexpressif. Je ne lui adresse pas de clin d’œil complice, mais un air triste.
Le métro continue sa route.
À une station, un jeune homme entre et me regarde avec insistance.
— File-moi ton iPad.
Je hausse les épaules. J’aurais dû lui opposer un non ferme. En haussant les épaules, je le renvoie à son propre ridicule et je refuse la relation. Il hurle :
— File-moi ton iPad, je te dis !!!
Ça, c’est l’horreur. Se faire racketter dans le métro comme un vulgaire pré-ado dans sa cour de récré. J’ai toujours su que je ne saurais pas quoi faire dans ces cas-là. Qu’est-ce que je suis censé faire ? Mourir de peur, faire copain, lui apprendre à vivre ? Certes, le rapport de nos sociétés policées ne prépare guère à la gestion de la violence physique, mais ce n’est pas le moment de disserter.
Il m’arrache l’iPad des mains. Il y a des situations où il faut réagir d’urgence. À une seconde près, il est trop tard. Je n’ai pas réagi et il est déjà trop tard. Les jeux sont faits. Le prédateur et sa proie se sont reconnus et ils vont jouer leur partie respective jusqu’au bout, à moins d’un retournement de situation miraculeux. Un tel retournement ne risque pas d’arriver : je ne suis bon qu’à soliloquer intérieurement au lieu de faire face à la situation. J’en suis même à me dire que l’occasion de m’acheter un iPad quatrième génération. Il sort un couteau :
— File-moi ton fric.
Exactement ce que je redoutais. Si je ne l’arrête pas, il ne s’arrêtera pas tout seul. Mais je ne sais pas quoi faire. Je ne demande pas d’aide aux autres passagers. C’est comme si je désirais me faire racketter sous le regard neutre de mes semblables, comme si je voulais les accuser de ma passivité et de la leur. Je joue la victime du monde. Je regarde mon agresseur. Il paraît que dans ces cas-là, il ne faut pas les regarder dans les yeux pour éviter la provocation mais c’est ce que je fais quand même. La peur excite la violence. J’accumule les erreurs. Je le sais mais je le fais quand même, sans doute parce que je ne sais pas quoi faire d’autre. Je dis :
— Bon, écoutez, ça suffit. Rendez-moi…
— File-moi ton fric, je te dis !!
— Bon, mais après, vous me laissez tranquille.
Énième erreur : je consens et je négocie petit. Ène-plus-unième erreur : je le vouvoie alors qu’il me tutoie. Il est trop tard pour adopter une stratégie efficace. Je plonge ma main dans une poche pour en extraire mon portefeuille. Il me l’arrache des mains, l’ouvre, en extrait deux billets et jette le portefeuille par terre.
C’est quand même un monde que personne ne me vienne en aide. Il faut dire que je n’appelle pas au secours.
— File-moi ton pantalon, bouffon.
Ah non, pas ça. Quand j’étais ado, je disais que je préférerais mourir plutôt que de me déshabiller en public. Aujourd’hui encore, je ne vais jamais à la plage et le seul individu qui peut me regarder sans vêtement, c’est mon médecin généraliste. Et encore, c’est un mauvais moment à passer.
— File ton pantalon et tes chaussures ou je te plante.
Je sens que ça va se faire. J’ai déjà consenti. Qui ne dit mot consent. Je ressens de la peur. Je suis en situation de panique, quoique parfaitement immobile. Je me lève, enlève le pantalon comme pour en finir avec le cosmos et le lui donne avec les chaussures. Il rigole de dédain.
— Ta chemise. Dépêche.
Et si je me mettais à l’attaquer pour lui reprendre tout ce qu’il m’a pris ? Est-ce que le rapport de force est à ce point déséquilibré ? Si je me laisse faire, c’est que je le veux bien. En même temps, je m’accuse de mollesse. Je me dis que je ne sais pas me défendre. De toute façon, il est trop tard pour lui refuser la chemise. Cela fait longtemps que j’ai perdu la face. Je m’exécute.
Quand j’étais enfant, je vivais dans l’amour de ma mère. Elle détestait son mari et me parlait des avanies du mépris marital comme à une confidente. Je m’étais juré de ne jamais devenir comme un homme. Quand la puberté est arrivée, ce fut la catastrophe. J’ai longtemps lutté et fait mon possible pour la nier. À vingt ans, je me rapetissais en me courbant et je ne voulais pas entendre parler de différence entre les corps. Je refusais d’aller à la plage, de porter des bermudas et j’évitais les miroirs. Me déshabiller en public, c’était vivre le cauchemar tant redouté, le cauchemar de toujours. Je m’étais habitué à être un homme en oubliant ce mot.
Quand le cauchemar de toujours arrive, la conscience démissionne. Je lui tends la chemise, qu’il m’arrache des mains. Il sort son portable et me prend en photo. La porte s’ouvre. Il m’insulte :
— Bouffon.
Il s’en va.
Je me retrouve en caleçon devant tout le monde, avec ce corps, gringalet adipeux. Je n’ai jamais su me défendre. Les deux sont liés : la honte de me déshabiller et l’incapacité à faire violence. D’ailleurs, chez l’être humain, toutes les peurs circonstancielles sont liées à des peurs essentielles, comme la peur d’être détruit. L’incident réunissait et révélait mes faiblesses.
C’est le supplice. J’essaie de verbaliser.
— J’ai honte. Je suis mort de honte.
J’ai prononcé ces mots comme une bouteille à la mer. Les passagers ne répondent pas. Je ne les regarde pas. La dame assise en face de moi ramasse mon portefeuille et me le tend :
— Monsieur, il y a un magasin de vêtements près du terminus. Il vous a laissé votre carte bleue.
Je ne réponds pas. Je baisse les yeux. J’ai trop honte.
— C’est à vous, vous en avez besoin, insiste-t-elle.
Je prends le portefeuille. Je me sens encore plus nu.
— Vous voulez que j’appelle la police ?
Je ne réponds pas. La justice est le moindre de mes soucis. Pourvu que personne d’autre n’entre dans la rame, tel est mon plus cher souhait. Passe encore pour ceux qui ont assisté à ma déchéance. Vis-à-vis d’eux, j’ai une excuse, puisque ma nudité n’est pas volontaire. Mais de nouveaux passagers pourraient croire que je me promène comme ça partout d’ordinaire et qu’en plus je ne l’assume pas.
 
Le métro continue sa course. Je n’ose pas me lever pour le prendre en sens inverse et rentrer chez moi. Jusqu’où je vais comme ça ? Jusqu’à la boutique indiquée par la dame ? Mais je ne pourrai pas me lever au terminus. Et je sais que la dame, aussi généreuse soit-elle, ne peut rien faire pour moi. Tout ceci est très freudien, je veux dire que je me sens très névrosé. Un homme en grande santé n’aurait pas peur de la situation et s’en amuserait. Il ferait des plaisanteries et d’ailleurs il ne se serait pas laissé faire par un gamin.
— Vous avez honte de vous retrouver nu devant les autres, Monsieur ? demande la dame.
— Évidemment que j’ai honte ! Évidemment que je suis névrosé. Autrement, je ne me trouverais pas dans un tel état. Mêlez-vous de ce qui vous regarde, Madame. Je n’ai pas besoin de verbaliser. Non seulement ce serait de la psychanalyse de bazar mais encore je crois que la psychanalyse est une imposture. On retrouve des souvenirs traumatiques, et ensuite ? On ne peut pas agir dessus puisqu’ils appartiennent au passé. La psychanalyse, merci, j’ai déjà donné. La littérature seule sauvera le monde et se chargera de faire tomber l’indécence psychologique dans le vide du sujet.
Je viens de jeter ce que j’avais de haine contre ma bienfaitrice, excellente victime émissaire. J’ai voulu lui montrer que je savais parler comme le poète révolté que je suis, pour me donner bonne contenance. Mais j’ai perdu ma seule alliée.
Des ados avec des vêtements stylés, dont l’un semi-déchiré, entrent dans le métro justement et prennent possession du territoire en parlant fort pour ne rien dire. C’est bien ce que je craignais. Je jette un coup d’œil désespéré dans leur direction, de peur qu’ils m’aperçoivent. Comment ne me verraient-ils pas ? Devant cette œillade jetée en pâture, une des filles pouffe de rire. Les autres l’imitent. Ils s’arrêtent progressivement, comme par pitié. Silence.
Je supporte. J’ai un léger mouvement pour me cacher derrière mes bras, geste avorté par la peur d’être pris la main dans le sac. Le rire collectif éclate. J’essaie de faire semblant de ne pas comprendre que c’est dirigé contre moi.
Je me sens incapable de rire de moi-même, ni de donner des explications, ni de remettre en place ces gamins diaboliques. De toute façon, il est trop tard, je ne peux que m’enfoncer. Je me vois déjà nu et flasque dans la station de métro, traversant la nuit de la honte, tête baissée. Ces choses-là seront insupportables et le traumatisme irréparable. Je perdrai toute confiance et j’arrêterai de me rendre à mon boulot.
Personne n’ose me venir en aide de peur de m’effrayer davantage, par un cercle vicieux que je connais bien. Je rougis de ma faiblesse, de mon manque de présence d’esprit, de ma maladresse relationnelle. Je me sens si déshonoré que je me mets à pleurer. Une jeune fille du groupe d’ados fait « Han ! ». C’est l’humiliation. Ils disent tous « Han ! ». J’éclate en sanglots, agonise, secoue mon corps martyrisé. C’est la grande régression.
— Faut pas pleurer ! dit la petite fille.
Je la regarde. C’est la petite fille de tout à l’heure, celle qui a été frappée par la dame obèse. Elle est venue jusqu’à moi. On a vu des enfants consoler les adultes. C’est ce qu’elle s’apprête à faire. J’arrête de pleurer. Elle porte une robe bleue et tient un ballon gonflable tout rose dans sa main droite. Sa mère continue de parler fort, sans égards pour ce qui se passe de mon côté de la rame.
Je ne sais que répondre à la petite fille. Je veux lui répondre. C’est important. Elle a reçu une gifle. Je rentre en moi-même et je vais jusqu’au bout de ma sincérité. Finalement, je réponds :
— Bonjour. Je suis un bouffon.
— Moi, je suis une princesse ! déclare-t-elle du tac au tac.
J’avale ma salive. Ainsi j’ai affaire à une princesse. Cela ne m’étonne pas. Les princesses ont une haute idée d’elles-mêmes, mais aussi de l’humanité. Je quitte mon costume de victime, fronce les sourcils pour me donner bonne contenance, les relâche et adopte un air à la fois entendu et intrigué.
— J’ai entendu parler des princesses. Elles représentent une minorité en ce vaste monde. Les princesses ont une utilité majeure en Europe et en Indochine. J’en ai déjà rencontré une, un jour : c’était une femme légère qui savait l’art de vivre. Sa couleur de cheveux était la même que la tienne. Elle était beaucoup plus intelligente que les autres dames mais elle se gardait bien de le faire savoir. En outre, elle disposait du pouvoir mystérieux de rendre heureux tous ceux qui avaient la chance de l’apercevoir. Mais c’est la première fois que je rencontre une princesse de ton âge.
Elle boit mes paroles, enchantée.
—  Et alors ? dit-elle.
Je continue.
— Il y a trois phases. Première phase, quand les princesses sont petites filles, elles savent qu’elles sont princesses. Deuxième phase, elles deviennent adolescentes et, quand elles sont au collège, rejettent violemment ce qu’elles prennent pour un mensonge débile. Elles tombent amoureuses et comme le prince charmant n’existe que si les princesses existent, elles souffrent, plus et mieux que les autres, et noient leurs chagrins dans la haine du monde, puis dans la mélancolie... Puis le temps passant et la maturité venant, elles règlent leurs petits problèmes d’ego comme tout le monde et deviennent des femmes. C’est la troisième phase. À ce stade, elles ont oublié ce qu’elles sont depuis longtemps. C’est même parce qu’elles l’ont oublié qu’elles ont pu devenir des femmes. Un jour, elles rencontrent une autre princesse. Les princesses se reconnaissent à des détails extrêmement discrets. Tu vois ce que c’est, un détail extrêmement discret ?
Elle réfléchit et plonge dans la perplexité.
— Oui, me confie-t-elle avec le plus grand des sérieux.
— Eh bien, cette autre princesse deviendra ta meilleure amie, cette amie nécessaire qui comprend tes joies et tes peines et qui sait trouver les mots. Et alors, grâce à cette amie, tu deviendras celle que tu n’auras jamais cessé d’être : une princesse. Car les sorcières, les mamans, les femmes et les hommes qui répandent le malheur à travers ce triste monde n’ont pas besoin d’être admirés ni même compris, ils ont besoin d’être pardonnés. C’est pourquoi, dans vingt et un ans, trois mois et cinq jours, tu repenseras à ton passé avec un sourire inexplicable.
La petite fille plonge dans une longue réflexion. Puis elle me tend son ballon rose :
— Tiens.
— Tu m’offres ton ballon ?
— Oui.
— C’est un beau ballon ! Comment tu t’appelles ?
— Clémentine.
— Merci, Clémentine.
— Avec plaisir !
En un rien de temps, Clémentine est passée de cette gravité inextinguible qui accable les êtres en proie à un profond supplice à cette bonne humeur ingénue et transcendantale des Petits. Mais elle se met de nouveau à réfléchir. Je crains qu’elle ne me demande des précisions sur les princesses. Heureusement, elle aborde un autre sujet :
— Qu’est-ce que tu vas en faire ?
Elle parle du ballon. Je réfléchis. Il s’agit de répondre quelque chose de bien.
— Je vais l’emmener chez moi et je l’accrocherai à côté de mon piano. C’est un piano en bois, muni de quatre-vingt-huit touches. Le ballon pourra entendre les Impromptus de Schubert. Il y en a huit. Chacun ici-bas est appelé à connaître les Impromptus pour piano de Schubert pour savoir lequel est son préféré, comme ça, quand on fait le tour du monde, on peut rencontrer des gens qui préfèrent tel Impromptu plutôt que tel autre. Les Chinois préfèrent le Quatrième impromptu de Schubert et les Africains le Deuxième.
Clémentine écarquille les yeux. Silence. Sa mère arrive en trombe. Elle gifle sa fille.
— Mais qu’est-ce que tu fous avec ce pervers ?! Tu ne vois pas que tu es en train de te faire draguer devant les gens ?!
Il faut dire que je ne porte ni pantalon ni chemise et que je tiens à la main le ballon rose de sa fille en lui parlant de Schubert et de Chinois. Je ne vais pas lui fournir un mensonge, qui ne serait pas crédible, ni la vérité qui s’abîmerait alors dans l’ordinaire d’une dispute. Je ne réponds rien.
— Pervers ! crie-t-elle comme une invocation à la vengeance céleste.
— C’est incroyable, crie scandalisée l’autre femme obèse, depuis l’autre côté de la rame. Ho !
Il va y avoir un clash. Toute explication serait contreproductive. Je n’ai que trop compris que la mère de Clémentine était une mégère abominable qui ne respecte personne, ne réfléchit jamais, se scandalise pour un rien et se sert de sa fille comme d’un souffre-douleur.
— Ho ! Ho ! répète-t-elle, scandalisée, comme pour provoquer le clash.
Je suis en présence du fluor. C’est l’élément atomique le plus instable. Le fluor interagit avec tous les éléments. Vous jetez du fluor dans l’eau : ça explose. Le scandale a le même comportement. Il ne faut pas le nourrir. Bien qu’il attire à lui tous les regards, il ne faut pas le regarder. D’ailleurs, tous les regards de la rame sont braqués sur la dame et moi. Ils attendent le clash. Le craindre, c’est le déclencher.
Qu’est-ce qui est important dans cette affaire ? Certainement pas mon image. Il ne s’agit pas de la restaurer, mais de me sacrifier jusqu’au bout.
— Maintenant que je suis là, vous ne faites plus le fier ! crie la femme obèse. Vous devriez avoir honte ! Honte !
Je décide d’étonner la fille et la mère à la fois, pour canaliser vers le futur l’énergie phénoménale de la scène. La rame entière m’écoute. Je respire et énonce ce qui suit, très posément, sur le ton du professeur qui expose des vérités universelles :
— Ce qui est en train de se passer porte un nom. Cela s’appelle l’Incident du Ballon. Il y a une majuscule à « Incident » et une majuscule à « Ballon ». L’Incident du Ballon ainsi que tous les autres incidents du même type n’écorcheront jamais ta supériorité princière, Clémentine. Ce ballon te protègera, parce que tu me l’as donné.
Soudain je prends le ton du professeur :
— C’est clair ?
— Oui, répond Clémentine, comme par automatisme.
La mère est effarée. Elle n’a pas perdu une miette de ce que j’ai raconté à sa fille. Elle sort de sa stupéfaction pour crier à mon adresse :
— Vous êtes fou ? Qu’est-ce que vous lui avez fait ? Vous l’avez traumatisée ! Je vais appeler la police, moi !
L’autre femme crie à nouveau :
— C’est incroyable ! Ho ! Ho !
— Au secours ! Mais faites quelque chose ! crie-t-elle dans le vide.
Les gens ne vont pas intervenir. Déjà ils ne sont pas intervenus une première fois en ma faveur. Ensuite, on voit mal ce qu’ils pourraient me faire et pour quelle raison. Le danger serait que la femme obèse s’en prenne à moi et que je ne sache pas me défendre.
— Je travaille, moi ! Je ne peux pas m’occuper des pervers ! hurle-t-elle.
Vu l’absurdité de ces paroles, elle ne risque pas d’enclencher quelque processus que ce soit en sa faveur. Mais je pense à Clémentine. Que le scandale aboutisse à la destruction de la relation, c’est-à-dire aux choses magiques que je lui ai dites, et à me décrédibiliser à ses yeux, ce serait un terrible échec. Ne pas toucher au scandale, capable de tout. C’est un grand crime que de désespérer les princesses.
C’est quitte ou double. Soit elle croit qu’elle est une princesse et traverse son enfer, soit elle croit qu’il y a des pervers qui délirent dans les trains et je confirme l’image d’un monde infernal imposé par sa mère. Celle-ci me regarde, fascinée. Je regarde un point fixe et j’écoute ce qui se passe afin d’en apprendre sur le genre humain et donc sur moi-même, car moi aussi, il m’est arrivé d’être scandalisé et de dire n’importe quoi. Je ne détourne pas mon regard, ce qui serait vécu comme une provocation. Une accroche.
Elle répète, sur le même ton outré :
— C’est incroyable !
Elle a utilisé moins de mots. La violence commence à tomber dans le vide de mon écoute. À partir de ce moment, j’ai des chances de m’en sortir. Elle va d’elle-même couper la communication. Elle gifle à nouveau Clémentine comme pour marquer son territoire ou me faire réagir. Je porte lentement ma main à la joue, comme si j’avais moi-même reçu la gifle.
— C’est incroyable ! répète-t-elle, cette fois affairée.
Elle conduit de force sa fille qui ne gémit pas de protestation, habituée aux bousculements. Elle retourne de l’autre côté de la rame et sort par l’issue qui s’est ouverte fort opinément, en compagnie de l’autre femme obèse. Du moins c’est ce que je suppose, car je ne regarde pas de leur côté. 
La porte se ferme.
Silence. Je médite.

La première chose que je fais en sortant de ma méditation, c’est de regarder ma voisine d’en face qui me fait un grand sourire. Elle semble comprendre la profondeur de ce que je viens de faire. Elle dit :
— Vous n’avez plus honte. Je vous félicite.
Je n’ai plus honte en effet. Je suis à demi nu, mais je me sens léger. Peut-être est-elle psychothérapeute. Peut-être se prend-elle pour ce qu’elle n’est pas et qu’elle a toujours nourri le fantasme de le paraître un jour. Je ne lui pose pas la question. Elle peut être tout ce qu’elle veut. L’important, c’est que je n’aie plus honte.
Les ados ont cessé leur rire. Une fille, celle qui avait fait « Han ! » et avait lancé la séquence de l’humiliation, me confie d’un ton sérieux :
— Monsieur, on s’excuse, on est vraiment désolés. Hein ? ajoute-t-elle en cherchant l’approbation de ses camarades.
— Oui, confirment les autres.
— Je vous en prie.
Le métro arrive au terminus. Nous quittons la rame en échangeant des regards d’adieux, tandis que les autres passagers sortent aussi, en même temps.
Je traverse la station. Je marche tranquillement dans la rue, en caleçon, mon portefeuille et le ballon rose à la main. Les gens me regardent. Je n’ai pas honte. Je suis heureux. Vu mon sourire, ils croient à une plaisanterie, un pari. Je m’amuse de leur amusement. Les mecs qui s’assument ont parfois des lubies.
Je suis entré dans la boutique indiquée par la dame, histoire que la police ne m’arrête pas pour attentat à la pudeur ! La vendeuse s’est permis une remarque ironique à laquelle j’ai répondu pour la faire rire, ne suis-je pas réellement un bouffon ? Mais pas la moindre désapprobation. Elle n’a pas appelé la police, ni ameuté le quartier, pas même froncé les sourcils. Elle est payée pour vendre des vêtements. J’ai acheté des vêtements de sport.
Je suis sorti habillé mais j’ai remis mes vêtements dans le sac. J’ai traversé tout Paris dans mon nouveau short rouge, ce soir-là de décembre. Tout était devenu différent, beaucoup plus difficile et beaucoup plus vivifié. C’était cool, vraiment très cool. Je risquais de croiser une connaissance, j’aurais inventé une blague. Il pleuvait et les Parisiens étaient trop occupés à se protéger le visage pour attarder un regard sur moi. Je sentais le vent, le froid et la pluie comme les singes dans la jungle. Le bitume était doux de sa rugosité. Aucune épine ne s’est plantée dans la peau fine de mon pied de citadin. Traverser les boulevards dans cette tenue fut un moment de vacances quasi campagnard. Je me sentais comme un dieu.
En arrivant dans ma rue deux heures et demie plus tard, j’ai regretté d’apercevoir mon immeuble. Mon voisin, un étudiant de dix-neuf ans, était plié de rire et on a bien discuté. Je suis arrivé chez moi et j’ai pris une douche avec du savon. À vrai dire, j’étais fatigué. Le voyage initiatique avait été parfait et sa durée impeccable.
Le lendemain, je me suis inscrit à la salle de musculation. J’en bavais depuis quinze ans. Le coach sportif m’a expliqué le fonctionnement de la salle et les premiers conseils. J’ai trouvé que trente-cinq ans, pour se mettre au sport, c’était tard. Aucun problème selon le coach. J’ai payé l’adhésion. L’idée de se moquer des freluquets bedonnants ne lui a même pas traversé l’esprit. Son job ne consiste pas à humilier les clients. Il est payé pour les garder et les remettre en forme.
J’ai commencé avec deux séances par semaine de quarante minutes et des contractures. Cinq mois plus tard, j’en étais à 3 séances de 2 heures 30 : j’utilise 40 minutes le tapis roulant pour m’échauffer puis je fais le tour des machines du premier étage à 25 kg avec 3 séries de 12 répétitions et je termine par le plan incliné pour les abdos, 3 séries de 20 dips et 15+9+3 tractions non accompagnées à 72 kg de poids de corps étant parti de 65 kg. Ensuite, je passe au troisième étage. Je m’entraîne sur le parking de ma résidence parfois. J’aime bien faire le vrai mec, avec des poils.


Hors ligne Geuzav

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Re : Princesse et Bouffon
« Réponse #1 le: 20 Juillet 2025 à 11:08:31 »
Salut Arsinor,

Ton texte est superbe, je mets toujours quelques remarques dans mes commentaires en espérant qu'elles soient utiles mais ici... Je ne vois pas trop quoi dire !

C'est très équilibré, la psyché du perso est intéressante et bien décrite sans prendre trop le pas sur l'action. Y'a toutes sortes d'émotions qui sont transmises et que j'ai ressenti.
C'est assez original aussi, pas forcément l'agression en elle-même, mais les relations qu'il tisse autour de cet évènement.
Le style est agréable à lire mais pas ampoulé pour rien. Toutes les cases sont cochées x)

Voilà ! Pas très constructif mais je ne voulais pas non plus laisser ton texte sans commentaire.
A bientôt

Hors ligne Arsinor

  • Aède
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Re : Princesse et Bouffon
« Réponse #2 le: 20 Juillet 2025 à 22:39:49 »
Merci beaucoup pour ta lecture, Geusav. Je suis content que le texte t'ait plu.

Hors ligne Auteur

  • Calliopéen
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Re : Princesse et Bouffon
« Réponse #3 le: 04 Septembre 2025 à 23:19:03 »
Salut Arsinor

J'étais juste passé comme ça, par hasard, pour voir de quoi ça parlait ... et puis ton texte m'a accroché, m'a happé, et je n'ai pu faire autrement que de le lire jusqu'au bout.
Chapeau ! :mafio:
Il est magistralement bien écrit.

Si je devais faire une critique ce serait que je ne crois pas trop aux ados qui s'excusent et que je trouve qu'il manque quelque chose à la fin, que le texte se termine un peu abruptement.
Mais sinon c'est super.
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  • Aède
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Re : Princesse et Bouffon
« Réponse #4 le: 07 Septembre 2025 à 22:07:13 »
Bonjour Arsinor !


Je ne vais pas être très original, mais exactement comme Auteur, j'ai jeté un coup d'œil pour au final lire l'intégralité du texte. La lecture est vraiment fluide, j'ai beaucoup apprécié la progression de ton narrateur, misérable, puis honorable bouffon, enfin en reconstruction.

Là aussi je rejoins Auteur, mais la fin nous laisse un peu démunis, on attend une petite phrase saillante qui vient boucler la boucle.


Au plaisir de te lire !
"Tu as raison, ce sont des histoires. Mais sais-tu à quel moment les histoires cessent d’être des histoires ? Dès l’instant où quelqu’un commence à y croire."

A. Sapkowski, Le Temps du Mépris

Hors ligne Arsinor

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Re : Princesse et Bouffon
« Réponse #5 le: 12 Septembre 2025 à 02:43:51 »
Merci, poète et auteur, pour votre lecture et les commentaires. Qu'est-ce qui pourrait être ajouté à la fin ?
Le narrateur assume son corps et sa virilité : il faudrait l'appuyer plus encore ?

Les ados qui s'excusent : par mon expérience, ils me semblent capables de le faire car ça semble à la jeune fille un petit pas vers la maturité.

Hors ligne Le poète rustique

  • Aède
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Re : Princesse et Bouffon
« Réponse #6 le: 14 Septembre 2025 à 19:28:48 »
Coucou Arsinor !

Je ne sais pas, c'est purement subjectif, mais j'aurais bien vu une dernière phrase qui revient sur l'aspect prince/bouffon/reine, comme pour boucler la boucle de ce texte sur le même ton sur lequel il s'est déroulé ?
Quelque chose du genre (pas forcéément aussi court, mais c'est pour l'idée) "J'aime bien faire le vrai mec, avec des poils. Me voilà Prince".

J'admets, c'est du pinaillage poussé à l'extrême  :putainlafaute:, m'enfin libre à toi !!

"Tu as raison, ce sont des histoires. Mais sais-tu à quel moment les histoires cessent d’être des histoires ? Dès l’instant où quelqu’un commence à y croire."

A. Sapkowski, Le Temps du Mépris

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  • Calliopéen
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Re : Re : Princesse et Bouffon
« Réponse #7 le: 14 Septembre 2025 à 22:51:07 »
Citer
Qu'est-ce qui pourrait être ajouté à la fin ? Le narrateur assume son corps et sa virilité : il faudrait l'appuyer plus encore ?
Je ne sais pas mais comme le dit poète rustique il faudrait un truc qui boucle, qu'on comprenne bien que c'est la fin, sinon on reste sur notre faim  ;)

Citer
Les ados qui s'excusent : par mon expérience, ils me semblent capables de le faire car ça semble à la jeune fille un petit pas vers la maturité.
oui ils sont capables de le faire quand on leur fait la remarque qu'ils ont pu être blessants, mais d'eux-mêmes, avec l'effet de groupe, ils ont plutôt tendance à continuer à pouffer. Je pense qu'il manque un élément déclencheur de la prise de conscience qui expliquerait leur changement d'attitude.

 :mafio:
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  • Aède
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Re : Princesse et Bouffon
« Réponse #8 le: 20 Septembre 2025 à 20:06:53 »
Pour la boucle, j'y penserai mais peut-être que je vais laisser exprès sans boucle en l'état, pour que le narrateur aille d'un point à un autre.

Pour les ados, je n'en ai pas ; je n'ai pas d'enfant et je ne suis pas un ado non plus  ;)
Je vais essayer d'expliquer pourquoi les ados ne pouffent plus de rire.

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Re : Princesse et Bouffon
« Réponse #9 le: 25 Septembre 2025 à 22:04:38 »
J'ai trouvé ton texte globalement sympa. Quelques scories, de ci, delà, à mon goût.
A titre d'exemple: Je sens que ça va se faire. J’ai déjà consenti. Qui ne dit mot consent. Je ressens de la peur. Je suis en situation de panique, quoique parfaitement immobile. Immobile, d'accord, mais le reste est top théorique, tu sues, tu rembles, tu agis (même comme victime) fais-nous ressentir plutôt que d'expliquer.

Hors ligne Arsinor

  • Aède
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Re : Princesse et Bouffon
« Réponse #10 le: 26 Septembre 2025 à 23:00:32 »
Merci pehache pour ta lecture.

Hors ligne pehache

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 465
Re : Princesse et Bouffon
« Réponse #11 le: 27 Septembre 2025 à 08:19:34 »
(sur le même ton, et sans se mouiller, n'est-ce pas...)
Merci Arsinor pour ton merci.

Hors ligne Arsinor

  • Aède
  • Messages: 240
Re : Princesse et Bouffon
« Réponse #12 le: 28 Septembre 2025 à 09:43:58 »
Oui en fait pehache, je ne savais pas trop comment te répondre.
Les itérations d'un même verbe ou d'une même racine sont voulues. Il bloque sur ce consentement. C'est quelqu'un qui est rationaliste, froid, il a un problème avec son corps et c'est le sujet de la nouvelle. La nouvelle est le récit du déblocage de son corps ou pour parler plus simplement le récit des événements qui va lui permettre un rapport plus investi avec son corps. Je n'essaie pas de le faire sentir au lecteur : je fais exprès d'exposer une analyse et cette façon d'écrire est planifiée depuis le début de l'écriture de ce texte.
Pour que le personnage se mouille, il doit passer par un traumatisme... J'espère que pour moi, ce ne sera pas nécessaire  ;)

 


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