Non, il n’avait pas rêvé, il venait grâce à son écriture de faire naître quelque chose. Pas une idée, pas l’expression d’un sentiment, pas une belle métaphore, non, quelque chose de concret, de vivant, une chose minuscule mais qui vibrait là, au bout de son stylo à bille.
Ce n’était pas un insecte qui se serait posé à son insu, cela avait des bras, des jambes, un joli corps fluet, une sorte d’elfe en vérité qui était de fait la matérialisation de l’être évoqué dans le joli conte pour enfants qu’il venait d’achever. C'est vrai qu’il était beau son conte, jamais il n’avait écrit une histoire aussi inspirée, aussi merveilleuse, mais de là à ce qu’il en sorte un être bien vivant… !
Et pourtant, il était bien là, il aurait pu le toucher, le poser sur ses doigts s’il n’avait eu peur de le blesser… il semblait si fragile. Et cet être, cet elfe le regardait, étonné d’être là, tout autant qu’il l’était, lui, de sa présence.
Les premiers instants d’émerveillement passés, il ne sut que faire de cette petite chose qui le fixait les bras croisés, qui semblait lui dire avec un rien d’impertinence : « Bon, maintenant à toi de jouer. » Le chasser d’un revers de manche comme une mouche ? Il ne pouvait en être question, alors que faire ? Pour le nourrir il n’y aurait pas de difficulté, dans son conte il était écrit qu’il n’aimait que le miel accompagné d’un peu d’eau fraîche, une goutte de chaque suffirait, mais pour le reste… ? Comment ferait-il pour reconstituer son décor ? La belle forêt dont il était issu, l’arbre magique qui était sa demeure, et ses petits amis, tous ses petits amis : les souris, les renards, les écureuils, les libellules, tout ce monde qui le rendait heureux. Quel être de souffrance ne venait-il pas de matérialiser ! Pourtant, celui-ci ne semblait s’effrayer de sa nouvelle condition, il lui faisait confiance, c’était à lui de se débrouiller… De se débrouiller, c’était facile à dire !
Alors, puisqu’il fallait tenter quelque chose, avec délicatesse il le déposa sur un rebord de page et se mit à réviser son conte, ajoutant un adjectif bien senti, déplaçant une virgule, peaufinant une métaphore, espérant que de son embellissement survienne un nouveau miracle.
Bien sûr rien n’arriva, hormis le fait qu’il s’endormit devant sa table de travail.
À son réveil, le petit bonhomme avait disparu sans laisser la moindre trace. Qu’aurait-il pu laisser ? Il n’allait tout de même pas s’arracher une patte ou un bout d’aile pour lui fournir la preuve de sa venue !
Non, entre deux mots, entre deux phrases, du moins peut-on le supposer, il avait trouvé le passage qui lui avait permis de retourner dans son monde imaginé.