La dernière fois que tu as vu ton père, tu ne l’as pas pris dans tes bras.
Tu lui as souris bouche fermée, mâchoire serrée, tu l’as laissé te faire un bisou sur la joue que tu t’es empressée d’essuyer après, en retenant ta respiration au cas où son souffle fébrile se mêlerait au tien et le contaminerait. Tu es retournée te cacher derrière maman, parce que tu avais peur que son cancer te saute dessus et te mette au lit toi aussi, alors que tu n’aimes pas te coucher tôt, sans un conte de fée, sans papa pour te dire qu’un chevalier va arriver.
Tu savais que c’était la dernière fois, maman t’avais prévenue, et c’était encore pire que quand elle t’avait annoncé que tu arrêtais la gymnastique, parce que, la gymnastique on la reprend plus tard, un papa qui meurt, on ne le retrouve jamais, et ça te faisait d’autant plus peur.
Comment on doit agir ? Faire comme si de rien était, comme si on allait se retrouver, plus tard, grâce à un miracle inespéré, un coup de fil passé à minuit passé, oui allô, finalement c’est une erreur médicale oui oui tout va bien. Faire comme si on allait se retrouver demain matin, au petit-déjeuner, il te servira du chocolat au lait, te sortira les tartines du grille-pain pour que tu ne te brûles pas et les enduira de confiture faite maison par mémé pour que tu ne te coupes pas, et ne cours pas dans le couloir, tu vas tomber. Faire comme si ça existait pour de vrai, ces conneries de ciel et de paradis, comme si c’était une promenade de santé de crever. Faire comme si il y avait encore un espoir, comme si la vie ne se terminait pas là, à cet instant précis, où le docteur débranche le respirateur. Faire comme si le père Noël allait continuer d’exister, comme si la petite souris allait encore passer, comme si les chocolats allaient de nouveau être déposés, comme si la vie allait durer pour l’éternité. Mais l’éternité c’est quoi, quand on est enfant ? C’est des vacances d’été à Libourne avec tes cousins, piscine tous les après-midi et dessins animés jusqu’au bout de la nuit, les cahiers de vacances interminables et les jeux de société, cache-cache dans le noir, gâteau au chocolat noir, avoir peur du noir, vivre pour de vrai, être bercé par la mélodie de l’insouciance du matin au soir.
L’éternité quand on est enfant, ça dure aussi longtemps qu’on ne voit pas les journées et les âges défiler, et quand tu es sortie de la chambre d’hôpital sans te retourner, tu as su que le compte à rebours avait en réalité déjà commencé.
Tic tac. Ce soir tu es en bout de table, dans un restaurant rempli à ras bord, pas comme ton cocktail chaud, celui que tu as payé onze euros pour te retrouver avec du sirop et des glaçons qui ont déjà fondu. La famille que tu observais depuis une dizaine de minutes vient de s’en aller. Ton amie qui t'as traînée à cette soirée parle avec d’autres gens de choses qui ne te concernent pas et t’intéressent encore moins, ta langue est nouée et ta gorge serrée, et tu n’arrives pas à prononcer les mots sans les bégayer : aphone, tu fais semblant d’écrire sur ton téléphone, et tu attends. Une minute ou quelques heures, encore un moment, que le temps qui s’évapore lentement daigne te donner une partition pour t’apprendre à jouer juste les notes de ces instants faux qui t’ennuient profondément. Alors tu sirotes ton cocktail qui ne pétille plus et en commande un autre, avec le doigt, tu fais une boucle dans l’air, comme un noeud, celui dans ta trachée qui t'empêche de le héler, le serveur quarantenaire qui mate les seins de toutes les filles qui pourraient être la sienne. Ta copine s’exclame : « Encore un verre ? » et elle le dit si fort que tout le monde te dévisage maintenant, et tu esquisses un sourire un peu déformé en haussant les épaules, en murmurant une réponse que personne n’écoutera, ils parlent déjà d’autre chose, tu as loupé la note, encore une fois.
Tic tac. Doucement les lampadaires s’allument et sur la place des Pins les gens s’accumulent. S'accumulent les paroles et les baisers, les regards dérobés et les additions partagées, les histoires qui finissent mal et celles qui finissent bien, on se raconte les derniers potins en tirant quelques taffes d'une cigarette mal roulée qui nous fait tousser, et on manque de se brûler le nez en l’allumant. L'air est frais, environ 25 degrés : déjà mieux qu'en journée. Ton téléphone va bientôt s’éteindre et ta comédie se voire avortée.
Tic tac.