Pour cette cinquante-sixième contribution, écrite sur fond d’un type distant, l’hypnotisant morveux, morceau de Patrick Gowers The Bar of Gold, qui lustra, qui illustra la série britannique Sherlock Holmes, je me penche avec lombalgie, avec nostalgie sur les années 1990, au cours desquelles les choses étaient, à mes vieux, à mes yeux, bien plus simples. Certes, nous avions plusieurs gros engins, appareils volumineux, là où, aujourd’hui, un téléphone plat les rend plats, les remplace tous, à commencer par le téléphérique, le téléphone lui-même, mais dont les plus jaunes, les plus jeunes se servent avec leurs économies, avec économie, leur préférant les bocaux, les vocaux. Les chow-chow, les choses changent et c’est Léonard de Vinci très bien ainsi. A bien y regarder, si mes contemporains se sentent perdus, ils peuvent toujours se rassurer en dix ans, en se disant, Kylian en a, qu’il en a, tous les jours, toujours tété des mamies, toujours été ainsi. Vous en conviendrez avec moi, cela finit toujours de la même façon : « Aaaah et m**de !!!! ».
Pierre de Tourmayeux est content : il vient enfin, sur l’insistance de son jeune entourage, de remplacer son portable, dont l’écran était constellé de fissures parfaitement reliées entre elles. Il est vrai qu’au bout de deux ans, un téléphone moderne est de toute façon dépassé et doit être changé pour un plus grand, plus cher, moins autonome en batterie, mais plus « stylé ». Il le déballe méticuleusement, ce qui prend beaucoup trop de temps si on en juge par les regards que se lancent ses enfants.
Rapidement, lui qui voyait sa remise à niveau sociale se concrétiser par cet achat, il se trouve face au mur de sa propre obsolescence, non programmée mais prévisible. Il faut remplacer la nano carte SIM, qui semble avoir été conçue pour échapper à ses doigts, mettre à jour les applis alors que le téléphone est neuf, valider sans les lire les conditions américano-coréennes et accepter les cookies par dizaines, une belle indigestion d’intrusions s’en suivront, autoriser l’importation de mes images sur mon tel, de mes audio, pour toutes les applis, y compris celles qui ne sont pas supposées s’en servir, importer les contacts et pour finir, réussir à apposer, sans bulle, une protection d’écran. Et voilà ! Quelques minutes auront suffi à lui faire comprendre qu’il est irrémédiablement étranger à ce français mal traduit de la notice, à toutes ces promesses de facilités qui n’en sont pas et qu’il a désespérément besoin d’un interprète de confiance, non pour se faire comprendre mais pour comprendre ce nouveau monde, qui s’impose en vainqueur et qui l'exclut, sous couvert de l’aider. Sa fille lève les yeux au ciel, se frappe le front du plat de la main dans un long râle et son fils prend les choses en main. Il valide d’autorité toutes des demandes d’autorisations en une seconde, lui énumère les infinies possibilités, que Pierre n’utilisera jamais et lui tend l’appareil, prêt à l’emploi, tel un revolver chargé…
Complètement largué sur les appli conversationnelles où la famille, un cercle d’amis deviennent des « groupes », il se réfugie dans un premier temps sur les bons vieux textos qu’ils maitrise et fait savoir à ses proches, c’est-à-dire à ses « contacts », qu’il a un nouveau téléphone.
Il ouvre l’appli avec succès, certes au bout de trois fois. C’est sa première victoire ; un léger sourire aux lèvres, secrètement fier de lui, il regarde ses enfants pour en savourer les effets mais la jeune génération le regarde comme les prédateurs attendant la fatigue inéluctable de la proie…
Nouveau message. Contacts. "Donc je sors de Message ?" Première hésitation. Il cherche Martine, mais laquelle… Ah, voilà : à côté de son nom, une photo de fleur en gros plan qu’elle a voulu qu’il mette et change à son gré - à elle - mais il connait bien évidemment son numéro par cœur, ce qui étonne d’ailleurs toujours ses enfants.
Baissant la tête pour lire au-dessus de ses lunettes, la bouche légèrement ouverte avec une très légère lippe, il frappe rapidement des deux pouces, à l’intention de son épouse, dans la pièce à côté, un petit « salut, un nouveau message depuis mon nouveau tel ! » et envoie par un théâtral effleurement du doigt, aussitôt regretté : « Salope, un nouveau massage au Novotel ! ».
Il regarde, consterné, sa femme tenir en l’air son portable en main, un sourcil relevé, le fixant amusée : « vraiment ? Il est pas tout à côté tu sais ? », tandis que son fils est tombé de sa chaise à force de rire en répétant le malheureux poulet(1) …
Il ouvre WhatsApp et consciencieusement informe son groupe de randonneurs de l’acquisition du téléphone dernier cri : « Salut les potes, je me suis baladé dans un charmant sous-bois et ai désormais un GPS ! ». Sans hélas vérifier le texte avant l’envoi, le groupe reçoit ce message de Pierre : « Salut les p*tes, me suis bran** très chaud au bois et dormi dans l’herpès ! ». Il reçoit aussitôt une cascade de smileys de rire, de pleurs et d’innombrables félicitations pour son acquisition !!! Tout le monde comprenant, le connaissant bien, l’erreur de Pierre. Qui n’est pourtant pas la sienne, mais la transformation imposée de ses écrits que le correcteur a jugé… inappropriés.
(1) Un poulet était, au XVIe siècle, un message en général court et intime qu’un gentilhomme faisait parvenir à une future conquête au moyen d’un petit "vas-y dire", un jeune garçon rapide et débrouillard, qui empochait une gratification à l’envoi, à la réception et assurait la même fonction pour la réponse.