Encore 3 minutes…
Encore 3 minutes avant que l’ombre n’arrive.
Je suis inondé d’une clarté aveuglante. Si je ne savais pas ce qui m’attend, la chaleur du soleil serait presque agréable, je pourrais m’assoupir comme dans mon bain.
Je me laisse bercer, harnaché dans mon hamac, et ferme les yeux à mesure que la lumière s’amplifie. Je retrouve la sensibilité de mes pieds, mes mains, mes oreilles.
3 minutes, le temps de cuisson d’un œuf à la coque.
C’est ça, je suis un œuf prisonnier dans sa coquille et dans 3 minutes on me plonge dans l’eau glacée.
Je me marre tout seul.
Pour l’heure, j’ai plutôt l’impression de flotter dans une ampoule allumée.
Je suis un mourant qui avance dans le tunnel, enveloppé de paix et de plénitude, vers une clarté lénifiante. Je ne sais plus distinguer le rêve et le cauchemar de la réalité.
Mon esprit s’abandonne.
Je me souviens de ces étés torrides du sud, transpirant à ne rien faire, pestant contre cette touffeur insupportable. Je préfère les airs frais de Bretagne.
Ou d’Irlande, pays de lumières et d’ombres qui sculptent les paysages et les colorient de palettes changeantes, tantôt pastelles, tantôt profondes. Ces ombres immenses qui courent sous les nuages à l’assaut des collines verdoyantes, assombrissant ici, illuminant là, comme un photographe recherchant le meilleur éclairage pour son clair-obscur.
Je rêve d’un lever de soleil, ayant achevé sa course dans les ténèbres et qui, triomphant, chasse les dernières ombres et la fraîcheur nocturnes, enveloppant la terre d’une couverture halitueuse.
Non pas ce flux brutal et aveuglant, cette chaleur pire que dans le désert de Lout, ce four crématoire.
Les rayonnements me chauffent maintenant à blanc, j’étouffe alors même que je suis presque nu.
Adam forgé par Dieu. Après m’avoir enfoui dans les flammes de l’enfer, il m’éprouve, me martèle sur son enclume céleste, bientôt, Il va me plonger dans un bain de ténèbres glaciales, et ainsi de suite, encore et encore…
Malgré mon masque, les yeux que je garde fermés me brûlent, tout est devenu incandescent autour de moi, je suis comme un supplicié condamné au bûcher, je suis un cathare de Montségur.
Comme lui, je ne peux m’empêcher de hurler, mes larmes s’évaporent, je suis au bout de la souffrance, je m’embrase.
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Les ténèbres m’engloutissent d’un coup. Suis-je mort finalement ?
Non, je ne sentirais pas la température baisser sensiblement.
Je suis passé dans l’ombre, elle m’a avalé.
Je me secoue brusquement, il n’y a pas de temps à perdre.
Je récupère mes vêtements, me rhabille aussi vite que possible, à tâtons.
La cagoule, le bonnet, les gants, la combi, les bottes, tout ce que je peux.
Je me roule en boule. Et j’attends.
Le froid se fait plus mordant.
Ce n’est pas progressif comme en montagne un soir d’été, lorsque le soleil couchant passe de l’autre côté du versant. On sent alors la température baisser à mesure que l’ombre de la crête gagne du terrain dans la vallée, et la dévale comme la marée. La fraîcheur s’exhale du sol, les senteurs se réveillent, se libèrent de la chape de plomb disparue. Et le ciel prend cette teinte pastelle de lumière tamisée, cet éclairage indirect d’éclipse totale du soleil, ce crépuscule de fin du monde. Pendant l’éclipse, le temps semble suspendu, pourtant la terre et les astres tournent implacablement, entraînés par les rouages de la mécanique cosmique. A la fin, le soleil libéré darde à nouveau avec bienveillance ses rayons bienfaisants, chassant cette ombre inquiétante, ce voile pudique jeté quelques instants sur nos existences.
Mais ici, l’éclipse est brutale, il fait noir et froid violemment, intensément, mortellement.
On plonge au cœur du cachot le plus profond, le plus glacial, le plus obscur de la Sibérie.
L’ombre me poignarde, me dévore, me torture.
Elle m’étreint dans sa noirceur gantée de glace, me tenaille et me brûle de ses mille poinçons.
Mes pieds et mes mains deviennent insensibles, malgré cagoule et bonnet mes oreilles me font mal.
Je m’engourdis, me pétrifie peu à peu.
Je suis Hibernatus, en beaucoup moins comique.
Je ferme à nouveau les yeux de toute mes forces, il fait trop froid, de toute façon pour voir quoi ? le néant. Mes yeux d’aveugle même grands ouverts ne rencontrent que ma solitude et le silence, je suis au tréfond d’un tombeau oublié.
L’ombre de la mort m’embrasse, m’enlace, on danse un terrible tango : les mouvements saccadés de mes tremblements font de moi la pitoyable marionnette du destin.
Je m’accroche à mon dernier espoir, les gars qui font tout pour me sortir de là, ma fille adorée que je vais retrouver, je le lui ai promis, la femme de ma vie.
Je la vois, marchant à ma rencontre sous les arbres dans les flaques d’ombre, sautillant comme on joue à la marelle vers le paradis. Mais je suis en Enfer. Mes larmes gèlent sur mes joues, mais j’ai le droit, personne ne le verra dans cette nuit d’encre sans étoiles.
Je compte dans ma tête, oubliant tout le reste.
Encore 3 minutes avant que le soleil ne réapparaisse…
- Vous en êtes où les ingénieurs ?! Rétablissez-moi ce foutu contact, bordel !
J’ai un gars là-haut qui joue à jour-nuit-jour-nuit depuis une heure, même s’il est entraîné, il va pas tenir longtemps !
Une panne des systèmes pendant qu’il opère ses révolutions autour de Styx ! Foutue restriction des budgets !
Je vais leur expliquer, à ces foutus politicards, ce que ça fait d’être exposé aux rayons du soleil dans un foutu oeuf de ferraille sans clim à 150 degrés, en attendant de passer de l’autre côté, dans le cône d’ombre de Pluton et Charon, et à se les geler à -200 degrés ! Encore et encore… ! »
- Monsieur le Directeur, on nous informe qu’il faut qu’il tienne encore un peu avant la réinitialisation de la sauvegarde de tous ses systèmes.
Plus que 3 minutes !