(Grèce antique, guerre du Péloponnèse)
Voilà des lustres que les cieux voient Athènes s’opposer à Sparte, deux villes illustres. Un combat sans fin afin de savoir qui est le véritable maître de la civilisation. Qui aura l’aval ? La sagesse et la finesse ou la vigueur et la rigueur ? Pour trancher et pour éviter une hostilité qui s’éternise, il est décidé d’un commun accord de confronter les dix meilleurs guerriers de chaque parti. Le sort de leur combat scellera celui des milliers de la populace. Arkis, l’un des plus adroits hoplites de la région d’Athènes, est sélectionné comme chef de l’expédition. C’est un honneur qu’il tient en haute estime et il a à cœur de mener à bien cette importante mission. Cependant, des brumes envahissent son esprit qu’il n’arrive pas à chasser. Il a tant perdu d’êtres chers et sens une hésitation dans sa fougue. Un bon présage pourrait lui redresser l’échine et lui redonner confiance en ses aptitudes.
Avant son départ, Arkis se présente au temple d'Apollon pour un augure. Il y pénètre sous l’invitation muette des prêtres. Passant du hall illuminé par le soleil ardent vers la pénombre froide du sanctuaire, ses yeux deviennent aveugles. Des voiles glissent sur son visage et ses épaules. Sa vision se précise et il distingue au fond de la salle un autel éclairé par une affable flamme. Une jolie jeune femme habillée de blanc apparaît, elle semble sortir directement de l’ombre des murs. La lumière ténue adoucit ses traits, agrémente sa svelte silhouette et ajoute un étrange éclat à ses yeux. Arkis prend place sur le seul siège et dépose son offrande dans le bol en or à ses pieds. La si belle sibylle acquiesce et se détourne.
La jeune femme s’agenouille devant l’autel, ses fesses rondes appuyées sur ses pieds nus. Elle dispose sa robe blanche et diaphane autour d’elle comme une corolle de pétales. Elle approche son visage de la lampe à huile sur la table et souffle délicatement la flamme pour la faire vaciller. Elle prend un vase déposé au sol et en retire trois tiges d’encens. Elle les allume une à une et les plante debout dans un bol rempli de sable fin près de la lampe. Sur le côté opposé, elle détache quatre feuilles d’une plante qui pousse dans un pot de faïence et elle les porte à sa bouche. Elle les mâche pendant qu’elle saisit la longue plume de paon déposée sur les crochets de l’autel et la passe sur ses bras et son visage en murmurant des psaumes. Sa peau frémit sous le chatouillement de la douce rémige puis elle hume profondément le parfum qui embaume l’air et elle observe avec attention la danse de la flamme. Elle chante d’une voix aiguë quelques paroles diffuses, les répétant en balançant légèrement la tête de droite à gauche. Soudainement, elle lève le regard vers le haut et s’écrie.
– Les cinq sens, au pouvoir !
Elle s’affale aussitôt sur le sol comme dépourvu de vie, ses yeux sont blancs. Ses membres s’agitent lentement de spasmes puis se mettent à trembler violemment. Sa peau s'illumine d'une lueur verte et son corps s'élève doucement au-dessus du sol. L'iridescence s'accentue jusqu'à éclairer la salle comme le jour. Elle flotte à quelques pieds de la dalle lorsqu'elle hurle d’étranges paroles. Elle devient le vaisseau des dieux, Arkis écoute attentivement son oracle.
Vaines velléités sèment haine, peine, aime
Interfèrent rétorsion, chasse, mort et guerre
Les flammes brûlent les frères croisant leurs lames
L’eau tourne, verse, coule, sauve du fléau
La terre gronde, lève, courbe, se fait taire
L’air brouille, pestifère et vole pour soustraire
Les armes se croisent qu’à la croisée des larmes
Une vengeance en délivrance est sans engeance
L’homme la regarde alors qu’elle s’évanouit, inerte au sol sauf pour le doux gonflement de son torse. Il fronce les sourcils, son visage rougit. Est-il en colère ou intimidé par cette envolée de paroles insensées ? Sa raison est en désarroi, trouvera-t-il la clé pour résoudre cette énigme, cette étrange prophétie ? La première énoncée exprime sans doute la folie de cette guerre interminable entre Athènes et Sparte qui n’accroît que la misère de tout le peuple. La deuxième doit se référer aux dieux qui interviennent de part et d’autre, Artémis, Hadès et Arès, mais lequel représente la rétorsion ? Son vaisseau sera-t-il brisé sur les mers en chemin vers Sparte ? Les quatre éléments semblent s’élever contre son entreprise, cependant, certains vers se terminent par un aspect positif, le soustrayant des infamies. Sans doute Athéna, sa protectrice bien aimée, saura le tirer de tous ces mauvais présages. Il doit chercher auprès des siens un soutien philosophique afin d’élucider les passages nébuleux de cet oracle.
Il se lève et regarde avec amertume son offrande qui brille au fond du bol d’or. Il se détourne et avance à petits pas, lui qui était entré en ces lieux avec conviction, il les quitte avec un esprit éperdu. Le doute envahit son âme, pourra-t-il mener à bien cette expédition ? Fait-il face à des forces inexorables qu’il ne peut aucunement vaincre ? Il entend un froissement derrière lui, il fait un pas de côté, la main sur la garde de son glaive, par réflexe. Il aperçoit la si belle sibylle pétrifiée, à genou devant le bol en or, ses doigts tendus vers les pièces d’argent. Son regard étincelant l’observe avec attention, puis elle termine son geste en remarquant qu’il relâche sa prise sur le pommeau. Elle se saisit de l’offrande, sans sourciller et sans souci, se lève, se faufile et disparaît dans l’obscurité au fond de la salle.
Des cris de douleur accueillent Arkis à la sortie du temple. Il se lance sur le parvis et évite de justesse une lance qui se fige dans le linteau de l’entrée. Il aperçoit les assaillants au bas des escaliers qui massacrent les prêtres et qui mettent le feu à leur logement longeant le couloir en colonnade. Qui ose s’attaquer à ce temple d’Apollon ? Arkis se saisit de la lance, vise l’un des brigands, envoie la pointe qui transperce ce torse. Il dégaine son glaive et se précipite dans la mêlée. Son arme devient un second soleil, éblouissant ses adversaires. Porté par une force intérieure incommensurable, sa lame s’élève mainte fois pour trancher agilement des bras et des cous. Malgré sa témérité, aucun des assaillants n’arrive à lui percer la peau. À lui seul, il met fin au carnage en les abattant tous. Il remarque le blason qu’ils portent à leur tunique : des hommes de Sparte. Ces vauriens se sont aventurés si loin de leurs terres pour lancer cette attaque sournoise. Il laisse de côté sa profonde colère et il décroche des rideaux et des draps pour étouffer quelques flammes afin de se tracer un chemin vers la sortie. Sur ses épaules, il transporte un à un les prêtres blessés pour les emporter hors du danger, à l’extérieur des murs du temple.
Alors qu’il dépose le dernier des hommes de foi, son regard se tourne vers l’entrée sombre de la salle des oracles. Il y aperçoit une svelte figure habillée d’une légère robe blanche qui titube au haut de l’escalier. Avec un ultime effort, Arkis s’élance à sa rencontre et la rejoint au milieu des marches, tout juste avant qu’elle ne défaille sous la chaleur des feux. Il l’attrape au creux de ses bras, il soulève facilement cette frêle jeune femme et l’emporte hors du sanctuaire. Elle ne cesse de tousser pendant qu’il la transporte, a-t-elle trop aspiré de ces viles fumées de l’attaque ? Il l’allonge à l’ombre d’un olivier près des prêtres. Les yeux de celle-ci brillent d'une lueur verte et se fixent sur son visage soucieux penché vers elle. En lui agrippant avec force le col de sa tunique, elle lui chuchote.
– Brave hoplite, ceci n’est que la première des épreuves qui se dressent sur ton chemin. Mais ton courage en cet instant démontre que les dieux ont bien choisi leur champion et ils t’accompagneront dans cette longue aventure.
Sa poigne se relâche, ses yeux s'éteigne, sa main glisse le long du torse et termine sa course sur son propre cœur. Plus un seul souffle l’anime, elle est morte en lui livrant ce dernier message. Arkis lui referme délicatement les paupières. Une victime de plus qu’il ajoute à sa liste de doléances. Il retrouve sa fougue et sa détermination. C’est décidé, demain, son expédition prendra la direction de Sparte.
Vilmon