Le rêve est dans la valiseNous étions à cette période du calendrier où les humains avaient pour rituel de s’offrir mutuellement des présents.
Mon beau-fils avait demandé à sa mère qui partage avec moi amoureusement sa vie, quel présent me serait agréable de recevoir en la circonstance. Quand elle me posa la question, ce fut d’abord un écran de brume qui me plongea dans l’embarras. Tant de possibilités dans ces cas-là sont offertes. Devais-je aussi adapter mon désir aux capacités de l’offrant. Ce dernier d’ailleurs m’ayant orienté déjà vers une catégorie de présents.
Imitant en cela tous les humains de ma génération, je ne tardais pas à consulter une Machinequisaitout. Je pianotais sur ses touches et l’écran lumineux s’alluma sans pour autant m’éclairer pour cela. Déjà dans ma recherche je dû trancher entre l’utile et l’agréable, l’un n’excluant pas l’autre forcément. Je balançai donc vers l’utile. Après moult informations que me dégurgitait Lamachinequisaitout, je me laissais tenter par un pavé de plus de cinq cents feuillets qui paraissait pouvoir ma faciliter la tâche dans mon travail quotidien. Les références de son auteur étaient obscures et ne me comblaient pas mais la mine d’outils qu’il inventoriait dans ce pavé me séduisit. Ma réponse à ma femme attentive alla donc vers ce choix. « Quoi ! un pavé de cinq cents pages, mais c’est bien trop lourd, s’exclama-t-elle. Il faut penser aux bagages. Il viendra en train ! ».
Déception. J’ai dû revoir ma copie. Revenir à Lamachinequisaitout. L’interroger autrement, tout en restant dans la même catégorie. Je cherchais, comparais, analysais. Lamachinequisaitout répondait de son mieux, se répétant, tournoyant autour du même énoncé, comme si ma requête ne pouvait aboutir plus loin, conduisant à une impasse. Je me résolu ainsi à son avis. Ce sera un folio de cent cinquante-cinq pages. Raisonnable, non ? Il était l’œuvre de deux autrices dont le curriculum me paraissait louable. Unversitaires, diplômes. Cette fois le format conviendrait au voyageur dont je n’abuserai pas de ses efforts. Par la même Machinequisaitout, ma femme attentivement envoya les références du folio à son fils. Lamachinequisaitout, qui fait tout, peut tout, mais rien si on ne lui balance pas la monnaie.
Et à présent, il ne me restait plus qu’à rêver au présent. Il me confirmait que j’avais fait le meilleur choix. Je remerciais le premier refus de ma femme attentive. Les quelques aperçus brefs que m’avait concédé Lamachinequisaitout mettait mon esprit en ébullition. Je ne voulais surtout pas aujourd’hui en savoir davantage. Déjà j’entrevoyais les possibilités que je pourrai en tirer, comment je renouvèlerai, rafraîchirai, enrichirai mes méthodes de travail actuelles.
Il est magnifique qu’un présent puisse rehausser votre avenir. Un avenir dans une quinzaine de lunes seulement. Le temps que le jour de l’offre arrive dans le bagage du beau-fils. Mes nuits étaient fiévreusement éclairées par cette attente et les actes de mes journées s’égayèrent à l’idée que bientôt des réponses seraient apportées à mes sempiternelles questions. Au fond, je n’ignorais pas le voile dévastateur de l’illusion, mais je persistais à magnifier le geste délicat d’un beau-fils qui portera dans sa valise un don qui motive bien des voyages.
Puis un matin, au réveil, j’entendis « Chéri ! As-tu une idée pour le cadeau de ton beau-fils ? Il arrive dans trois jours ». Ma femme attendait ma réponse attentivement.
J’étais Lhommequinesaitrien.