Ma voisine s’appelle Poline avec un o. Elle se plaint souvent : « Mes parents n’étaient pas gentils, ils auraient pu m’appeler Pauline avec un beau a et un joli u. Mais non ! ils sont trop radins, ils ne m’ont donné qu’un petit o comme un zéro. »
Poline est descendue de sa montagne il y a presque 50 ans. C’est une gentille voisine, pas très jolie, et surtout pas très gaie. Elle est même sinistre, mais je l’aime bien.
Elle me raconte des histoires horribles qui me font du bien car elles ressemblent aux miennes.
Elle me dit « J’en ai plein le dos » en montrant son dos douloureux, fatigué de porter tous les malheurs du monde.
Dans un élan, je lui crie : « Poline, tout n’a pas été sombre, tu as bien de bons souvenirs ! Ensemble, essayons de rechercher ce qui a bien pu éclairer ta vie ». Je lui présente un cahier d’écolier et lui dis : « Tu vas écrire sur la page de gauche tout ce qui n’a pas marché et sur la page de droite ce qui est un bon souvenir »
A l’aide de son stylo bille à encre violette, seul luxe de sa vie, sur la page de gauche elle écrit père avec violence au point que son bic arrache le papier. Elle hésite puis se lance et écrit péniblement merrrr et éclate en sanglots. A peine remise, au lieu de mari, elle écrit marre m a r r e. Puis soudain elle trace sur toute la page avec véhémence une foule de mots difficilement compréhensibles. A bout de force, elle ferme les yeux, quelques instants. Elle murmure des bribes de mots entrecoupés de sanglots. J‘essaie de la rassurer : « Poline ! je ne comprends rien, j’ai l’impression que tu veux me dire quelque chose mais tu n’y arrives pas. Nous allons nous détendre tranquillement en buvant un petit digestif et après ça ira mieux ».
Quand elle s’est calmée, je lui dis : « maintenant, si tu veux bien, écrit la page de droite ». Un sourire apparait sur ses lèvres, elle relève la tête et calligraphie fièrement en grandes lettres majestueuses PACHA. « Pacha ? c’est qui ? un chat ? » Après quelques instants de rêveries, elle me dit, les yeux illuminés : « C’était mon chien, mon Labrador !! ».
« Un chien dont le nom se termine en or, doit forcément être un beau et bon chien, lui dis-je. Veux-tu que l’on aille à la SPA pour en adopter un ? »
Au chenil, il n’y a pas de labrador mais elle tombe en pamoison devant un petit bâtard qui lui fait la fête. « Je vais l’appeler Julio, comme Julio Iglesias ! »
Julio n’est pas beau, ses yeux sont asymétriques mais ils sont cerclés de noir comme s’il s’était maquillé avec un crayon Khôl. Sa truffe est plutôt jolie et il est muni de doux coussinets comme les chien précieux…
Poline est ravie, ses douleurs ont disparu ; pleine d’amour pour Julio, la tristounette a maintenant une allure presque guillerette.
Moi, surpris et heureux d’un résultat aussi inespéré, je m’éloigne doucement et je pars à la recherche d’une autre désespérée.