Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

20 Mai 2026 à 18:07:10
Bienvenue, Invité. Merci de vous connecter ou de vous inscrire.


Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » À 22 cm du bonheur

Auteur Sujet: À 22 cm du bonheur  (Lu 1092 fois)

Hors ligne pehache

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 468
À 22 cm du bonheur
« le: 23 Août 2025 à 15:30:40 »
À 22 cm du bonheur


Elle était menue, dodue, d'un rose pâle –  si pâle ! mais sans aucun soupçon de pathologique ! Peut-être que "crémeux" conviendrait mieux ?  mais évanescente,  quoique incongru, me satisfait davantage.
Avec quelle délectation aurais-je mordu dans ces cinq pétales ! Si pâles. Je ne l'ai pas osé. Ça, je peux vous le confier, d'emblée. Y-a-t-il vraiment quoi que ce soit à ajouter ?  Supposons, pure idée ! que le désir, terrible, sauvage et déréglé‚ l'ait emporté (sur quoi ?). Bon, je les mordais, ces pétales de marguerite, du même coup, j'assassinais la fleur, et, sous mes crocs, c'était tout un lexique d'os, de chairs, de doigts que je broyais. Le sang aurait coulé, emportant les regrets.
Mais voilà, je n'ai pas mordu, pas osé, pas pu ou pas voulu. Pas mordu. Et c'est bien pour cela qu'il y a quelque chose à ajouter. Des regrets. En couronnes, tressés.
Je suis resté là, toute la durée du concert, à les contempler, ces doigts de fée, crémeux à souhait.
J'avais dix-sept ans et mon grand frère, Eric, féru de musique classique, russe de préférence, allez savoir pourquoi,  m'avait traîné à ses basques pour, disait-il, mon grand frère qui chérissait tant la musique russe classique, me déniaiser.
Sans doute l'orchestre, mené à la baguette, joua-t-il quelque chose. Du Prokofiev ? Du Rachmaninov ? Un Russe, j'en jurerais. Et ses doigts, c'est russes, que je les imaginais. Des doigts de princesse russe... Natacha ? Ivanovna ? Ivana ? Masha ? Nina ? Un nom en a, en tous cas.
Eux seuls échappaient aux ténèbres de sa loge, posés qu'ils étaient comme un bijou sur le velours sombre et doux de la balustrade, à la lisière de nos deux mondes. M'approchant d'eux, j'eusse pu les entendre respirer, ces doigts-là. Des doigts de fée. Et mon cœur se serait laissé, voluptueux, fouetter par la baguette, magique, que ces doigts-là de main de maître eussent maniée. Mais ils ne bougeaient guère; un frémissement léger, à la limite extrême de l'humaine perception, les animait pourtant, parfois, comme un souffle, une haleine sur des rideaux l'été.
Au bout d'une heure, peut-être, sans doute-mais je ne l'ai su qu'après -je résolus de poser ma main, gauche ô  combien ! sur le velours de la rambarde. Le monde tanguait.
Cette main, la mienne, d'abord je l'inspectai, ôtai la crasse sous les ongles, repoussai des peaux... las, ce n'était bien qu'une main. Gauche. Un peu lourde, épaisse même, dénuée de délicatesse, une vraie main de garçon boucher.
Après un vol lourd et saccadé, elle se posa pourtant cette main ptérodactyle non loin de l'objet du désir. Mon désir, que mes yeux, eux, continuaient de dévorer, de savourer, remontant des lunules parfaites aux articulations déliées, souriant d'aise au spectacle d'un pli enfantin sur la deuxième phalange de l'annulaire (par nul anneau souillé, comme annulé, Dieu soit béni et remercié !), goûtant l'onctuosité angélique-comme asexuée-de ce petit pouce replié.
A cette dernière idée (ange... asexué)un doute affreux s'empara de mon esprit. Et si...  ? Et si...  ! Non. D'un garçonnet ces doigts ne pouvaient être les doigts de fait ! Je me récriais ! Quoique, pour ces doigts-là, ces doigts ailés, Eros, d'entre tous les dieux le premier, eût pu me rendre grec-et pédé !
Le délire m'aveuglait. Jamais le plus beau des castrats qui pour nos papes chanta n'eût pu posséder ces doigts-là. Jamais ! Tout en eux respirait l'harmonie, la grâce et, ingénue et tendre, la féminité.
Asexué‚ ce pouce ! Plus turgescent qu'un mamelon de vierge énamourée ! Plus sirupeux que lèvres par le plaisir ourlées !
J'essuyai, de ma main libre et droite, un mince filet de bave que mes bestiales babines n’avaient su retenir.
J'essuyai aussi, mais avec une discrétion qui se voulait totale, mon autre main, toujours aussi gauche, accrochée moiteusement au traître parapet.
J'ai bien dû perdre dix à quinze kilos, durant ce concert.  Des kilos de sueur. Famélique, hâve, diaphane, devais-je être, à la fin. Quand les vivats ont retenti pour saluer non ces doigts, mais l'orchestre, le chef, et toute cette bande de Russes à la con avec leurs violons, leurs Tziganes, leurs goulags, leurs koulaks, leurs sovkhozes, leurs plénums et leur saloperie de Sibérie toundreuse.
Mais remontons un peu dans le temps. Replaçons les protagonistes.
La Main- à l'époque j'ignorais cette formule,  appliquée à des yeux, mais ô combien plus idoine pour sa main : "ses yeux étaient si beaux que le plus beau était qu'ils fussent deux"-; La Main, donc. Avec ses cinq pétales. Si pâles.  Sur le velours de la rambarde. Non loin d'elle, vingt ou vingt-cinq centimètres tout de même, (un gouffre !), la mienne, de main, gauche, et de garçon boucher. Moite. Solitaire quoique non exempte de plaisir. Autour :Eric, mon frère, une paroi, des ténèbres, et, en bas, le brouhaha causé par cette bande de Russes avinés sanglotant sur leurs violons, leurs balalaïkas,  gémissant sur le piano, pleurnichant toute cette saleté de musique russe et moujikeuse.
J'entamai un mouvement d'approche. Sans précipitation ; je ne voulais pas la brusquer, moi, cette main là. De la douceur avant toute chose. Lui laisser le temps de s'habituer. Qu'elle ne s'effarouche pas. Mes gros doigts calleux ne vous veulent pas de mal, petits pétales ! Restez-là. Voilà. Tout va bien. Oui.  Doucement. Là...
Il ne restait guère plus de vingt-deux centimètres, peut-être vingt-trois. Le bonheur était là. Plus près, on meurt. Le soleil et le bonheur ne peuvent se regarder en face. Heureusement pour eux :ils ne se sont jamais rencontrés. Ou alors si. Et c'est le bonheur qui est allé... qui a passé.
C'est à ce moment précis-vingt-deux centimètres du bonheur, peut-être vingt trois, à tout casser-que les Sibériens se sont arrêtés de jouer. Entracte. Je les aurais bouffés.
C'est de cet instant-là,  net et fulgurant,  que me vient ma sympathie pour Staline, ce génie, ce bienfaiteur de l'humanité si injustement décrié.
Mon frère, Eric, si féru de musique russe classique, non sans une tape dans le dos phatique, me dit :"Waho !Tu ne regrettes pas d'être venu, toi ! Si tu voyais tes yeux d'halluciné !"
Chut, lui fis-je, horrifié à l'idée que la main puisse l'entendre. "Ne parle pas trop fort. Le silence après ça (mais qu'était-ce ?), ça se goûte en silence. "Il sembla en convenir.
Je m'étais tourné vers lui, faisant rempart de mon buste pour protéger La Main.
J'avais tellement peur que cette lumière soudaine,  violente, ne La contraigne à s'envoler, à chercher refuge entre ses cuisses, par exemple, dans la touffeur de son entre-cuisse, par exemple, ou contre son sein palpitant et tiède, par exemple, ou même ailleurs, cela me nouait tellement les tripes que je demeurais ainsi, dos tourné, hagard probablement, durant tout ce putain d’entracte qui semblait parti pour durer jusqu'à ma mort au moins, et même peut-être après.
Mais non. La lumière fuit. La pénombre fut. Le sirop russe recommença à dégouliner.
Je me retournai. Elle était là. Rossignol de l'Empereur de Chine,  nous attendant, le noir et moi,  pour chanter.
C'était bien la même main. Potelée. Poésie à peine mais délicieusement incarnée. Je l'aimais.
De l’œil, je la léchais, cette alléchante main. Du regard, je l'effeuillais, m'arrêtant toujours, ô bonheur ! ô magie des mots ! glorieux soit le nom du Très-Haut ! m'arrêtant toujours après passionnément, à « la folie ».
Qu'elle était petite ! Mais, va ! Même naine, porteuse de La Main, je t'aimerais.
Je posai à nouveau ma paluche à ses abords. La garce se serait bien posée sur Elle. Grosse araignée poilue, vicieuse ! Je ne la contenais qu'à grand peine. Elle se raidissait, griffait le velours, prête à bondir, mygale !
Elle ne soupçonnait rien et continuait à rayonner d'innocence et de vertu naïve cependant que ma main, gauche, et de garçon boucher, injectait dans mes veines ses venimeuses pensées, ses injures grasses, et grattait, grattait le velours de la balustrade, esquissant des gestes obscènes en direction de ma Dulcinée.
Une salope ! Une espèce de petite allumeuse ! Qui voudrait se faire peloter,  pognasser, pinçoter, triturer, malaxer, broyer, écarteler... Dis, salope ! tu veux le sentir mon gros majeur ? Dis,  tu veux le sucer ?
De la dextre j'agrippai la sinistre. M'en saisis. La mis aux arrêts. Dans ma poche. Où, d'ailleurs, elle trouva à s'occuper.
Elle ne s'était aperçue de rien. Elle irradiait de pureté‚ de virginité‚ immaculée.
Moi, je pleurais. J'ai bien dû pleurer dix ou quinze litres. Au moins.
Eric, mon frère, qui chérit tant la musique russe classique, âme noble et romantique, m'offrit son mouchoir quand la lumière revint. Mais il ne me restait plus rien à pleurer.  J'avais tout donné. Peut-être, qui sait ? une de mes larmes coula-t-elle jusqu'à elle ? Ou, je veux l'imaginer, cette petite larme courageuse et aimante, semblable au spermatozoïde vainqueur, parvint-elle à ramper jusqu'à elle, à l'arroser, la bénir, la sanctifier.
Parfois, dans mes rêves les plus fous, les plus jouissifs aussi, de l'union de cette larme et de La Main (petite main pure et potelée, et pâle, si pâle, aux cinq pétales effeuillés) j'imagine que naissent des nichées de menottes. J'enfourne dans un sac celles marquées par la paternelle lignée : petites mains vilaines et rouges et plissées d'enfant-garçon-boucher,  mais les autres ! Ah ! Les autres !…
Le temps a passé. La Main, sans doute, s'est fanée,  racornie… desséchée... recroquevillée... La Main a tourné... Tout du moins me reste-t-il de toutes ces années, plus éclatante que le soleil en plein midi, cette voluptueuse* et douloureuse pensée : le bonheur, j'aurais pu le caresser. Je l'ai vu. De près. Très près. Vingt-deux centimètres.  Vingt-trois, à tout casser.



Lecteur !


Lecteur chéri, unique et préféré. Toi. Il faudrait, pour bien faire, relire ce texte depuis sa première ligne. Hélas, homme occupé, pressé, tu te contenteras, j'imagine, d'enchaîner la variante qui suit à l'adjectif "voluptueuse". . .

Tout du moins me reste-t-il de toutes ces années, plus éclatante que le soleil en plein midi, cette voluptueuse fleur d'imagination qui, jamais, ne m'a quitté : La Main, sur vingt-deux centimètres de bonheur, refermée. Vingt-trois, j'aurais l'air d'exagérer.

Hors ligne Cendres

  • Comète Versifiante
  • Messages: 5 029
Re : À 22 cm du bonheur
« Réponse #1 le: 24 Août 2025 à 09:36:27 »
Merci pour ton texte

Il n'est pas simple à comprendre pour quelqu'un comme moi. Je suis nulle en image.
J'ai compris que le narrateur est un garçon de dix-sept ans qui va avec son frère à un concert de musique russe. Il est troublé par la grosse main d'un homme et si je comprends bien, a des fantasmes dessus.
Après, tu fais des allusions et des images, donc je ne suis pas sûr de saisir toute la richesse que tu as voulu exprimer.
Ton personnage fantasme sur les mains d'après ce que je comprends.
"Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou."
Albert Camus

Hors ligne pehache

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 468
Re : À 22 cm du bonheur
« Réponse #2 le: 24 Août 2025 à 11:09:00 »
Un homme ?
"Et ses doigts, c'est russes, que je les imaginais. Des doigts de princesse russe... Natacha ? Ivanovna ? Ivana ? Masha ? Nina ? Un nom en a, en tous cas. "

Hors ligne BAGHOU

  • Prophète
  • Messages: 830
  • Reflet de l'humeur du moment
Re : À 22 cm du bonheur
« Réponse #3 le: 24 Août 2025 à 11:13:22 »
Bonjour,

Bon je finis mon thé tranquillou entre un rire et un sourire. C'est très drôle, rafraichissant et surtout très visuel, le comique est là dans bien des domaines : la situation, les mots, la gestuelle, les sous-entendus ...

Et puis le titre est accrocheur (bah oui, la curiosité... :)), on veut savoir de quoi il en retourne, alors on clique et on lit. Bien joué.

Un petit regret, le côté un peu pavé, difficile de faire une pause de peur peur de perdre la ligne.

Merci, j'ai beaucoup aimé.
"La critique, art aisé, se doit d'être constructive." Boris Vian dans "Les chroniques du menteur".

Hors ligne pehache

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 468
Re : À 22 cm du bonheur
« Réponse #4 le: 24 Août 2025 à 18:14:41 »
Merci.
Oui, difficile de faire une pose. L'excitation, je suppose.
 

Hors ligne Cendres

  • Comète Versifiante
  • Messages: 5 029
Re : Re : À 22 cm du bonheur
« Réponse #5 le: 24 Août 2025 à 20:28:02 »
Un homme ?
"Et ses doigts, c'est russes, que je les imaginais. Des doigts de princesse russe... Natacha ? Ivanovna ? Ivana ? Masha ? Nina ? Un nom en a, en tous cas. "
Tu vois j'ai mal lut, mais je pense que j'ai surtout du mal avec les métaphores. En fait je pensais que au début il était attiré par une artiste russe, puis ensuite un homme, dont il voit la main sur la rambarde d'un escalier.
j'étais a cote de la plaque  ¯\_(ツ)_/¯
"Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou."
Albert Camus

Hors ligne HELLIAN

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 238
Re : À 22 cm du bonheur
« Réponse #6 le: 27 Août 2025 à 18:40:10 »
Une mise en scène métaphorique de la frustration.

La distance (vingt-deux centimètres) devient une image du bonheur manqué. L’auteur insiste sur le ratage (ne pas oser, ne pas mordre, ne pas toucher). Faudrait-il en conclure que le bonheur est toujours à portée de main… mais insaisissables ? Un récit entre fantasme et autofiction
On ne sait si le narrateur exagère par ornement stylistique ou s’il restitue une expérience réelle, transformée par la mémoire. Le texte joue sur cette ambiguïté, et c’est ce qui en fait le charme, la force littéraire, oserais-je dire…
 
Voilà un récit hautement poétique et grotesque à la fois, qui met en scène le désir adolescent comme expérience absolue, oscillant entre idéalisation et bestialité. La main féminine devient un fétiche, symbole du bonheur inaccessible, tandis que le narrateur se débat entre son exaltation lyrique et son autodérision triviale, mais avec quel talent !
cent fois sur le métier...

Hors ligne pehache

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 468
Re : À 22 cm du bonheur
« Réponse #7 le: 28 Août 2025 à 09:50:58 »
"Poétique et grotesque", je prends avec plaisir.
Merci.

 


Écrivez-nous :
Ou retrouvez-nous sur les réseaux sociaux :
Les textes postés sur le forum sont publiés sous licence Creative Commons BY-NC-ND. Merci de la respecter :)

SMF 2.0.19 | SMF © 2017, Simple Machines | Terms and Policies
Manuscript © Blocweb

Page générée en 0.015 secondes avec 23 requêtes.