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Auteur Sujet: Le temps où nous chantions (Richard Powers)  (Lu 2223 fois)

Hors ligne Kailiana

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Le temps où nous chantions (Richard Powers)
« le: 21 Mai 2011 à 21:26:38 »

Citation de: 4eme de couverture
Tout commence en 1939, lorsque Delia Daley et David Strom se rencontrent à un concert de Marian Anderson. Peut-on alors imaginer qu'une jeune femme noire épouse un juif allemand fuyant le nazisme ? Et pourtant... Leur passion pour la musique l'emporte sur les conventions et offre à leur amour un sanctuaire de paix où, loin des hurlements du monde et de ses vicissitudes, ils élèvent leurs trois enfants. Chacun d'eux cherche sa voix dans la grande cacophonie américaine, inventant son destin en marge des lieux communs : Jonah embrasse une prometteuse carrière de ténor, Ruth, la cadette, lutte aux côtés des Black Panthers, tandis que Joseph essaye, coûte que coûte, de préserver l'harmonie familiale. Peuplé de personnages d'une humanité rare, Le temps où nous chantions couvre un demi-siècle d'histoire américaine, nous offrant, au passage, des pages inoubliables sur la musique.

Ma mère cherchait des livres en rapport avec la musique. Le libraire lui a présenté celui-ci en lui disant "c'est l'un des meilleurs livres que j'ai lu de ces 10 dernières années". Etant donné que c'est un libraire que j'estime (petite librairie, et il a généralement bon goût en fantasy/sf et littérature générale) autant dire que j'étais curieuse...
Je me suis mise à lire les premiers paragraphes :

Citer
   Quelque part dans une salle vide, mon frère continue de chanter. Sa voix ne s'est pas encore estompée. Pas complétement. Les salles où il a chanté en conserve encore l'écho, les murs en retiennent le son, dans l'attente d'un futur phonographe capable de les restituer.
   Mon frère Jonas se tient immobile, appuyé contre le piano. Il a juste vingt ans. Les années soixante ne font que commencer. Le pays finit de somnoler dans sa feinte innocente. Personne n'a entendu parler de Jonah Strom en dehors de notre famille - du moins ce qu'il en reste. Nous sommes venus à Durham, en Caroline du Nord, nous voila dans le vieux bâtiment de musique de l'université de Duke. Il est arrivé en finale d'un concours vocal national auquel il niera par la suite s'être jamais inscrit. Jonah se tient seul à droite du centre de la scène. Il se dresse sur place, il tremble un peu, se replie dans le renfoncement du piano à queue, c'est le seul endroit où il soit à l'abri. Il se penche en avant, tel la volute réticente d'un violoncelle. De la main gauche, il assure son équilibre en s'appuyant sur le bord du piano, tout en ramenant la droite devant lui, comme pour tenir une lettre étrangement égarée. Il sourit : sa présence ici est hautement improbable, il prend une inspiration et chante.
   Pendant un moment, le Roi des Aulnes est penché sur l'épaule de mon frère, il lui murmure une bénédiction mortelle. L'instant d'après, une trappe s'ouvre dans les airs et mon frère est ailleurs, il fait naître Dowland du néant, un zeste de culot enchanteur pour ce public amateur de lieder, abasourdi, sur lequel glissent des rets invisibles [...]

Après ça, c'était foutu, je me devais de piquer le livre à ma mère avant qu'elle ne le commence.

Il est gros. En poche, 1045 pages, écrit petit. Assez dense, quelques longueurs par endroits peut-être. Trop de sujets dans un même livre, peut-être ?
Excepté cela... j'ai bien du mal à trouver des défauts.
Quelques autres citations :

Citer
"Je suis quoi ?
-Tu es ma fille, lui dit-il.
-Non, Da . Je suis quoi ?
-Tu es intelligent et bonne dans tout ce que tu fais.
-Non. Je veux dire, si toi tu es blanc et Maman est noire..."
La réponse qu'il lui fit alors : erronée également. "Tu as de la chance. Tu es les deux à la fois." Erronée à tant d'égards.
Ruth se contenta de le dévisager, en ressentant une honte qui frisait le mépris. "C'est ce que Maman a dit aussi." Comme si elle ne pourrait jamais plus leur faire confiance ni à l'un ni à l'autre.

Citer
Elle était très noire. D'un noir tellement noir qu'il n'a rien à voir avec la couleur de ses mulets de fils. D'un noir imposé, d'un noir comme un refuge. Noire par la mémoire et noire par l'invention. Chaque jour sur la défensive, à esquiver avec le sourire. Le fruit de vingt générations de violence intégrée, à ployer sous les coups, même quand on croyait ne pas ployer. Pas une journée ne passait sans qu'elle ait à ravaler sa salive, sans qu'elle soit obligée de se remémorer ce joyau intérieur qui la protégeait. Et pourtant, elle était claire de peau, de chevelure, de traits, d'aspect extérieur... comme sa fille métis qui se déteste de n'être pas plus simple.

Citer
Il me fallut des mois au Glimmer Room avant de me rendre compte que ce que la plupart des gens attendaient de la musique, ce n'était pas de la transcendance, mais une simple compagnie: une chanson tout aussi empreinte de pesanteur que les auditeurs l'étaient, guillerette sous sa lourdeur écrasante. Ce que nous demandons finalement à nos amis, c'est de ne pas en savoir plus que nous. De toutes les chansons, seules les joyeusement amnésiques vivent pour l'éternité dans le coeur de leurs auditeurs.

Je retiens surtout deux... non, trois choses de ce livre : la musique, omniprésente dans le thème/scenario, mais également le rythme des phrases ; le temps ou plutôt le "non-temps", avec la découverte de la relativité (le père est mathématicien) ; et surtout les problèmes de mixité, les questions raciales.
Et l'humanité des personnages. Joseph, le principal, est vraiment attachant. Mais Jonah est... assez exceptionnel. Un génie de la musique, mais hors du monde.

Au final, c'est un roman énorme, qui s'étale sur plus de 50 ans d'histoire de l'Amérique (on n'a pas droit à tous les détails, mais, moi qui ne connaissais pas cette période avec précision, j'ai vraiment apprécié) avec des personnages très attachants. C'est long, il faut prendre le temps de le lire, mais ça vaut le coup qu'on s'y mette.

Un truc qui "m'amuse" beaucoup. C'est vrai que je viens de terminer le livre (je l'ai commencé il y a une semaine, et une semaine pour lire un livre que j'aime vraiment, c'est beaucoup). Mais je peux ouvrir le livre n'importe où, lire quelques phrases, et je sais de quelle scène il s'agit.

Je ne sais pas comment Richard Powers a réussi à écrire ce livre. Les temps sont entremêlés : il y a les scènes entre Delia et Da - la mère et le père - qui entrecoupent le "présent". Mais même dans le présent, il y a des rappels du passé ou du futur, c'est rarement linéaire, et c'est horriblement bien fait et bien écrit. Alors parfois, peut-être, les passages avec Delia sont un peu longs. Mais je tente de trouver des défauts pour qu'on ne me dise pas "pfff, t'as dit que ce roman était génial mais tout de même..."

Mais oui, c'est un bon livre. Un très, très bon livre. Je ne sais pas encore si je le classes parmi les tous meilleurs, là haut sur le podium. Trop tôt pour dire, pas assez de recul. Mais... lisez-le. Vous verrez bien. Et prenez votre temps pour le lire, parce que maintenant je regrette de l'avoir terminé.
Si la réalité dépasse la fiction, c'est parce que la réalité n'est en rien tenue à la vraisemblance.
Mark Twain

La théorie, c'est quand on sait tout et que rien ne fonctionne. La pratique, c'est quand tout fonctionne et que personne ne sait pourquoi.
Einstein

 


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