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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » L'heure du thé

Auteur Sujet: L'heure du thé  (Lu 1077 fois)

Hors ligne Luna Psylle

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L'heure du thé
« le: 03 juin 2025 à 10:56:01 »
   Salut lecteur !

   Un peu de contexte : cette histoire a été ma tentative pour le BlindTexte, mais ceux qui me lisent ces derniers temps m'auraient devinée sans trop de peine, donc ça m'enquiquinait de la proposer au jeu. Je l'offre donc ici : une histoire positive, pleine de douceur et de bienveillance. J'ai même réussi à y caser quelques phrases nominales pour Rémi. Par contre, toujours pas de chat, désolée ; peut-être un jour...
   Pour les corrections, j'ai deux autres projets sur le feu, en plus de désagréments hors écriture, donc je me concentrerai un temps sur les fautes rapides à corriger. Un jour, quand mon cœur sera prêt, je mettrai cet univers de Space Opera en place, et ces deux personnages, comme ceux de mon Hiver, de mes Tic-Tac ou de l'Atelier, l'intègreront.
   Je voulais surtout le partager pendant que le BlindTexte est en cours : pour un peu plus de joie.

   Une bonne lecture à toi !



L’HEURE DU THE

   Le Grand Prime s’arrêta sur le pont d’observation, près du mess. Désert. Plusieurs membres d’équipage lui avaient déconseillé de s’attarder ici seul trop longtemps. Il s’installa sur une banquette avec un profond soupir d’aise. Ses écailles dorsales frissonnèrent, engourdies par une sensation de déséquilibre face l’immensité cosmique, perdu dans son vide. Paysage obscur, clairsemé d’étoiles lumineuses. Le vaisseau se rapprocha un court temps d’une planète, dont l’atmosphère apporta des nuances plus claires et colorées à la voûte céleste.
   Soudain, il entendit un souffle : court, presque coupé, il ne lui parut guère inquiétant. Il se retourna et la repéra aussitôt. L’enfant – humaine, comme le reste de ses hôtes – l’observait de ses grands yeux impressionnés. Deux prunelles sombres en amande, pareilles à ce ciel qu’il admirait. Une bandoulière en toile sur l’épaule, elle portait à bout de bras une épaisse valise qu’elle déposa à l’autre bout du banc. Elle étudia ensuite le Prime : le cuir de sa peau recouvert d’écailles disparates, longues et courbes, semblables à celles des échidnés, les orbites creusées où se dissimulaient son regard d’onyx, et ses trois doigts longilignes terminés par des griffes.
   — Vous êtes…
   — Un dignitaire, en voyage diplomatique, répondit-il devant son hésitation.
   Elle sursauta et tritura quelques unes des boucles derrière son oreille. Le Prime devina qu’elle n’allumait pas toujours son traducteur, un bon réflexe pour entraîner son ouïe à toutes les subtilités d’un dialecte, sans l’aide d’outils. Il attendit qu’elle terminât pour lui expliquer la raison de sa présence à bord. Elle l’écouta avec attention, captivée par ses mots, et lui posa de nombreuses questions, sur sa mission, son anatomie, son monde, sa vie. Plus il lui répondait, plus elle se montrait curieuse. Au bout de ce long interrogatoire, elle lui saisit le bras, son enthousiasme teinté de doute. Ce geste surprit le Prime, que les humains n’osaient pas toucher en dehors d’obligations protocolaires. Elle lui demanda :
   — Tu veux bien jouer à boire le thé avec moi ?
   Elle posa sa question du bout des lèvres. Le Prime comprit ce qu’elle ne dit pas. Une enfant solitaire, sans ami pour jouer avec elle ; des adultes concentrés sur leurs missions ; des camarades trop peu présents sur un navire de transport. Il ne l’interrogea pas sur cette solitude forcée, ni sur les règles de ce jeu.
   — Bien sûr.
   Le cri de joie de la fillette lui réchauffa l’échine. Elle courut en tous sens et il l’observa. Elle ramena face à la banquette un support, sur lequel elle posa sa valise. Ensuite, elle disposa divers coussins. De sa bandoulière, elle sortit ses poupées, un kaléidoscope des peuplades du Consensus Intergalactique, qu’elle installa avec soin. Alors seulement, elle ouvrit la valise. Un service à thé en émergea. Elle s’assit à côté du Prime et pencha la tête vers lui :
   — Tu t’appelles comment ?
   — On me nomme le Grand Prime.
   Un titre pour rappeler qu’il était désormais le premier de son monde et de son peuple : leur première voix, leur premier visage. De ses décisions dépendaient tous les habitants de sa planète et ceux qui s’étaient envolés dans les différentes galaxies que regroupaient le Consensus. Un rôle si important qu’il ne se permettait plus d’être lui-même. Il était eux.
   — Il est bizarre ton prénom !
   — C’est un titre.
   — T’as pas de prénom ?!
   — Plus maintenant.
   — C’était quoi ton prénom avant ?
   Il marqua un silence.
   — Kerlœrus, lui confia-t-il.
   — Je peux t’appeler comme ça ?
   Son insistance mutine inspira Kerlœrus qui tendit une de ses griffes vers elle – une coutume humaine apprise :
   — Si tu me promets de ne jamais le prononcer devant quiconque.
   — Promis ! s’exclama-t-elle en nouant son doigt minuscule dans la courbe de la griffe. Moi, je m’appelle Céleste.
   Ce serment scellé, elle versa un thé invisible dans leurs tasses. Il l’écouta raconter sa journée d’étonnantes recherches et se sentit presque apaisé de ses exclamations, des conclusions parfois exubérantes qu’elle trouvait pour toutes les choses de son quotidien, du bruit incessant des machineries au passage d’une comète voisine. Kerlœrus apprit que ces dernières étaient le fruit d’un pet retenu trop longtemps par une créature cosmique encore inconnue. L’idée lui tira un sourire. Les deux nouveaux amis restèrent pendant ce qui sembla une paisible éternité.
   Soudain, la commandante entra, accompagnée d’une machiniste, et se figea devant la scène, une grimace gênée sur le visage. Sa compagne n’osa pas redresser la tête. Ce fut pourtant elle que Céleste remarqua en premier :
   — Maman !
   Elle courut dans les bras de sa mère, qui s’excusa auprès du Prime pour le désagrément. Les deux femmes expliquèrent à Céleste qu’il s’agissait d’un haut dignitaire qu’elle ne devait en aucun cas déranger avec ses jeux de petite fille. Aussitôt, Céleste bomba la poitrine et les reprit :
   — C’est le Grand Prime ! Il va sceller un accord de libre circulation aux abords de la frontière nubiléenne, pour les vaisseaux civils de nos deux peuples. Comme ça, on sera plus obligés de contourner leur système et risquer la zone noire où les pirates sévissent, pour arriver à la galaxie de Rchatcha.
   Les femmes s’adressèrent un regard surpris, puis la capitaine s’agenouilla face à Céleste :
   — Rachtcha, la corrigea-t-elle. Tu as très bien compris sa mission. Maintenant, tu dois rentrer chez toi avec ta mère. Et souviens-toi : tu ne dois plus déranger le Grand Prime jusqu’à notre arrivée sur Terre.
   — Oui Capitaine…
   Le regard bas, elle rangea ses affaires avec soin et retourna auprès de sa mère. Arrivée à la porte de l’ascenseur, elle posa le tout au sol et revint vers le Prime qu’elle serra contre elle, sans écouter les réprimandes.
   — Tu reviendras jouer avec moi ?
   — Céleste ! la gronda sa mère.
   — Promis.
   Le Prime la regarda partir un grand sourire aux lèvres, certain qu’elle causerait tous les soucis de l’univers à ses parents pour reprendre le thé avec lui, ou avec quiconque accepterait son jeu, fusse-t-il allié ou ennemi.

*

   Nostalgique, le Grand Prime observa le service à thé. La machiniste resta un long abasourdie qu’il se souvînt de cette journée, avant de l’obliger à deux promesses. Elle lui expliqua que ce jeu entre sa fille et lui, qui dura tout le long de ce voyage vers la Terre, motiva cette dernière à intégrer l’Académie Linguistique Intergalactique. Il surveilla ses progrès jusqu’à son diplôme et lui proposa le poste de Conseillère en cultures intergalactiques du Grand Prime, à la surprise de tous. Première promesse.
La porte de sa cabine privée s’ouvrit et il devina que Céleste éteignait son traducteur, dont elle n’avait plus vraiment l’utilité et qu’elle gardait uniquement par confort lors des visites diplomatiques :
   — Kerlœrus, l’appela-t-elle en se frottant le visage de fatigue. Les dignitaires sont installés et…
   Elle s’arrêta net :
   — Mon service à thé ! Je pensais l’avoir perdu ! Maman…
   — Me l’a cédé il y a un certain temps contre deux promesses, lui avoua-t-il.
   Elle frôla la porcelaine du doigt, son regard perdu dans un lieu qu’il ne connaissait pas.
   — Ma grand-mère me l’a offert il y a longtemps. Un héritage familial. On en buvait chaque soir, assises sur le ponton de sa maison. Je devrai le transmettre à une nouvelle génération, le temps venu : c’était son souhait.
   Seconde promesse.
   — Et ainsi, l’objet s’imprègne de nouveaux souvenirs, de nouvelles histoires. Veux-tu bien jouer à boire le thé avec moi ce soir ?
   Elle rougit :
   — Arrête ! J’étais gamine ! Tu as du thé aux fraises ? bredouilla-t-elle après une hésitation.
   Ils s’installèrent, comme les vieux amis qu’ils commençaient à devenir l’un pour l’autre, et mirent à chauffer un vrai thé aux fraises des comètes. Céleste jaugea le service, qui lui apparut minuscule au regard de ses souvenirs, ce qui n’atténua en rien le goût fruité et épicé de leur boisson.

Hors ligne Alan Tréard

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Re : L'heure du thé
« Réponse #1 le: 03 juin 2025 à 20:16:09 »
Bonjour Luna,


Dommage que tu ne participes pas au Blind Texte, j'aurais été amusé de tenter de deviner quel est ton texte.

J'ai beaucoup aimé l'aspect positif du texte qui répond bien au thème demandé. Les deux personnages sont attachants et je me suis demandé quelles aventures les attendaient tous les deux. C'est un super récit à mes yeux.

Pour l'amélioration du texte, je dirais que j'aurais pris plaisir à en connaître un peu plus sur les systèmes interstellaires. Le foisonnement de détails ne me dérange pas, et me plaît même.


Merci à toi pour ce moment de lecture.

Et à bientôt sur le Monde de l'Écriture.

Hors ligne Cendres

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Re : L'heure du thé
« Réponse #2 le: 04 juin 2025 à 11:25:49 »
Merci pour le partage de ton texte.

C'est plus un moment de vie dans un univers de SF. Ton récit aurait put se passer de nos jours sur Terre sans être dans de la SF.
L'enfant ne respecte pas le protocole, pour pouvoir jouer avec son nouvel ami.

Tu aurais pu inclure un chat de façon indirecte dans ton histoire. Céleste aurait pu avoir avec ses poupées un chat en peluche.
"Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou."
Albert Camus

Hors ligne Luna Psylle

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Re : L'heure du thé
« Réponse #3 le: 04 juin 2025 à 16:58:45 »
Salut !

Merci pour vos retours !

@Alan, oui, sûrement qu'il me faudra réfléchir à l'univers étendu, mais peut-être pas sur ce texte même, sauf si Kerlœrus apprend la spatiopolitique à Céleste pendant le voyage ;) vu que là, on parle d'un jeu du thé comme premier lien entre deux futurs grands amis, ça me semble de trop :D

@Cendres, je suis d'accord que ça aurait pu se passer sur Terre, et alors il me faudrait sûrement imaginer une raison à l'étonnement de Céleste face à Kerlœrus, une différence significative pour son apprentissage de la diversité, sur Terre (vu que c'est aussi un peu ce qui est montré). Pour le chat, ça me semble plus délicats dans ce cas précis, vu que ses peluches incarnent différentes races qui composent son univers. Je peux même ajouter avec certitude qu'après ce voyage, elle cherchera une nouvelle peluches pour incarner Kerlœrus, comme pour se souvenir de toutes ces rencontres. Autrement, oui, un chat en peluche reste une bonne idée ^^

Une bonne soirée à vous deux !

 


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