Le hall de la gare dégage un parfum de fatigue. Les voyageurs pressés se heurtent aux regards hagards, aux clochards affalés et aux pigeons trop à l’aise. Sur les bancs un peu sales, certaines postures témoignent des heures d’attente. C’est un mardi soir comme les autres, un soir d’automne, un soir de province.
J’ai acheté un journal que je tiens bien fermé contre moi. Je n’en ai pas lu un mot depuis que j’ai quitté la file d’attente du Relay. A l’abris dans mes mains, il me donne une contenance nécessaire. Personne n’a les mains vides ici. Les téléphones sont les premiers choisis mais on retrouve aussi, selon les profils, des cigarettes, des peluches, et les livres grand public qui portent alors à merveille leur réputation de roman de gare.
A cette heure-là, plus personne ne lit le journal. Les informations du jour sont déjà périmées. La presse est une chose du matin. Au creux des plis du géant de papier se cachent des mots encore plus désuets : la dernière lettre d’amour qu’elle m’ait écrite. Elle n’est pas très longue. En réalité, elle tient même en quelques phrases, écrites au dos d’une carte postale venue du Portugal. Elle y raconte, dans la poésie qui est la sienne, la beauté de la ville et les délices de là-bas, le réconfort du soleil. Elle y ajoute, dans un élan automatique, la ponctuation qui me faisait tenir.
« Il fait hyper chaud. On mange tellement bien. Comme tu vois sur la photo derrière, c’est très beau. Tu me manques. »
Je suis venu sans savoir quel train il fallait prendre. C’est une belle expérience que d’être ailleurs, et je suis heureux que ce soit ici. J’appartiens à un monde en mouvement. Un monde où le Portugal existe encore tant qu’il est une destination possible.
Elle m’a parlé avec un visage sans tristesse. J’ai écouté, patient, le diagnostic affirmé de notre échec. Les années ont été belles mais je n’étais pas reconduit. Je ne sais plus si l’argument a duré quelques secondes ou bien des heures entières. Je me suis levé sans dire grand-chose. J’ai cherché dans l’appartement ce dont j’avais le plus besoin, en promettant de revenir plus tard pour débarrasser le reste. Entre deux livres, j’ai retrouvé la carte-lettre. Je l’ai glissée dans ma poche, avant d’abandonner les ouvrages. J’ai endossé une peine que j’essaye de faire tenir sur mon dos. Le sac un peu lourd, j’ai pris la route de la gare.
J’ai acheté le journal pour me souvenir de la date et de l’allure du monde ce jour-là. Je me tiens debout au milieu d’objets emportés dans une chute sans fin. J’ai pourtant l’impression d’être sourd à leur fracas et aveugle à leur rebond. Quand ils devraient rencontrer le sol, ils sont aspirés autre part.
A cette heure-ci, deux sortes de choix s’offrent à moi. Je peux monter à la capitale, atteindre les grands aéroports et tous les possibles. Ou bien m’exiler jusqu’au terminus d’une ligne régionale menacée de fermeture. Arriver dans les montagnes ou au milieu d’une forêt, jouer l’âme errante dans les rues désertes.
Dans mon corps abîmé, tout ou presque me hurle de renoncer à ces chemins. Mon ventre noué voudrait la revoir encore une fois, parce qu’il faut la convaincre. Lui dire qu’elle a dû se tromper, que ce n’est pas ainsi que les choses se passent. Nous consoler dans une étreinte sereine. Lui rappeler les mots réguliers, l’amour évident et le besoin partagé. Mais au-dessus de ce vacarme, l’idée de la fuite l’a emporté. Courir plus vite que la tristesse. Avancer plus vite que l’ombre du désespoir qui menace de s’abattre.
Il faut que je décide avec qui passer la nuit. Une famille se lève et se dirige vers un grand train qui mène ailleurs. Les derniers hommes en costume rejoignent une autre machine qui promet elle aussi un voyage rapide. Quelques passants solitaires s’en vont dans les trains plus courts, ceux qui n’ont que quelques wagons à offrir. A l’autre bout du hall, une dizaine de jeunes hommes commencent à se battre sous les encouragements expressifs de leurs chiens. Je saisis mon sac à dos, le journal un peu froissé et la lettre endormie. Je me lève parce qu’il faut maintenant que je me fasse de nouveaux amis d’enfance.