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20 Mai 2026 à 01:57:09
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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Alexis Mascar

Auteur Sujet: Alexis Mascar  (Lu 1031 fois)

Hors ligne Shendo

  • Calligraphe
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Alexis Mascar
« le: 09 Juillet 2025 à 11:09:00 »
Alexis Mascar avait le teint vermeil et les dents quelque peu jaunes. Cette histoire est un conte, une fable, une comédie, une tragédie… Prenez ce qu’il vous plaît, et allez-vous-en.

 Ce Rastignac des temps modernes n’a pas toujours incarné le vieux briscard de la politique, tant s’en faut. À l’âge de vingt-et-un ans, les homélies politiciennes, même abreuvées d’un bon rouge, n’avaient rien de savoureux pour ce jeune poète. Par « poète », entendez un garçon nouvellement adulte, usant de ses charmes pour se convaincre d’un tel statut. Auprès de ses amis, Alexis se vantait bien de survoler les problèmes du monde, les questions épineuses autant que les petites roses des jours d’été, là où l’actualité est molle ; où, en somme, le monde médiatique divague entre vacances en bord de mer et l’invasion d’un nouveau type de moustique en Gironde.

  Alexis chantait à tue-tête ses propres louanges. Sa petite amie, sa « future mariée », comme il la qualifiait en ces soirs de fête, buvait ses paroles à la manière d’une religieuse buvant celle de son abbé. Cette fille timide et pimpante s’appelait Julianne. Alexis n’ignorait rien de l’admiration éprouvée par la compagne, dont il aimait montrer les délices dans les bars tabac, rue Saint-Louis. Le jeune homme magnait la joute oratoire, il domptait l’éloquence avec une de ces magnifiques innocences de l’être : Alexis décomposait ses phrases, en extrayait des mots, et, suivant le procédé d’une distillerie, fabriquait de jolies essences littéraires. Sa dernière trouvaille : « Le temps est un mortel… même lui ne connaît pas son heure ». De cet aphorisme, Alexis en était fier.  Il le ressortait tout à coup lors de repas qui prenaient fin, après minuit ; tapait les rebords de la table en bois avec ses couverts et lançait : « Le temps est un mortel… même lui ne connaît pas son heure. » Les uns soufflaient, les unes s’évanouissaient. Alexis jouissait d’un orgueil démesuré qui, si on osait ne serait-ce qu’imiter la prononciation qu’il donnait à la syllabe « mor-tel », tout en roulant le « r » suivi du « l », gonflait jusqu’à éclater. Julianne ne le savait que trop bien.

Il avait pris conscience que ses amis l’abêtissaient. La plupart faisait partie du sérail ouvrier. Hormis Nicolas Herincke, agriculteur de vingt-deux ans, les autres s’usaient à la tâche pour la même entreprise. Simultanément, la bande d’amis avait contracté un prêt sur vingt ans. Une maison avec ses volets fermés les attendrait. Là-bas, en haut d’une petite colline que l’on appelle lotissement. Ils auraient des voisins patients, souriants et même avenants. Tant et si bien que leur maison serait un havre de paix, dans lequel ils pourraient ponctuellement ajouter ce piment social qu’est-celui de l’invitation du vendredi soir, après que les enfants sont rentrés de l’école. Il y aurait une bière locale, des discussions locales, un peu d’impositions, et pour ne gêner personne, un humour potiche qui mettrait la femme au coeur de la cuisine et l’homme dans le jardin, quand il n’est pas dévoré par son canapé trois places. Alexis Mascar abhorrait le rêve sépia que s’était construit le petit groupe d’amis. Personne cependant ne lui reprochait, car le jeune loup excellait dans un domaine : le piano.

A sept ans, Alexis avait suivi de longs, d’interminables cours de piano. Sa mère, violoncelliste, lui avait inculqué la rigueur alors que son fils marchait à peine. Dès qu’il tombait, elle relevait le bambin à l’aide d’un curieux manège. La mère répandait une trainée d’huiles essentielles sur un mouchoir, qu’elle agitait dès la chute de son fils. Menthe poivrée, litsée citronnée, lavande fine… L’odorat du jeune Alexis était plus qu’en avance ; cette invention tout à fait hasardeuse avait permis au tout jeune apprenant d’acquérir une volonté, guidé par son nez et ces odeurs étranges. Il va sans dire que les effluves naturelles ont guéri le garçonnet, l’adolescent et maintenant le jeune adulte. Un détail, certes, mais un détail qui explique la nature de l’individu , dont il m’est impossible de ne parler qu’en surface. Bach, Mozart, Debussy, Chopin… Alexis s’évertuait à maîtriser les classiques. Sous l’égide de sa mère et le regard moyennement sévère de son père (la figure paternelle étant importante, j’en reparlerai ci-dessous), Alexis développait un fort caractère, une singularité musicale, un doigté impressionnant, une mémoire étonnante, une adaptation au rythme qui avaient bouleversé le symphoniste notoire, M.Talembert. Les soixante ans avaient fait de cet homme une maturité en tout point. De nature impulsive, il est vrai que le professeur Talembert haussait régulièrement le ton, à tel point que les élèves défilant dans les couloirs de son école devaient mettre orgueil et prétention de côté, au profit d’humilité et de persévérance. Mais l’homme avait été adoubé par son âge, que l’on finit par appeler sagesse. Alexis avait tapé dans l’oeil vif du professeur. Il parlait avec aisance de son instrument. Et, à travers sa passion, on lisait dans ce presque adolescent, une brûlante ferveur, ne demandant qu’à se frotter aux étincelles d’un monde encore plus chaud. Accompagné de M.Talembert, Alexis suait tous les soirs. Il récitait les plus belles mélodies du bout des doigts. Le temps d’un instant, les arbres cessaient de bouger, leurs racines de pousser, leurs feuilles de voler. C’est pourquoi le rituel était, qu’une fois Alexis assis devant son piano, les autres élèves contemplaient sa silhouette se fondre dans le corps de son piano. M.Talembert plaçait une telle estime dans le chef-d’oeuvre, dans le génie, qu’il lui était impossible de ne pas revenir sur le plus minuscule des détails. Sauf qu’à vingt-et-un ans, Alexis n’était plus un jeune apprenant. Il était devenu un homme au torse velu, à la franche poignée de main ; oscillant entre Rubembré et Rastignac, Alexis Mascar ne savait vraiment s’il voulait faire de sa vie une suite de concertos. Lui, ce qu’il aimait au fond, c’était le théâtre. D’une certaine façon, son père était chaque jour sur les planches.

Daniel Mascar était un être profondément animé par la politique. Il la mangeait, la rêvait, la contemplait, la nourrissait… Le quinquagénaire détenait un aura magnétique. Dans les conversations, c’est l’homme haut de deux mètres qui tenait les rênes. Il savait tirer à droite au juste moment, à gauche pour éviter que son interlocuteur se perde dans quelque circonvolution politicienne, ce qui n’était jamais bon pour un pragmatique comme Daniel Mascar. Mais l’homme à l’âme affûtée et au coeur macéré savait repérer les adulateurs. Il prenait un malin plaisir à  les piéger en leur posant des questions auxquelles seules les personnes vraiment intéressées pouvaient s’attendre. Il n’aimait pas le faux, adorait l’authentique et le franc-parler ; il est vrai que cet homme bien en chair demeurait mystérieux, parce qu’on ne savait jamais vraiment où se rendait-il lors du rendez-vous d’après, ce qu’il ferait ce soir, ou ce qu’il allait dire à cette entrevue. Alexis avait suivi son père de très près. Sur les bancs de l’école, du conservatoire et de la faculté. Jeune, il ignorait bien ce que cet homme grandiose, dont les yeux bleus perçaient l’acropole, était capable. Adjoint, directeur de cabinet du maire, maire, député, conseiller départemental, président départemental, président d’un parti politique… Daniel Mascar avait grimpé l’échelle sociale. Il faisait partie de cet aréopage cravaté. Mais l’homme ne serrait jamais sa cravate : sorte de métaphore de vie, signifiant sa volonté d’être alerte et adapté à toutes sortes de situations.

C’était un jour de décembre, dans le grand salon froid et austère d’un ami de Daniel. Un homme ayant fait fortune grâce à la multiplication de ses industries textiles. Peu à peu, cet ami avait tissé des liens avec des pontes de la politique régionale et nationale ; le fin connaisseur des dossiers l’était justement devenu grâce à un réseau exploité avec minutie, réseau dont Daniel Mascar faisait évidemment partie. Ce jour glacial, Alexis, approchant la vingtaine, avait tenu à accompagner son père, « pour voir à quoi ressemble la vraie bourgeoisie », le raffinement secret des familles discrètes. Puis vint cette conversation en apparence anodine. Elle ne l’avait pas été pour l’oreille et l’esprit alertes d’Alexis. Bien qu’il n’ait jamais gravité d’aucune façon autour de cette planète aux maladies contagieuses qu’est la politique, ce jour-là, cet après-midi là exactement, Alexis reçut une massue sur sa tête. Ce coup de Trafalgar, c’était l’arrêt des subventions données à certaines associations. C’est-à-dire l’association de piano, mise debout par M.Talembert, jeune retraité qui avait toujours eu l’ambition de se rendre utile au sein de sa ville. Alexis les avait vus, ces enfants surexcités, perdus, ayant touché au football, au tir à l’arc, au rugby… Il avait été affecté par ceux dont les parents ne pouvaient payer une école de musique. Inconsciemment, Alexis s’imprégnait des problèmes des autres pour en tirer une cause. Cette cause, il en fit son cas, cet après-midi de décembre, quand il apprit de la bouche de cet ami fortuné, que l’association, ce poumon musical, manquerait rapidement d’oxygène.

Hors ligne Cendres

  • Comète Versifiante
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Re : Alexis Mascar
« Réponse #1 le: 10 Juillet 2025 à 19:44:37 »
Merci de nous avoir partagé ton récit.

Tu nous racontes la vie de ton personnage, qui a excellée enfant en musique. Je n'ai pas vu la côte conte ou fable de ton récit. En le lisant, j'avais l'impression simplement de lire la vie de ton personnage.

Il me semble que tu as fait une faute de frappe, on dit un humour potache, pas potiche.
"un humour potiche qui mettrait la femme au cœur de la cuisine et l’homme dans le jardin"
"Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou."
Albert Camus

Hors ligne Geuzav

  • Tabellion
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Re : Alexis Mascar
« Réponse #2 le: 13 Juillet 2025 à 08:46:34 »
Bonjour Shendo !

Merci pour le partage, je te propose un retour personnel avec du positif et du négatif, mais c'est dans tous les cas à prendre avec des pincettes : je suis débutant dans le milieu et je me base surtout sur des ressentis x)

J'ai bien aimé cette histoire que tu nous propose ! Le texte est blindé de phrase bien tournées et d'images agréables, de personnages que tu décris rapidement mais efficacement... Et chaque lecture permet de mieux saisir tout ça :)
Si je peux me permettre une suggestion, je dirais tout de même que j'ai manqué d'une direction claire, surtout que le narrateur aurait pu être le guide de l'histoire (il l'est parfois à travers des transitions qui fonctionnent). Certains détails qui me paraissent peu utiles ou des personnages comme Julianne qui sont cités pour être oubliés dans la suite me donnent l'impression que tu as écris ce texte d'une traite sans une idée claire d'où le texte allait, et sans forcément revenir sur la structure une fois le tout fini.
La fin fonctionne très bien, avec un élément de surprise et un retour sur les premiers paragraphes !

Voici ce que j'ai pu noter sur le texte :

Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.

Hors ligne Shendo

  • Calligraphe
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Re : Alexis Mascar
« Réponse #3 le: 30 Juillet 2025 à 14:13:41 »
Bonjour,

Merci pour vos retours. J'ai fait quelques modifications. Je me permets donc de reposter l'histoire d'Alexis Mascar, avec un passage ajouté sur Julianne qui, c'est vrai, m'est apparu trop absente. Elle reviendra sans doute par la suite.

Alexis Mascar avait le teint vermeil, les cheveux roux et les dents quelque peu jaunes. Cette histoire est un conte, une fable, une comédie, une tragédie… Prenez ce qu’il vous plaît, et allez-vous-en.

 Ce Rastignac des temps modernes n’a pas toujours incarné le vieux briscard de la politique, tant s’en faut. À l’âge de vingt-et-un ans, les homélies politiciennes, même abreuvées d’un bon rouge, n’avaient rien de savoureux pour ce jeune poète. Par « poète », entendez un garçon orgueilleux, usant de ses charmes pour se convaincre d’un tel statut. Auprès de ses amis, Alexis se vantait bien de survoler les problèmes du monde, les questions épineuses autant que les petites roses des jours d’été, là où l’actualité est molle ; où, en somme, le monde médiatique divague entre vacances en bord de mer et l’invasion d’un nouveau type de moustique en Gironde.

  Alexis chantait à tue-tête ses propres louanges. Sa petite amie, sa « future mariée », comme il la qualifiait en ces soirs de fête, buvait ses paroles à la manière d’une religieuse buvant celle de son abbé. Cette fille timide et pimpante s’appelait Julianne. Alexis n’ignorait rien de l’admiration éprouvée par sa compagne, dont il aimait montrer les délices dans les bars tabac, rue Saint-Louis. Le jeune homme magnait la joute oratoire, il domptait l’éloquence avec une de ces magnifiques innocences de l’être : Alexis décomposait ses phrases, en extrayait des mots, et, suivant le procédé d’une distillerie, fabriquait de jolies essences littéraires. Sa dernière trouvaille : « Le temps est un mortel… même lui ne connaît pas son heure ». Il éprouvait beaucoup de plaisir à attirer les gens. De cet aphorisme, Alexis en était fier.  Il le ressortait tout à coup lors de repas qui prenaient fin, après minuit ; tapait les rebords de la table en bois avec ses couverts et lançait : « Le temps est un mortel… même lui ne connaît pas son heure. » Les uns soufflaient, les unes s’évanouissaient. Alexis jouissait d’un orgueil démesuré qui, si on osait ne serait-ce qu’imiter la prononciation qu’il donnait à la syllabe « mor-tel », tout en roulant le « r » suivi du « l », gonflait jusqu’à éclater. Julianne ne le savait que trop bien.

Cette fille de lettres collait les livres contre elle dans les longs couloirs de la faculté. Elle aimait étudier Maupassant, mettait en lumière la précision sentimentale de Proust et soulignait souvent la précieuse fresque zolienne des Rougon Macquart. De temps en temps, Alexis venait la chercher. Il n’aimait ni l’institution ni les gens qui y étudiaient, mais portait en son coeur le devoir d’être là pour celle en qui il croyait. Julianne parlait avec passion, nuance et, dotée de ce petit charme dans le timbre de la voix ou le clignement des cils, elle sut embrigader Alexis dans les joies de la lecture. Il l’aimait ! Croyait-il tout du moins.
   

Il avait pris conscience que ses amis l’abêtissaient. La plupart faisait partie du sérail ouvrier. Hormis Nicolas Herincke, agriculteur de vingt-deux ans, les autres s’usaient à la tâche pour la même entreprise. Simultanément, la bande d’amis avait contracté un prêt sur vingt ans. Une maison avec ses volets fermés les attendrait. Là-bas, en haut d’une petite colline que l’on appelle lotissement. Ils auraient des voisins patients, souriants et même avenants. Tant et si bien que leur maison serait un havre de paix, dans lequel ils pourraient ponctuellement ajouter ce piment social qu’est-celui de l’invitation du vendredi soir, après que les enfants sont rentrés de l’école. Il y aurait une bière locale, des discussions locales, un peu d’impositions, et pour ne gêner personne, un humour potache qui mettrait la femme au coeur de la cuisine et l’homme dans le jardin, quand il n’est pas dévoré par son canapé trois places. Alexis Mascar abhorrait le rêve sépia que s’était construit le petit groupe d’amis. Personne cependant ne lui reprochait, car le jeune loup excellait dans un domaine : le piano.

A sept ans, Alexis avait suivi de longs, d’interminables cours de piano. Sa mère, violoncelliste, lui avait inculqué la rigueur alors que son fils marchait à peine. Dès qu’il tombait, elle relevait le bambin à l’aide d’un curieux manège. La mère répandait une trainée d’huiles essentielles sur un mouchoir, qu’elle agitait dès la chute de son fils. Menthe poivrée, litsée citronnée, lavande fine… L’odorat du jeune Alexis était plus qu’en avance ; cette invention tout à fait hasardeuse avait permis au tout jeune apprenant d’acquérir une volonté, guidé par son nez et ces odeurs étranges. Il va sans dire que les effluves naturelles ont guéri le garçonnet, l’adolescent et maintenant le jeune adulte. Un détail, certes, mais un détail qui explique la nature de l’individu , dont il m’est impossible de ne parler qu’en surface. Bach, Mozart, Debussy, Chopin… Alexis s’évertuait à maîtriser les classiques. Sous l’égide de sa mère et le regard moyennement sévère de son père (la figure paternelle étant importante, j’en reparlerai ci-dessous), Alexis développait un fort caractère, une singularité musicale, un doigté impressionnant, une mémoire étonnante, une adaptation au rythme qui avaient bouleversé le symphoniste notoire, M.Talembert. Les soixante ans avaient fait de cet homme une maturité en tout point. De nature impulsive, il est vrai que le professeur Talembert haussait régulièrement le ton, à tel point que les élèves défilant dans les couloirs de son école devaient mettre orgueil et prétention de côté, au profit d’humilité et de persévérance. Mais l’homme avait été adoubé par son âge, que l’on finit par appeler sagesse. Alexis avait tapé dans l’oeil vif du professeur. Il parlait avec aisance de son instrument. Et, à travers sa passion, on lisait dans ce presque adolescent, une brûlante ferveur, ne demandant qu’à se frotter aux étincelles d’un monde encore plus chaud. Accompagné de M.Talembert, Alexis suait tous les soirs. Il récitait les plus belles mélodies du bout des doigts. Le temps d’un instant, les arbres cessaient de bouger, leurs racines de pousser, leurs feuilles de voler. C’est pourquoi le rituel était, qu’une fois Alexis assis devant son piano, les autres élèves contemplaient sa silhouette se fondre dans le corps de son piano. M.Talembert plaçait une telle estime dans le chef-d’oeuvre, dans le génie, qu’il lui était impossible de ne pas revenir sur le plus minuscule des détails. Sauf qu’à vingt-et-un ans, Alexis n’était plus un jeune apprenant. Il était devenu un homme au torse velu, à la franche poignée de main ; oscillant entre Rubembré et Rastignac, Alexis Mascar ne savait vraiment s’il voulait faire de sa vie une suite de concertos. Lui, ce qu’il aimait au fond, c’était le théâtre. D’une certaine façon, son père était chaque jour sur les planches.

Daniel Mascar était un être profondément animé par la politique. Il la mangeait, la rêvait, la contemplait, la nourrissait… Le quinquagénaire détenait un aura magnétique. Dans les conversations, c’est l’homme haut de deux mètres qui tenait les rênes. Il savait tirer à droite au juste moment, à gauche pour éviter que son interlocuteur se perde dans quelque circonvolution politicienne, ce qui n’était jamais bon pour un pragmatique comme Daniel Mascar. Mais l’homme à l’âme affûtée et au coeur macéré savait repérer les adulateurs. Il prenait un malin plaisir à  les piéger en leur posant des questions auxquelles seules les personnes vraiment intéressées pouvaient s’attendre. Il n’aimait pas le faux, adorait l’authentique et le franc-parler ; il est vrai que cet homme bien en chair demeurait mystérieux, parce qu’on ne savait jamais vraiment où se rendait-il lors du rendez-vous d’après, ce qu’il ferait ce soir, ou ce qu’il allait dire à cette entrevue. Alexis avait suivi son père de très près. Sur les bancs de l’école, du conservatoire et de la faculté. Jeune, il ignorait bien ce que cet homme grandiose, dont les yeux bleus perçaient l’acropole, était capable. Adjoint, directeur de cabinet du maire, maire, député, conseiller départemental, président départemental, président d’un parti politique… Daniel Mascar avait grimpé l’échelle sociale. Il faisait partie de cet aréopage cravaté. Mais l’homme ne serrait jamais sa cravate : sorte de métaphore de vie, signifiant sa volonté d’être alerte et adapté à toutes sortes de situations.

C’était un jour de décembre, dans le grand salon froid et austère d’un ami de Daniel. Un homme ayant fait fortune grâce à la multiplication de ses industries textiles. Peu à peu, cet ami avait tissé des liens avec des pontes de la politique régionale et nationale ; le fin connaisseur des dossiers l’était justement devenu grâce à un réseau exploité avec minutie, réseau dont Daniel Mascar faisait évidemment partie. Ce jour glacial, Alexis, approchant la vingtaine, avait tenu à accompagner son père, « pour voir à quoi ressemble la vraie bourgeoisie », le raffinement secret des familles discrètes. Puis vint cette conversation en apparence anodine. Elle ne l’avait pas été pour l’oreille et l’esprit alertes d’Alexis. Bien qu’il n’ait jamais gravité d’aucune façon autour de cette planète aux maladies contagieuses qu’est la politique, ce jour-là, cet après-midi là exactement, Alexis reçut une massue sur sa tête. Ce coup de Trafalgar, c’était l’arrêt des subventions données à certaines associations. C’est-à-dire l’association de piano, mise debout par M.Talembert, jeune retraité qui avait toujours eu l’ambition d’apporter sa pierre à l’édifice. Alexis les avait vus, ces enfants surexcités, perdus, ayant touché au football, au tir à l’arc, au rugby… Il avait été touché par ceux dont les parents ne pouvaient payer une école de musique. Inconsciemment, Alexis s’imprégnait des problèmes d’autrui pour en tirer une cause. Cette cause, il en fit son cas, cet après-midi de décembre, quand il apprit de la bouche de cet ami fortuné, que l’association, ce poumon musical, manquerait rapidement d’oxygène.

Les grands combats sont souvent menés à couteaux tirés. L’école de musique pour laquelle se battrait Alexis Mascar prit rapidement l’allure d’un début de bataille, à l’aurore, quand les chevaux remuent légèrement la queue et que leur talon chauffe la boue. On passa les fêtes avec dignité et enthousiasme. Alexis Mascar, né le 31 décembre 1995, fêta tout d’un coup son anniversaire. Cette nouvelle année lui avait donné l’envie de dévorer le monde, d’apporter rigueur à son travail, et de comprendre les autres au point de pouvoir connaître la marque de pâtes qu’ils consommaient, et quand.

L’intrépide ne fit jamais la danse du ventre aux politiques de la ville. Il alpagua avec la plus grande des ferveurs les opposants, les siens, ceux qui avaient réclamé la baisse drastique des subventions en faveur du monde culturel. C’est lors d’un conseil municipal tardif, auquel participait exceptionnellement son père, qu’il entreprit la mêlée.

« Dans le cadre de l’article 391-1, nous stipulons que la requête formulée par MM.Soyeul et Vidal est rejetée pour cause de non-conformité. Il pourra être demandé d’aménager quelques chaises au nom du bien commun, à condition que celles-ci affichent un état égal qu’avant leur utilisation. Passons désormais à l’école de musique, située en face du faubourg Saint-Honoré. » Alexis trépignait, s’agaçait même. Il ne pouvait tenir en place. Il attendit le bon moment. Il jeta ses yeux sur le président, sur ses adjoints, sur les habitants ; cette tempête intérieure le gagna. « Puis-je prendre la parole, monsieur ? » Le père Mascar, quelque pas las, bondit d’étonnement. On répondit au jeune homme que la parole était au président et que les questions pourront être formulées à la fin du compte rendu. Alexis se rassit, le bras tiré par son paternel, sur qui les yeux avaient subitement placé leur dévolu. « Alexis, bon sang, qu’est-ce qui te prend ? Tu crois que je suis là pour rigoler ? » Rigoler était bien la pire des amertumes dont pouvait faire preuve le fils Mascar. Pour le peu qu’il avait parlé, en dressant son torse presque musclé au jour d’une petite salle faiblement éclairée, Alexis s’était senti vivre. Et il revint au galop : « S’il vous plaît, je sais que j’ai déjà manifesté mon envie de parler. Enfin, on vous écoute débiter de longues minutes durant, alors que nous pourrions être pragmatiques. Cette école ne doit pas fermer ! » Jamais les décibels n’eurent été aussi élevés ici. On se laissa surprendre par le petit garçon qui jouait autrefois au ballon pendant des heures entières sur le pavé ; surprendre par cet adolescent rêveur qui draguait les filles du coin ; surprendre par ce jeune adulte ne sachant quoi faire de ses dix doigts, si ce n’est les placer sur un piano. S’ensuivit une discussion enflammée.

— Qui êtes-vous, jeune homme ? lui demanda, altier, le président.
— Alexis Mascar, monsieur. Et…
— Vous êtes le fils de Daniel Mascar, donc ? l’interrompit-t-il.
— Oui. Mais ne fourvoyez pas le conseil dans de faibles manigances, monsieur. Je suis ici pour parler en mon nom et en l’honneur d’une école à qui la ville devrait donner beaucoup. Si les mélodies riment avec le bonheur d’un enfant, qui chante et qui joue d’un instrument ; si elle poursuit son rythme guérisseur dans la vie de l’adolescent, puis de l’adulte, alors il est d’enjeu public de laisser au coeur de la ville l’école de musique. J’y ai fait mes gammes, j’ai y fait ma confiance, j’y ai fait mon âme.
   « Bah ! », certains lâchèrent. Cet affreux microcosme se dandinait, tandis que le jeune Mascar essuyait quelques gouttes. Son père, qui affichait plus tôt une grise mine, vit en son fils une flamme bel et bien vivante. Une flamme qui pouvait brûler, mais qui avait besoin d’un combustible.
— Si je puis me permettre, messieurs, ce qu’essaie de dire mon fils avec la maladresse qu’on reconnaît aux gens effrontément passionnés, c’est que cette école est une des fondations de notre petite municipalité. Si elle s’en va, qui s’en ira l’année prochaine ? La bibliothèque ? Le marchand de glaces ambulant faisant près de cinquante kilomètres pour donner le sourire à nos gamins par une chaude journée d’été ? Soyons raisonnables. Les vraies économies peuvent se trouver ailleurs.
— Cette réunion dérive en repas de famille ! s’étouffa le premier adjoint au maire. Daniel, vous savez tout le respect que j’ai pour vous. Mais de quelles économies parlez-vous ? L’urbanisme ? La ville a besoin d’une nouvelle école, de refaire justement la belle bibliothèque que vous évoquez… sans compter la reprise de la papeterie que nous ne pouvons laisser à l’abandon. Les économies ne sont jamais une mince affaire, vous le savez mieux que quiconque.
— Comme je sais mieux que quiconque que la culture est la tête de turque des coupes budgétaires. S’il y a un mouton noir, c’est la culture, c’est le divertissement !
— Mon père a raison sur un point, s’immisça calmement Alexis. Mais il a tort sur un autre, glissa-t-il avec le même ton modéré. Je crois qu’il ne peut omettre que lui-même a sectionné de toutes parts les enveloppes dédiées aux trois spectacles musicaux de fin d’année. Il y a quelques années, vous aviez même annulé la venue d’une troupe, soi-disant trop coûteuse.
  Bien que la salle restât aussi peu éclairée qu’une loupiote, les deux rideaux emmêlés laissèrent place à un fin rayon lumineux. Et on sentit les branches des arbustes taper contre les grandes vitres. Quant à Daniel Mascar, il n’en crut pas ses yeux. Ce qui deviendrait bientôt une avanie pour le vieux briscard, était en train de tourner en petit affront.
— Alexis, tu ne le sais pas et nous ne pouvons t’en tenir grief, mais la situation budgétaire d’il y a cinq ans n’a rien à voir avec celle d’aujourd’hui.
— Peut-être. Mais un piano est toujours un instrument à cordes et une contre-basse est toujours un cuivre.
— Certes, vous avez raison, reconnut le président.
— Ne faites pas les innocents, messieurs ! N’insultez pas votre propre intelligence. Pourquoi ne pas interrompre les sempiternelles manifestations qui coûtent bien plus cher que ce qu’elles ramènent ? Si les caisses de la ville sont aussi vides que vous le prétendez ardemment, alors cessez les repas d’Etat avec les maires des communes voisines. Ils coûtent environ 250 000 euros par an ! Messieurs dames, se tourna Alexis vers son auditoire, 250 000 euros sont prélevés de vos poches chaque année pour payer le gigot d’agneau et les balades champêtres, où l’écharpe tricolore s’avère plus bafouée que le cul d’une fille de joie !

   Consternation dans l’assemblée. Le jeune homme prenait vie à la manière d’une torche dont on se sert de l’étincelle pour allumer un brasier. En ce sens, l’un des habitants acquiesça les propos d’Alexis ; s’ensuivit quelques applaudissements ponctués d’hochements de tête, comme pour dire : « Ce brave est trop jeune ! Mais sa langue aussi, et ce n’est peut-être pas plus mal. » Il est vrai que les accolades électorales du maire avaient fait l’objet de plusieurs articles dans le journal local. On rapportait que les réceptions y étaient plus que généreuses, au point d’en pâtir potentiellement sur les dépenses courantes. Une gageure quand on sait, qu’ici, la corruption est une denrée si rare qu’il n’en faut pas plus d’une miette pour attiser la curiosité.
  Daniel Mascar plantait sa main dans la poche de son costume trois pièces. Le brandon de discorde serait assurément de nature filiale. Non pas que son fils ait dit des inepties, car son sourire coincé trahit sans doute sa connivence avec ces repas dispendieux, mais braver l’ordre paternel en public, qui plus est ! Daniel Mascar ne pouvait l’autoriser. Se tient alors une véritable pièce de théâtre, tragique en ce sens où rien n’eût été plus fatale que ce baisser de rideaux.

— Ce dont tu parles, Alexis, reprit le père avec une modération désabusée, est ni plus ni moins le fruit que de dialogues constructifs avec les villes alentour. Vous, les jeunes, prônez avec toute l’ardeur d’un lionceau en mal d’aventures, le brouillage des frontières, le partage, le grand rassemblement ! Alors ? interrogea-t-il en se tournant à trois soixante degrés vers la comice électorale.
— Messieurs, vos divergences sont valables. Mais en effet, ce que vous avez retenu, jeune homme, est en fait une parfaite omission de ce que représente la politique. En plus de cela, les repas dont vous parlez ne valent pas 250 000 euros par an. Votre chiffre est faux car il n’englobe ni les projets intercommunaux ni les investissements routiers, dont a récemment bénéficié notre ville.
— Représenter la politique, c’est supprimer une école réunissant soixante-dix élèves et trois professeurs ? rétorqua Alexis.
— Non, c’est prendre des décisions, cher monsieur, répliqua le président sans croiser le regard de son interlocuteur.
— Et pourriez-vous, s’enquit Daniel Mascar auprès de son fils, pourriez-vous nous préciser le budget que nécessite le bon fonctionnement de l’école de musique ? Ecole, dont vous faites partie.
   Alexis ne trouva pas ses mots. Il répondit qu’il ignorait le montant, mais qu’importe : défendre quelque chose pour la première fois de sa vie l’avait animé, comme aucun morceau de Chopin ou de Bach n’aurait pu le faire. Il avait trouvé ce spectacle exaltant. De surcroît, il n’avait pas parlé que pour lui-même : il avait parlé pour les autres. Le président reprit le cours du conseil et conclut à une validation des décisions, à savoir la suppression totale des subventions versées à l’école de musique.
   Deux des professeurs prirent congés, tandis que trois quart des élèves se retirèrent pour l’école voisine. Quant à Alexis, il rentra chez lui dépité, mais fier et confiant. Ce mélange de sentiments le troubla. Son père rentra quelques heures plus tard. Il posa son verre de whisky sur la longue table en verre et s’installa généreusement sur un fauteuil moelleux. Son fils descendit sans lui jeter ne serait-ce que l’ombre d’un regard.
   Daniel Mascar se leva et intercepta son fils dans le salon froid, où les larges baies vitrées étaient saupoudrées d’une neige épaisse. Il prit son fils dans les bras et lui dit qu’il s’était bien battu. Qu’il pourrait changer d’école, lui aussi. Continuer le piano à côté, à quelques kilomètres à peine. Il viendrait même le voir. Alexis Mascar dit à son père : « Papa, je veux faire de la politique. »

Alexis vit passer son grand ami aux abords de l’étang. L’étang de la ville était un rendez-vous dominical pour qui affectionnait la pêche et la bière. Si Alexis n’avait aucune patience, il avait une bonne descente. Depuis l’épisode du conseil municipal, ce jeune fougueux ruminait à en perdre l’esprit. La nuit, son corps mouillé se retournait dans toutes les positions, comme à la recherche de celle qui pourrait lui convenir. Finalement, la journée représentait les mêmes tourments.
   Alexis vit donc Nicolas Haerincke, précédemment mentionné comme étant l’un de ses amis. Nicolas Haerincke avait la gueule tombante, suante ; son torse dégoulinait d’eau, que son corps semblait déverser à torrent en raison d’une toxine que lui appelait labeurl, et que les autres nommaient puanteur. Nicolas se promenait bien souvent avec ses bottes, sous lesquelles la paille était collée à la boue. Son tablier de travail sur le torse, il déambulait dans les rues après avoir fini la traite des vaches. Son père était mort l’année dernière et sa mère s’était pendue, après que son amant mit fin à leur brève relation. Ainsi, à vingt-deux ans, Nicolas Haerincke était seul.
 — Tu n’as pas fini, toi ? dit Alexis, en surprenant son ami.
— Ben qu’non, c’est jamais fini chez nous, tu le sais bien !
— Alors, comment vont les affaires à la ferme ? T’es venu décuver ou cuver aujourd’hui ?
— Les deux, vingt dieux !
   Les deux hommes se placèrent au bord de l’étang et refirent le monde, avinés. Alexis finit par se lamenter.
« Modifié: 30 Juillet 2025 à 14:15:54 par Shendo »

 


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