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17 Mai 2026 à 07:18:03
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Auteur Sujet: Le sacrifice des femmes pour la guerre des hommes  (Lu 1842 fois)

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Le sacrifice des femmes pour la guerre des hommes
« le: 25 Mai 2025 à 16:59:47 »
Voici une sorte de thriller mythologique  en 14 tableaux et 3 sonnets.
Voici les deux premiers tableaux.

Le sacrifice des femmes pour la guerre des hommes


1

L’enfant tient la main de son père.
Les agrès des bateaux barrent le ciel.
Leur alignement longe le ponton jusqu’à l’entrée du port.
Le père marche lentement sur le quai.
Il domine les embarcations, et son regard avec celui de l’enfant se distraient à distinguer les gréements des bateaux.
La brise fait vibrer les haubans.
Dans l’air tinte le cliquetis des poulies contre les mats.
Le cri ou le vol d’une mouette fait diversion.
Imagines-tu ces bateaux dans la tempête ? Tout devient un refuge. Il faut s’agripper au timon pour ne pas perdre sa route. Et la nuit, on se laisse balancer d’un côté et de l’autre sur sa couchette. Quand le vent tombe, la mer est lisse et les cétacés pointent leur nez pour gober l’air frais.
Ou attraper les papillons, dit l’enfant avec son sourire aussi pimpant qu’une fleur de Méditerranée.
Le père n’a pas entendu.
Sa barbe fournie lui donne l’allure d’un roi passant en revue une armada amarrée  et clapotant dans un port de la baie de Mycènes.
Puis l’enfant  lâche la main du père, à moins que ce soit celle du père qui autorise l’enfant à courir sur les quais au raz de l’eau.
Son équilibre si précaire, ses petits bras comme des ailes d’oiseau, le vent gonflant sa robe comme un drapeau.
Puis l’enfant s’arrête, s’accroupit, rêveuse, regardant les pierres où trotte un lézard ou un scarabée doré.
Avec ses doigts, elle fouille le monde de la terre plus rassurant que les vagues incertaines des mers.
Une voix impérieuse soudain l’appelle « Iphigénie revient ! ».
Ce ne peut être que celle d’ Agamemnon.

2

Il faudrait s’habiller.
Il enfile une manche de sa chemise, peut-être l’autre, mais sans se résoudre à glisser les boutons de nacre dans leur boutonnière.
Son poitrail broussailleux montre déjà un embonpoint mou au-dessus de sa ceinture.
Il a mis son pantalon de flanelle noire, le ceinturon reste ballant.
Il ne décide pas de se raser.
Il se regarde dans le miroir dont la pénombre de la chambre renvoie un visage imprécis.
Le lit est défait, l’homme le recouvre nerveusement comme une négligence, une souillure, une impudeur qui lui est insupportable.
Le téléphone sonne.
L’homme qui sursaute laisse la sonnerie s’épuiser sans répondre.
Cependant il n’a pas cessé de fixer l’appareil aussi farouchement qu’un intrus qui ferait irruption dans la chambre.
Il s’apprête à chausser ses bottines en vain, il sait que depuis sa soixantaine avancée il lui faut l’aide d’un chausse-pied long qui fait défaut ici dans la chambre ordinaire d’un hôtel de seconde zone.
Il est venu s’y terrer incognito.
Il entr’ouvre la fenêtre.
La brise de la rue rafraîchit l’air confiné de la pièce.
Il jette un œil dehors.
Les enfants vont résolument à l’école.
Les commerçants relèvent leur rideau de fer, tandis que les maraichers dressent leur étale sur la place puisque c’est jour de marché.
Deux individus semblent se disputer avec le placier municipal.
Un magicien prépare son numéro profitant de l’arrivée des badauds.
Le téléphone à nouveau sonne.
Cette fois l’homme décroche.
Quelqu’un parle longuement au bout du fil, l’homme soupire avec de vagues bougonnements.
Son visage est pâle, sa respiration de plus en plus difficile.
Il regarde par la fenêtre et découvre que des sbires du ministère surveillent l’hôtel.
On attend de lui une réponse qu’il sait ne pas pouvoir donner clairement aujourd’hui.
Avec une phrase de politesse poussive il raccroche le combiné.
Il commence à comprendre que les murs sont transparents et que tout décidément l’empêche de disparaitre.
Quelques minutes plus tard on frappe à la porte.
Une voix claironnante lui dit : C’est la femme de ménage, il faut libérer la chambre monsieur et des gens vous attendent en bas.
Qui c’est ? il demande brutalement.
Une dame qui s’appelle Clytemnestre, une jeune fille l’accompagne.
L’homme entrouvre la porte et demande : Je pourrai descendre par l’escalier de service ?
Bien sûr monsieur.
Il s’habille hâtivement et sort.

« Modifié: 25 Mai 2025 à 17:38:07 par LOF »
Lof

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Le sacrifice des femmes pour la guerre des hommes (suite 2)
« Réponse #1 le: 31 Mai 2025 à 16:28:42 »
 
 Voici la suite de mon thriller mythologique : tableaux 3, 4 et 5, et sonnet 1

Le sacrifice des femmes pour la guerre des homme

3
     
Ce n’est pas le vent sur les monts d’Aulis qui tourne les pages jaunies de l’album, mais dans le palais la main gracile d’une jeune femme.
Elle s’arrête sur les photos de l’enfance aux bords dentelés.
Sur l’une d’elle on y voit une fillette sur un embarcadère, les mats des voiliers dressés dans un ciel sans nuage.
Une homme imposant tient par la main une fillette.
Tu te reconnais ? dit la jeune femme à l’homme assis sur un banc de pierre dans la galerie du palais. Et ici avec maman Clytem ?
La photo montre un  couple princier avec des enfants sur leurs genoux.
Là, c’est ma sœur Electre et mon frère Oreste, il avait encore des boucles de bébé.
L’homme caresse la photo de ses phalanges ridées
Son visage est inexpressif comparé à celui de la jeune femme rieuse.
Elle a rempli les vases de campanules et d’immortelles, elle sait que père apprécie l’éclat sauvage des fleurs.
Elle a aussi fait servir un vin de Thessalie aux arômes de rose avec un plateau de gâteaux au sirop de miel.
Mais l’homme n’a touché aucune de ces douceurs.
Son sourire est triste.
La jeune femme s’épuise en éloges et paroles aimantes pour dérider le patriarche.
Il a chaussé de grandes lunettes noires pour se protéger de la lumière crue en ce milieu d’après-midi.
L’album est refermé.
Iphigénie, c’est le nom de la femme, foule nerveusement les dalles du patio, avant de laisser éclater son amertume.
Elle s’étonne de tant de froideur chez un père qui ne montre aucune joie pour sa fille qu’il a fait venir d’Argos.                   .
Elle lui rappelle toute la gratitude d’un peuple pour ses actions et bienfaits.
Ceux de Mycènes mettent toute leur confiance en leur gouverneur pour qu’il réponde  à la menace de Troade.                         
A ce moment le patriarche a un ricanement comme pour souligner l’absurdité du propos.
Buvez un peu de vin, mon père, il vous aidera à me dire les secrets que vous cachez.
L’homme s’est levé.
Il ôte ses lunettes noires et scrute longuement le soleil en face, sans sourciller.
Iphigénie est suspendue à ce moment.
Il se pourrait peut-être que le patriarche parle enfin.
Un oiseau chanteur sur le pilastre d’une colonne lance son trille bavard.
Une perle de sueur trouve passage dans la ride frontale de l’homme.
La brise balance la nappe blanche sur la table.
La fille voudrait aider le patriarche à s’asseoir mais c’est lui qui s’enfuit des bras tendus de son enfant.
Elle s’en veut d’avoir remué la glèbe d’un secret enfoui.
Cette glèbe dont elle fait partie.
Le parfum des immortelles est enivrant dans le jour déclinant.

SONNET I
Iphigénie demande à Achille
de l’aimer, il lui répond


Demain tôt tu pars à la guerre mon Achille
Laisse à mon corps une étincelle de bonheur
Bientôt luira l’alliance à nos doigts majeurs
J’entends des cris hélas qui montent de la ville

Cette femme captive trouvée à Lesbos
L’aimes-tu ? Folle elle se jette à tes genoux
Je suis pour elle qu’une catin en frou-frou
Toi mon fier héros qui se prend pour Eros

Non elle n’est qu’un trivial butin de guerre
De cette incartade tranquillise ton père
Dans mes rêves tu es celle que je préfère

Demain les bateaux partiront pour conquérir
Mais là cette nuit c’est toi que je veux chérir
Et de divorce entre nous il n’y en a guère

4

Il y aura des fleurs sur les corniches, elles descendront en tresses et sur les tables couronnes de myrte et gerbes de gardénias répandront leurs parfums.
Il y aura des joueurs de cithare, de flûte, des tambourins et des crotales.
On dansera le tsamiko.
Les femmes aussi danseront le tsamiko autour du verre de vin posé par terre.
Il y aura les anciennes chansons de Mycènes que chanteront les vieilles femmes.
Il y aura des épithalames qu’on aime entendre dans la tiédeur poivrée du soir.
Il y aura des bonbonnières pleines de dragées pour remercier les invités.
Il y aura aussi une génisse vierge qui sera offerte à Athéna et un bouc au dieu de la fête.
Il y aura toute la noblesse de la province.
Quelle robe veux-tu, mon mari, pour notre fille ? Un peplos ou une stola ?
La mère a sa petite idée.
La stola est une tunique blanche qui se ferme avec un nœud d’Héraclès plus convenable pour l’évènement.
Je ne veux pas que tu assistes à ce mariage ! répond le père dissimulant à peine son embarras. 
Après un silence la mère le fait répéter.
Je t’interdis d’assister à ce mariage, c’est compris ?
Et le long manteau et les sandales jaunes et la couronne de fleurs d’oranger dans ses cheveux coiffés de six tresses, tout ça pour rien ? clame la mère, parce que tu m’interdis d’assister au mariage !
Elle veut une explication, elle attend de lui qu’il dévoile son secret, elle sait que dehors les soldats sont sur les remparts, elle sait que dans le port une armada doit lever l’ancre, elle sait que la rue n’est pas sous l’emprise de la joie mais plutôt celle d’un ressentiment contre l’ennemi, elle sait que vient le temps des déchirures alors que la paix n’a pas commencé, elle sait que Iphigénie aime Achille et que simplement une mère se réjouit des noces avec un héros de légende.
Et toi, mon mari rabat-joie, tu m’empêches de participer à cette chance qui éclaire notre histoire et qui donnerait au guerrier une ardeur légitime pour se battre.
L’homme sombre se mure dans son silence, à peine bredouille-t-il une phrase déplorable du genre « Madame, je le veux, obéissez ! », avant de virevolter sur ses cothurnes d’opérette et, dans un mouvement emphatique de cape, quitter les appartements du palais.
L’épouse est seule, caressant la fine stola de lin qu’elle plie et range dans un coffre de bois.
Sa colère fait place à la résignation.

« Modifié: 31 Mai 2025 à 18:44:15 par LOF »
Lof

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Le sacrifice des femmes pour la guerre des hommes (suite 2)
« Réponse #2 le: 09 Juin 2025 à 17:07:07 »
Voici la suite 2 du thriller, tableaux 5, 6, 7, et sonnet II

Le sacrifice des femmes pour la guerre des hommes



5

C’est au septième jour du mois que le consultant gravit la plus haute colline.
Au pied du chêne sa demande a été enfouie, gravée dans des lamelles de plomb.
Une vieillarde est assise sur un socle de pierre.
Ses vêtements son pauvres, mais sa vie vertueuse.
Dans l’eau claire d ’une source elle se baigne.
Des herbes embrasées fument dans les chaudrons.
Leur parfum se mêle aux exhalations sulfureuses de la terre.
C’est à ce moment que la vieillarde couchée sur le sol d’humus, alors que vibre la mélodie des chaudrons et que bruissent les feuilles de chêne, dans cette enthousiasme né de la fusion des choses, la vieillarde en proie à de vibrantes convulsions, délivre sa formule sibylline.
Le consultant l’écoute pieusement.
Il se tourne ensuite vers les exégètes, sorte de prêtres savants, qui traduisent et interprètent le message hallucinant de la vieillarde.
« Pour que soufflent les vents et que démarre ta flotte de bateaux de guerre, il te faudra offrir un sacrifice ! »
Le consultant, avide de réponse, presse les prêtres d’être plus prolixes.
Une deuxième demande est adressée à la vieillarde maintenant épuisée sur le sol.
Ce sera seulement au crépuscule de ce septième jour que l’entière parole de la vieillarde sera révélée et que les exégètes dans leur robe de savoir annonceront gravement au consultant. 
Dans un premier temps il n’en saisit pas la portée.
Mais le sens, les jours suivants, lui apparait clairement dans toute sa cruauté.
6

L’orgue de foire joue à plein tube et répand ses refrains dans les allées.
La musique des chevaux de bois accompagne les galops qui tournent en rond continuel.
Les enfants plongent leurs narines dans des barbes à papa qu’ils brandissent comme  un nuage rose.
Je me dis que le rose pourrait bien virer au rouge sang.
On passe devant la baraque du train fantôme qui nous ouvre sa gueule béante.
Malgré moi je monte dans le train et m’engouffre dans le noir où les rires ressemblent à des hurlements terrifiants.
Mon gendre m’accompagne, me serre contre lui pour me protéger.
Mais quand dans l’obscurité surgit une figure barbue et grimaçante comme celle de mon mari, je ne peux me dérober à ses doigts griffus qui me tripotent et décoiffent mes cheveux.
Soulagée, lorsque le train arrive à destination dans les lumières de la fête, je dévore une gaufre brûlante et après on s’arrête à la baraque d’un jeu de massacre.
Il y a des mannequins en bois suspendus à une tringle de fer.
On décide de se payer une bonne partie de massacre.
Avec des balles de chiffons on vise les mannequins.
Il s’agit de les faire tomber de leur tringle sous nos coups.
Et avec nos gestes massacreurs on mêle des paroles :
Menteur ! Assassin ! Perfide ! Barbare ! Sanguinaire ! Bourreau ! Criminel ! Infanticide !
Je m’aperçois que mon gendre et moi nous visons le même mannequin, un vieillard barbu et grimaçant.
Sous nos balles de chiffons il dégringole de sa tringle en poussant d’horribles grincements.
Nous aurions envie de rire, mais c’est plutôt une rage joyeuse et libératrice qui accompagne chacune de nos balles.
Au bout d’un instant, la tenancière de la baraque, inquiète, nous fait signe de changer de cible, craignant sans doute que son mannequin barbu ne se remette pas de notre massacre furieux.
Ce n’est que lorsque je constate que la tenancière jeune et jolie, a, à s’y méprendre, un sacré air de famille avec ma fille Iphi, et qu’en en  faisant part à mon gendre belliqueux,  nous cessons sur le champ nos jets de balles sur le barbu grimaçant.
La tenancière, avec beaucoup de tendresse nous dit : Vous allez le massacrer mon vieux bonhomme de barbu, en s’évertuant à le raccrocher sur la tringle, son œil pantelant de l’orbite et le nez écrasé comme une patate.
Je m’apprête à saisir une dernière balle de chiffons mais la corbeille est vide, et je me réveille, toute en sueur, les mains crispées sur mes draps en boule, seule dans le lit, comprenant qu’un vilain cauchemar une fois encore est venu empoisonner mon sommeil.
7
     
Quand la mer est lisse le vent ne souffle pas, les vagues absentes accueillent l’enfant qui ne sait pas nager et le bouchon du pêcheur de castagnoles flotte mollement entre les récifs, quand la mer est lisse une coque de noix ouverte ne se renverse pas elle épouse le balancement de l’onde,  elle dérive jusqu’aux confins des océans sans jamais mouiller la nef de son noyau, quand la mer est lisse le galet rebondit avec d’infinis ricochets, les oiseaux marins piquent leurs proies sur l’épiderme de l’eau, quand la mer est lisse c’est que le vent se promène ailleurs, il faut siffler alors disent les gabiers et la brise en sandales de velours arrive dans les haubans, mais ça ne marche pas toujours, parfois il faut déplacer des montagnes, demander à la Terre de tourner autrement, que les banquises se frottent au Soleil, il faut dans le ciel creuser des routes pour que le vent circule dans ses chariots invisibles, quand la mer est lisse elle encalmine des centaines de bateaux qui attendent au port, avant de partir venger Ménélas qui s’est fait kidnapper Hélène par l’insolent Paris. 
SONNET II
Eriphile promet le pire à ses ennemis

Les initiales des mots sont des portails
Amour et Achille en forment les deux vantaux
Eriphile Iphigénie sont des noms rivaux
Ils sont source de mes maux noirs épouvantails

Elle adule son guerrier d’un amour aveugle
Je suis sur sa route pour tromper le destin
Qu’on allume le bûcher que brûle la putain
Avec elle aussi que flambent palais et meubles

Et toi le soldat tu seras veuf démembré
Contre l’ennemi troyen privé de ta cause
Tu périras par ta solitude morose

Voilà les vœux d’Eriphile à Iphigénie
On dira qu’ils sont les fruits de l’ignominie
Alors qu’ils sont que cris d’une femme torturée

« Modifié: 09 Juin 2025 à 17:17:14 par LOF »
Lof

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Re : Le sacrifice des femmes pour la guerre des hommes
« Réponse #3 le: 13 Juin 2025 à 17:02:07 »

 Tableaux 8,9,10 du thriller :  Le sacrifice des femmes pour la guerre des hommes


8

Dans la prairie les véhicules déchargent leurs installations.
Le personnel s’active comme un essaim de mouches.
Les responsables distribuent les ordres et surveillent leur exécution.
Agam est avachi dans un fauteuil de cuir défoncé et rallume son cigare qu’il peine à fumer sereinement.
Clytem tourne autour de lui le harcelant de questions.
Sont-ce mon mari des préparatifs pour une noce ?
Oui, et il y aura un autel comme pour les cérémonies.
Pourquoi ma fille ne vous suit pas ?
On entend des musiciens répéter sur une estrade, tandis que des artificiers font des essais pyrotechniques.
Plus loin de longues tables sont dressées.
Clytem, s’arrachant les cheveux de rage, court se réfugier sous les feuillages d’un bosquet.
Achil la rejoint.
Clytem implore son secours, mais il veut exprimer sa colère auprès d’Agam, Iphi arrivant le retient.
Arcas, aide de camp d’Agam, vient annoncer à Iphi les raisons de cette manifestation, ici, dans la prairie, aux abords de la ville.
Il dit qu’il y aura beaucoup de monde pour ce rituel exceptionnel.
Iphi va chercher son père au-milieu des tribunes qui s’élèvent devant la grande scène.
Dans son fauteuil enfin elle le trouve.
Il a ramené son chapeau sur le nez.
Elle se jette à ses pieds.
Elle a vu que l’autel ressemble à un gigantesque bûcher.
Des employés l’alimentent d’une montagne de fagots.
Elle a compris qu’elle y sera brûlée vive ce soir.
Mais elle ne vient pas pour plaider en sa faveur.
Elle demande à son père de ménager Clytem et Achil.
Eux seuls sont les vrais victimes. C’est ma seule prière, mon père, épargnez les ! Ma vie sans eux n’est rien. Et votre honneur par cela sera sauf.
Agam crache un morceau de cigare et dit que c’est le peuple qui le veut, contre le cours de l’histoire on ne peut rien.
Clytem, alertée par les larmes de sa fille, intervient à nouveau.
Elle déverse des tombereaux d’insultes, des déluges de honte sur le mari infâme, expliquant le ridicule d’une guerre qu’on ne peut justifier par aucune raison, surtout pas par le sacrifice de son enfant innocente livrée aux intérêts de la guerre.
Dans la prairie, le petit peuple des serviteurs s’affairent aux préparatifs. L’odeur de cuisson des brebis qui tournent lentement sur la broche émoustille les papilles. 
Un peu de vin déjà dans les cruches désaltèrent les assistants qui s’éreintent à monter les portiques, brancher les lumières et hauts parleurs, tandis que les artistes révisent leur numéro de chant et d’acrobatie.
Clytem est en pleurs, elle s’échappe du chantier maudit.
A son tour Achil arrive condamnant le chef.
Il lui reproche de transformer l’autel de mariage en scène de barbarie.
Achil n’a que faire de venger Ménélas, le frangin d’Agam, cocufié par Hélène.
Agam, furieux, congédie Achil, lui pourtant l’artisan de la gloire d’Agam.
Il dépose ses armes aux pieds du mauvais chef, mais il conserve son épée peut-être encore utile un jour.
Puis Agam reste seul, il écrase son cigare éteint, relève son chapeau cabossé, extirpe ses fesses flasques du fauteuil écrasé et regarde tristement le chantier en effervescence autour de lui.
Il monte sur la scène, devant l’autel, s’empare d’un micro et d’une voix trompétant annonce « Arrêtez tout ! La fête est annulée et remise à plus tard ! Exécution ! ».

9

Un quai de gare au petit matin.
Deux vagues silhouettes attendent dans la brume.
Non.
C’est la fumée des trains qui ne s’envole pas puisque les vents sont toujours absents.
La fumée plombe au sol.
Elle enveloppe les rares voyageurs sur le quai.
Ça tombe bien, les deux silhouettes veulent rester inconnues.
L’une d’elles dit à l’autre :
Il faut s’enfuir rapidement avant qu’on nous reconnaisse !
Elle porte une valise légère.
Toutes deux sont dissimulées sous un large manteau.
Sous l’un d’eux se devine une belle stola blanche de mariée.
La silhouette à la valise dit :
Pourquoi tu traînes cette robe sur toi, petite sotte ? Elle est inutile puisque tout est annulé.
C’est en souvenir de lui mère, je ne peux pas l’oublier.
Il faut se sauver, il y a des soldats partout, répond la mère. S’ils nous voient ils nous tueront. C’est ton père qui nous ordonne de fuir pour que tu échappes au sacrifice.
Mais la femme cesse de parler, une patrouille de soldats opère dans les parages.
Très lentement un train débouche du tunnel et rentre en gare.
La mère tient sa fille par le bras.
Non ! Je ne veux plus partir mère, ma place est ici !
Elle s’échappe des mains de sa mère, déjà un talon sur le marchepied du wagon.
Elle est en larmes.
La porte se referme sur elle, la fille, éplorée, reste sur le quai, tandis que la locomotive siffle et s’éloigne dans un halo de fumée.
Malgré la nébulosité de la scène, rien n’est passé inaperçu au regard d’une autre femme, postée derrière un pilier, observant le jeu déchirant des deux silhouettes en manteau.
L’observatrice s’appelle Eriphile, une esclave affranchie dernièrement par son maître.

10

Les grenouilles sont incroyablement bavardes dans le silence.
Sur les joncs les libellules et les demoiselles jouent à saute-mouton.
Entre les roseaux, une barque se fraie un passage.
A bord une ombre épuisée.
A peine bouge-t-elle la tête pour implorer, entre la faille des nuages, un ciel qu’elle n’a jamais maudit.
La barque sans rame est rongée par les mousses du marais.
Sur un îlot couvert de branchages morts elle vient s’embourber.
L’ombre mollement secouée choit sur le bastingage.
Tout est suspendu dans ce silence poisseux suffocant.
Puis un froissement de feuillage anime la butte de terre.
Iphi c’est toi ? s’exclame la voix d’un homme à l’air farouche qui apparaît.
L’ombre n’a pour réponse que celle d’un regard stupéfait.
L’homme enjambe la barque et embrasse l’ombre, qui dans un souffle précipité lui chuchote :
Il réfute le sacrifice, mais il interdit notre mariage. Disparais Achil ! C’est sa réponse à ton insolence envers lui !
Puis elle raconte la fuite de sa mère qu’elle n’a pas voulue suivre.
Elle relate son errance, son égarement ici dans le marais où elle s’enlise depuis des jours.
Sa stola immaculée sur elle est couverte de boue, les ronces l’ont mise en charpie.
Elle supplie Achil de se réconcilier avec Agam pour gagner la guerre, alors que Achil veut tuer Agam et détruire le bûcher pour sauver Iphi.
Les moucherons virevoltent au-dessus de l’eau stagnante où un reflet de soleil éblouit l’œil larmoyant de la jeune femme. Au fond du marais elle voit onduler un énorme serpent à neuf têtes. Triste présage.
Achil éloigne la barque du rivage et rejoint le fleuve qui ramène le couple à la ville.
La rumeur des soldats qui s’y répand apprend que Clytem, dénoncée par Eriphile, a été retrouvée, dévoilant ainsi le plan de renoncement d’Agam.


Lof

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Re : Le sacrifice des femmes pour la guerre des hommes
« Réponse #4 le: 22 Juin 2025 à 10:22:42 »
  Je ne peux laisser mes 500 lecteurs plus longtemps dans l'impatience de connaître la suite et fin de mon trépidant thriller. Voici donc le dénouement.   

11

Nous arrivons au bistrot et on boit une petit verre de vin blanc sur le zinc.
C’est l’été.
Dans la rue le cortège commence à se former.
Des gens portent sous leurs bras des pancartes  qu’on ne peut pas encore lire.
Avec moi, des collègues de travail, Tibulle, Cléon, Procas, m’accompagnent et boivent aussi un coup.
On n’est pas tous d’accord pour savoir si on doit se joindre au cortège dans la rue.
Tibulle pense qu’il ne faut pas écouter les extrémistes va-t-en-guerre, Procas est plus réservé, quant à Cléon il serait partant tout de suite sans condition.
Pour moi, je pense que, mais notre discussion est interrompue par la présence d’une femme assez jolie, pourtant aux traits déjà creusés par la vie.
Elle est assise à une table voisine.
Elle se présente sous le nom de Eriphile.
Elle s’insurge contre  nos hésitations qui font honte à l’honneur de la patrie, dit-elle.
On comprend qu’elle est très impliquée dans les évènements et qu’elle serait pour beaucoup à l’initiative de cette manifestation qui grossit de plus en plus dans la ville.
Des banderoles défilent devant le bistrot .
Eriphile se lève, nous regarde d’un air méprisant, et court se mêler à la foule.
Elle sort de son sac une bannière qu’elle déplie sur laquelle on peut lire en lettres de feu « A mort Iphigénie ! ».
D’autres slogans sont scandés par la foule du style « Agamemnon trouillard ! », « Du vent pour nos bateaux ! », « Obéissons aux dieux ! », « Vive la guerre ! ».
Mon collègue Cléon, galvanisé, quitte le bistrot et se joint au défilé des enragés.
Des militaires, arme au poing, entonnent des chants guerriers.
C’est tout le poumon d’une nation, descendu dans la rue, qui s’égosille pour faire ployer leur chef récalcitrant au sacrifice de sa fille.
Il est prévu que le cortège se rassemble au forum pour un meeting, avec prises de paroles des tribuns et des « tribunes », puisque madame Eriphile a prévu de s’exprimer.
Tout ça donne la chair de poule.
Un autre verre patron. Et à mes deux collègues aussi, Tibulle et Procas. Que pensez-vous de tout ça cafetier ?
Il s’empresse de remplir nos verres.
Son épaisse moustache recouvre la réponse de sa bouche masquée.

SONNET III
Eriphile raconte son histoire

Je suis une enfant engendrée de l’innommable
D’une belle Hélène engrossée par un roi
Un matin qu’elle dansait nue au fond des bois
Alors on me cacha de l’acte condamnable

A mon vrai nom on en substitua un autre
Nommer la vérité serait signer ma mort
A chaque occasion je devais avoir tort
Voilà en quoi ici se résume ma faute

Je devins une prise de guerre et esclave
Mais amoureuse de mon conquérant ingrat
Qui jouissait salement de moi entre mes bras

Aujourd’hui je peux sauver un peu mon honneur
Et choisir sans regret le parti de l’horreur
Voir brûler celle qui de ma vie fut l’entrave

12

De l’immensité du ciel vient la lumière qui s’infiltre par l’étroitesse des murs pour couronner le front des vivants.
Les gardes sont de l’autre côté de la porte aux lourds verrous.
Dans les fosses humides du palais il n’est pas aisé de savoir où en est la course du soleil.
La prisonnière appelle le garde.
Apportez- moi de quoi écrire et vite avant que le jour ne tombe !
Calame, encrier et parchemin lui sont livrés.
Et enlevez- moi les chaînes, j’ai besoin que mes mains soient libres. Pensez-vous que je veuille me sauver comme une vulgaire esclave ? Je suis au cachot avec mon consentement.
La prisonnière s’assied sous le dernier rayon de lumière qui filtre dans le noir cachot.
Elle plonge son calame dans l’encrier rempli d’un mélange de fumée charbonneuse et d’eau, et elle écrit sur la peau de parchemin.
« Mon père, par amour pour vous et par respect, j’accepte le sort auquel le cours de l’histoire me destine. A ma mère, je demande de ne pas se rebeller contre le peuple et son roi qui est son mari. Je lui recommande de veiller sur mon petit frère Oreste qui aura besoin de la tendresse d’une mère intentionnée. Et toi mon Achille, oublie-moi ! Dirige ta colère contre l’ennemi de la nation. Je te souhaite la gloire que ton courage mérite. Je n’ai pas peur de mourir. C’est l’unique chemin que m’offrent les dieux. Ainsi que le remord vous épargne tous, vous qui exécutez leurs lois. Votre fille dévouée Iphigénie. »
Le rai de clarté sur le parchemin diminue.
C’est dans une pénombre familière aux rats et aux scorpions que la prisonnière grave ces derniers mots sur la peau de chèvre.
Dans la ténèbre épaisse sa conscience toujours la guide.
Le garde à nouveau rentre dans le cachot, plie le parchemin et demande :
A qui madame dois-je remettre le message ?
A la postérité mon ami, les sages qui me condamnent !
Il s’apprête à enchaîner les poignets de la femme, mais une pensée l’en détourne, il ressort, verrouillant sans bruit la lourde porte rongée de vermine.

13

A cette heure-ci les bistrots sont remplis de monde.
Les téléviseurs sont allumés.
Il n’y a pas de match de football ni de rugby.
Mais personne ne veut rater l’événement national.
Le patron du bistrot a fait l’acquisition d’une nouvelle télé à écran panoramique et haute définition, les couleurs sont extras.
La télé montre une procession de gens lentement à travers la ville.
Elle arrive sur une vaste esplanade.
Un groupe de choristes entonne le péan, ce poème lyrique en l’honneur de la nature avant une bataille.
Le public reprend les formules rituelles.
Des joueurs de flûtes, de trompettes et de tambourins accompagnent les chants.
Armés de boucliers des danseurs simulent des combats.
Dans les vasques brûlent des encens, on imagine l’enivrante senteur d’épices et de résine.
Mon collègue Cléon s’est approché du téléviseur, comme s’il voulait vivre plus intensément chaque moment de la cérémonie.
Je suis resté assis au bar avec Tibulle et Procas. Nous sirotons notre petit blanc.
Puis après d’autres prières chantées et dansées, la télévision montre l’autel qui ressemble à un bûcher.
Déjà une épaisse fumée se propage.
Une femme est amenée, entourée de prêtres.
On ne distingue pas son visage mais son allure est fière.
Elle est revêtue d’une longue robe blanche.
Bientôt elle se confond avec la fumée sur le bûcher.
Les flammes lancent leurs mèches de couleurs comme des langues voraces.
Dans le bistrot un profond silence s’abat sur les clients.
Chacun est pétrifié devant le téléviseur.
On entendrait presque le craquement des fagots entre train de brûler.
C’est une crémation vive à laquelle on assiste.
Un sacrifice humain pour que tout rentre dans l’ordre des choses.
Agam est présent, figé et blême, engoncé dans sa parure royale.
Cela doit durer de longues minutes.
Le bistrot est plein à craquer, chacun réfugié dans un pieux recueillement.
Toutes les tables sont occupées, sauf une, celle où la belliqueuse Eriphile l’autre jour, nous harcelait de ses injonctions furieuses.
Je la revois encore dans  la rue réclamant la mort d’Iphigénie.
C’est chose faite aujourd’hui, sur les écrans, retransmis en couleurs en haute définition.
Tibulle et Procas ne finissent pas leur verre sur le comptoir.
La moustache du patron est toujours aussi tombante sur ses lèvres closes.
Puis le téléviseur cesse de diffuser le reportage.
L’écran est noir avec une musique religieuse qui chamboule les cœurs, même celui de Tibulle baissant la tête, les mains jointes.

14

Au pied de l’autel il y a encore un tas de cendres, les restes d’Iphigénie la pure.
Mais le vent souffle et les cendres s’envolent.
Dans le port les bateaux sont partis.
On n’entend plus le cliquetis des agrès contre les mats.
On entend les lamentations d’une femme sur le quai désert.
Elle est recourbée sur sa douleur.
Elle s’adresse à la flotte des vaisseaux au large.
Elle clame que le vent devienne tempête, ouragan, et que chaque vaisseau criminel se brise dans les éléments, que le folie guerrière d’Agam soit emportée par les squales les plus affamés, que le corps du roi abject soit déchiqueté, démantelé, dispersé aux quatre points du globe, que son sang rougira de flots immondes, elle prédit que l’ennemi troyen massacre un à un l’armée du mari assassin, que chaque coup de glaive soit la vengeance sanguinaire d’une mère dont la fille innocente a été immolée, elle dit que le vent qui souffle maintenant est rempli des poussières de sa fille, et qu’il empoisonne chaque soldat qui voudra conquérir une terre nouvelle.
Elle proclame encore d’autres calamités pour ses compatriotes barbares partis dans les vaisseaux en haute mer.
Sur l’embarcadère tout fuit la souffrance d’une mère ravagée et anéantie.
Les lézards se coulent dans les pierres, les scarabées d’or rejoignent leur chrysalide.
Mais pour la peine d’une femme dévastée il n’y a aucun refuge.
Clytem est effondrée sur le môle comme une épave fouettée par les vents.
Plusieurs heures s’écoulent avant qu’une âme ne vienne se perdre jusqu’à ce bout du monde.
Qui pourrait distinguer celle-ci alors qui pointe dans le crépuscule ?
Elle s’avance sur la digue, pareille à une fée légère, jusqu’à l’épave humaine.
Elle se penche et seules sans doute les étoiles entendent le chuchotement qu’elle répand sur le débris d’os et de chair :
Ma mère, il faut vous lever, le vent est glacial et il vous transperce. L’histoire réserve des surprises et révèle ses secrets. Alors que j’attendais ma dernière heure avant qu’on me conduise au sacrifice, un prêtre est venu me libérer de mes chaînes. Il m’a dirigé vers un lieu sûr et austère. Il m’a offert une nourriture frugale et il me regardait étrangement avant de parler.
La fée légère s’interrompt, elle caresse les cheveux défaits de la femme prostrée.
A l’extrémité de la jetée le faisceau du phare balaie l’écume blanche des vagues.
Ma chère mère, écoutez la suite. La vérité parvient jusqu’à l’entendement de mes bourreaux. Une esclave a été désignée à ma place pour être plongée dans les flammes de l’autel. Une fille illégitime, née de la fornication honteuse de Hélène avec un prince. Le nom d’Iphigénie lui était attribué, mais bannie et chassée elle avait endossé celui d’Eriphile pour masquer sa véritable origine. Les prêtres en ont eu connaissance et sur le champ ils autorisèrent alors la juste substitution.
La fée marque une pause, puis gravement elle ajoute :
Avec une esclave tout devient possible. Mais c’est toujours une femme, comme une double peine.
Clytem lève les yeux.
Son sourire s’illumine.
Sa joie est trop grande pour la faiblesse des mots.


FIN

« Modifié: 22 Juin 2025 à 10:43:53 par LOF »
Lof

 


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