— Bienvenue à toutes et à tous pour ce quarante-septième épisode de votre émission « Des soucis et des hommes », votre rendez-vous radiophonique hebdomadaire donnant la parole aux névrotiques de la plume, à tous ces autobiographes compulsifs et spéléologues de la cavité ombilicale faisant les belles heures de la collection blanche des éditions Gallomard. Notre invité Yann Moloix ayant eu une panne de trotinette électrique, c’est un remplaçant un peu particulier que je reçois ce soir, une anomalie dans le macrocosmos plumitif actuel, d’aucuns diraient un pavé dans la grande mare de productions autocentrées du 21ème siècle… Seraphin Pruneau, bonsoir.
— Bonsoir, Gilbert Legrain.
— Séraphin Pruneau, on ne vous présente plus…
— Non, en effet.
— Et pourtant, quand on ne le fait pas, les gens ont tendance à demander « Mais qui c’est, ce gugusse ? »
— Oui, et c’est assez désagréable je dois dire. Ahah.
— Alors je vous « résume » un peu, si vous me permettez : avocat de formation, collectionneur de timbres, ministre de la Culture à vos heures perdues, vous avez récemment bouleversé le grand public en annonçant dans le journal d’investigation Closer que vous n’aviez jamais rien écrit de toute votre existence. Quelle histoire, dites-moi ! Ou plutôt : quelle non-histoire !
— Eh oui, c’est assez bien résumé, Gilbert, je suis ce qu’on peut appeler un non-écrivain acharné.
—À 65 ans, donc, pas un seul écrit ?
— Aucun.
— Même pas un petit roman auto-publié ? Un manuscrit bancal caché au fond d’un tiroir ?
—Non.
— Cela paraît fou !
— Complètement fou, je sais bien. Et pourtant…
— Rien ? Pas une ligne ?
—Rien. Zéro. Quecouik. Kawète.
— Ça se dit, ça ?
— Cela dépend des cas, kawète.
— Cela n’a pas dû être évident.
— De ?
—Eh bien, de ne rien écrire du tout !
— Très difficile, oui. Combien de fois m’est-il arrivé, en plein conseil des ministres, de me sentir défaillir devant l’énormité de ma tâche et de me dire… « tiens, et si j’écrivais moi aussi ? »
— Et pourtant vous avez dit non.
— Oui, non.
— Mais allons, tout de même ! Vous avez surement dû griffonner quelques vers maladroits dans votre jeunesse. Je ne sais pas, moi, pour un amour de collège ou de lycée ? Quelque chose avec des oiseaux, du vent soufflant dans des cheveux dorés, les rayons obliques du soleil dans le parfum du printemps, un renflement brun de l’a…
— Des oiseaux, vous dites ?
— Oui, vous savez, pour évoquer la voix de la personne aimée par exemple…
— Ah oui, je vois... très astucieux. Vous devriez ne pas écrire, vous savez ?
— Oh non, vous me flattez, mais j’en serais bien incapable. C’est un métier à part entière, non-écrivain ! Séraphin Pruneau, parlez-nous un peu de la réalisation de votre… « non-oeuvre » si je puis dire. Est-ce que ça a été une expérience difficile ? Salutaire? cathartique ?
— (Ne comprenant pas) Cathar… ?
— Un exutoire je veux dire…
— Un exu… ?
— Un truc qui fait du bien…
— Oh ! Bien-sûr, ça a été une aventure formidable, notamment grâce à des personnes extraordinaires comme mon non-éditeur, Marcel Blanche…un type vraiment comme ça.
— Comme quoi ?
— (Levant le pouce) Comme ça.
— Mon invité lève le pouce (Je précise pour les auditeurs qui n’auraient pas entendu votre doigt se dresser en l’air)
— Un type en or, Marcel, qui n’a jamais, jamais, cru en moi, et qui a su me casser complètement l’égo quand je commençais à me rêver en successeur d’Hemingway, ou même de Laurent Gounelle.
— Un peu comme un éditeur classique, en fait ?
— Oui, mais Marcel, c’est quelqu’un de très investi, qui a plein de petites trucs à lui pour ruiner toutes vos aspirations.
— Par exemple ?
— Oh, je pense notamment à cette fois où je m’étais séquestré dans ma chambre avec un ordinateur portable, complètement envahi par l’inspiration, déterminé à écrire un roman autobiographique. Marcel débarque alors chez moi en trombe, défonce la porte de ma chambre et hurle « Maintenant, ça suffit les conneries ! Tu sors et tu vas jouer dehors ! »
— « Tu sors et tu vas jouer dehors ! » Waw, magnifique… du très grand Marcel Blanche !
— Sacré Marcel, oui.
— Et c’est ce que vous avez fait, du coup ?
— Oui, je suis allé jouer dehors avec un petit ballon. Mais pas très longtemps parce qu’il pleuviotait.
— Séraphin Pruneau, j’interromps quelques instants notre échange ô combien passionnant et passionné pour laisser place à l’interlude mélodico-sonore, qui a tendance à redonner un petit coup d’éperon à notre audimat après deux minutes d’antenne. Je rappelle à nos auditeurs que c’est l’invité lui-même qui choisit le morceaux de l’interlude. Et c’est un chant aux accents religieux que vous avez choisi de nous faire écouter ce soir.
— Oui, une œuvre assez déchirante que j’écoute souvent pour me recentrer, méditer et éviter de prendre la plume !
— Allez, on écoute et on se recueille sur cette œuvre de saint Mitchell….
(Ils ferment les yeux pour se recueillir)
« Mes bien chers frères, mes bien chères sœurs, répétez avec moi tous en cœurs
Pas de boogie-woogie avant de faire vos prières du soir…
(Pas de boogie-woogie, pas de boogie woogie)
Pas de boogie-woogie avant de faire vos prièères du soir…
(Pas de boogie-woogie, pas de boogie woogie)
—Séraphin Pruneau, je vous ai senti très ému à l’écoute de ce petit extrait…
— Ah non, non, pas du tout. Je suis ministre, vous savez.
— Ok, désolé, j’avais cru. Une dernière question, Séraphin, quel conseil donneriez-vous à nos auditeurs qui souhaiteraient marcher sur vos pas après avoir longuement essayé de faire quelque chose de leur vie ?
— Eh bien je ne sais pas si j’ai le droit de faire de l’auto-promotion….
— Mais si, faites donc !
— Alors je propose depuis peu des masterclass à destination des aspirants non-écrivains. C’est une formation en ligne de soixante-quinze heures…
— Une sorte de coaching ?
— Je n’aime pas trop les anglicismes, je préfère parler de demotivationing.
— Oui, évidemment, un peu de respect pour la langue de Molière, que diantre !
—De qui ?
—Molière !
— …
— Mais enfin Molière ! Le misanthrope ! L’avare ! Le médecin malgré lui ! Le malade imaginaire !
— Dites donc, il a pas l’air très net, votre type, là !
— Laissez tomber. Merci, Séraphin Pruneau, d’avoir bien voulu lever un peu le voile de Maya sur les arcanes de votre nullité.
— Mais c’est moi qui vous remercie.
— Ainsi s’achève ce numéro de votre émission « Des soucis et des hommes». La semaine prochaine, je recevrai l’inénarrable Delphine Vegan de la Pente, qui viendra nous parler de son roman bouleversant Et puis, sans rien dire, il est parti sans un mot… » Bonsoir.
(Musique du générique.)
— (s’adressant à Séraphin avec agacement) Allez, maintenant ça suffit les conneries, tu sors et tu vas jouer dehors ! (Gilbert Legrain sort)
(Prenant un petit ballon, Séraphin quitte le plateau à son tour)