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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Les Chats

Auteur Sujet: Les Chats  (Lu 608 fois)

Hors ligne darenard

  • Buvard
  • Messages: 2
Les Chats
« le: 06 Mars 2023 à 12:28:52 »
LES CHATS

Le lendemain de ses vingt-deux ans, Florian Tugliano quitta son foyer familial à Lyon et partit s’installer dans l’appartement de son parrain sur la côte calabraise. Ce dernier venait lui-même de déménager à Ancône, et proposa à son jeune filleul, récemment diplômé, d’y séjourner à sa guise.
     En arrivant, Florian fut réjoui de trouver l’appartement si près de la mer, dans une ruelle inanimée fréquentée plus par les chats sauvages que par les Hommes. Il découvrit la façade de l’immeuble, granuleuse et couverte d’une peinture orange délabrée. A l’intérieur, l’agencement était aussi rustique : bien que le logement, situé au rez-de-chaussée, fût indéniablement spacieux, les dressoirs et les armoires en cèdre, qui supportaient des vieilleries fragiles et volumineuses, s’aggloméraient grossièrement dans les moindres passages, de telle sorte qu’un air d’étroitesse se dégageait aux premiers abords de la demeure. Seul le salon, ouvert sur la cuisine, était assez vaste pour que les surplus d’ornements ne semblent pas empiéter sur sa surface.
     Son parrain avait aussi prévenu son filleul qu’il trouverait chez lui plaisante compagnie, dont un voisin s’était occupé ces derniers jours. En effet, dans le salon pendait du plafond une cage dorée en forme d’ampoule, habitée par deux diamants mandarins, des petits oiseaux joviaux, au chant mélodieux ; et dans la cuisine, au-dessus d’un buffet, un petit aquarium accueillait un poisson-papillon à dos noir esseulé.
     Le premier lundi après son arrivée, Florian était déjà déterminé à concrétiser son projet professionnel. Toute la journée, il chercha des entreprises qui voulurent bien lui confier la conception de leur logo, d’une affiche publicitaire, ou de quelque autre bonbon visuel dont les entreprises ont souvent besoin. Il ne décrocha aucune mission, malgré son profil soigné et son diplôme neuf d’une école de design à Lyon. Il nourrit les oiseaux et le poisson, regarda un film, fuma une cigarette, et gagna la chambre à coucher pour dormir.
     Le lendemain matin, il organisa son ordinateur sur la table du salon pour prospecter à nouveau ; mais ses efforts, après quatre heures d’insistances, ne lui avaient toujours pas apporté le moindre client. Il ouvrit la fenêtre du salon et alluma une cigarette par frustration.
     La journée passait sans davantage de succès. Vers les quinze heures, approchant timidement le rebord de la fenêtre, parut un chat errant, au poil court et à la robe crème. De ses yeux verts et leur pupilles incisives, il guetta l’intérieur du logis pendant quelques secondes, avant de profiter du battant entrouvert pour s’introduire dans le précieux appartement.
     Florian s’indigna, tenta de le chasser le chat indifférent : mais ce dernier continuait sa ronde de l’appartement, se frottant contre les angles, reniflant les murs, et fixant goulûment les deux oiseaux musicaux, avant de s’attarder pareillement face à l’aquarium dans la cuisine. «Non mais ! Pour qui se prend-il, celui-là ?»
Florian voulait l’effrayer par des mouvements brusques et amples, mais le chat ne réagissait qu’en accourant à un autre coin du domicile, et tous les essais pour l’éconduire vers la fenêtre par laquelle il était rentré furent vains.
     «Bon, tant qu’il ne se met pas à uriner partout, il ne dérange pas vraiment.»
Florian ouvrit plus largement l’embrasure pour indiquer clairement la sortie au chat, et continua ses prospections sans plus lui prêter d’attention.
     Sur les seize heures, alors qu’il était absorbé par son écran, le jeune homme sursauta en entendant des bruits de griffes dérapant sur le palier. Le premier chat, pourtant blotti sur une chaise, se toilettait et n’avait pas bougé depuis au moins trente minutes. Il se tourna et vit deux nouveaux chats, l’un gris, l’autre roux, qui avaient infiltré son appartement. «Mais ! Que me veulent-ils, enfin !» Et ces derniers débutèrent leur propre inspection minutieuse des lieux, en montrant le même appétit devant les oiseaux et le poisson.
     Florian s’agita plus frénétiquement devant eux que devant leur prédécesseur, mais les effets furent égaux, et les chats trouvèrent chacun des coins confortables de la maison pour s’y installer. Quand Florian essayait de les repousser, ils glissaient hors de sa portée, et déguerpissaient vers une autre pièce pour y trouver refuge.
     «Que faire, enfin !»
Il développa un stratagème primitif, qui consistait à fermer les portes de toutes les pièces qui ne contenaient aucun chat ; il chassait ensuite les animaux errants des pièces où il les trouvait, et fermait la porte derrière eux.
     Bientôt, les trois chats étaient réunis dans le salon. Florian élut de les expulser un par un, plutôt que dissiper son énergie dans plusieurs chats à la fois. Il prit pour cible celui tout roux, et alors qu’il s’approchait du félin impavide, il entendit de nouvelles secousses légères contre le carrelage. Il pivota sur ses talons et vit deux nouveaux chats errants, aux pelages totalement noirs : l’un se frottait contre un pied de sa table de travail, l’autre s’était déjà assis sur son clavier, la tête levée vers la cage des mandarins.
     Florian perdait ses moyens, priait qu’on lui amène des chiens féroces pour exterminer ces pestes qui envahissaient son chez-lui ; mais aucun ne vint, donc il dut accomplir par-lui même cette pénible besogne.
     Les nouveaux chats n’étaient pas aussi pacifiques que les premiers, et feulaient sauvagement à la moindre tentative d’intimidation. Celui sur la table, lassé de répondre à Florian, bondit soudainement en direction de la cage des oiseaux, et l’effleura seulement de ses pattes avant d’atterrir sur le canapé. L’autre sous la table assaillit la jambe gauche de Florian, qui sentit tout de suite les griffes acérées pénétrer son mollet comme la lame d’un cimeterre.
     Il poussa un cri sourd, puis agita sa jambe mais le chat ne lâchait pas prise ; et devant cette effervescence, les quatre autres chats s’excitèrent à leur tour, et prirent d’assaut les différentes parties du jeune homme, avec l’intention manifeste de le saigner.
   Une peur irrationnelle succédait maintenant à la fureur. «Peuvent-ils me tuer ? Ah !»
   Deux nouveaux chats apparurent à la fenêtre, se joignirent à la chamaille : l’un sauta pour mordre une hanche, l’autre visait les mandarins qui virevoltaient dans leur cage. «Je dois fuir ! Ce n’est plus tenable, comme situation !»
   Florian fit deux pas vers la sortie, et les chats commencèrent à relâcher leur étreinte. Il put enfin regagner sa liberté de mouvement ; mais, en homme consciencieux,  il se souvint des trois animaux vulnérables de son parrain.
   Comme un pompier fonçant dans les flammes, Florian s’élança dans le salon et détacha la cage ; puis il se dirigea vers la cuisine pour emporter le bocal dans lequel trempait le poisson-papillon. 
   Traînant des pieds, harcelé par la garnison de chats qui l’expulsait, renversant des cadres et des horloges sur son chemin, Florian trouva finalement la porte de l’appartement, qu’il eut bien du mal à ouvrir à cause des charges embarrassantes qu’il coltinait. Il réussit toutefois à sortir, et claqua du pied la porte derrière lui, enfermant le clan de félins enragés dans le territoire qu’ils avaient achevé de conquérir.
   La rue était sombre, sèche, et silencieuse — il n’y avait pas un chat. Les jambes de Florian le grattaient de douleur, ses bras se fatiguaient en portant toute cette compagnie, et les gazouillements des mandarins n’allégeaient en rien ses humeurs.
   «Allez, peut-être avez vous envie que je vous libère enfin.»
   Il posa doucement l’aquarium au sol, ouvrit la cage qu’il tenait encore, et les deux oiseaux s’envolèrent immédiatement, filant côte à côte dans les hauteurs de la nuit chaude, en direction des étoiles.
   «Il ne reste plus que toi, mon vieux, dit-il en regardant le poisson. Tu veux nager dans plus grand que ce modique aquarium, aussi ?»
   Florian déposa la cage vide sur le trottoir, et porta le poisson jusqu’au littoral ; il avançait sur les graviers secs, puis les prochains étaient humides, et enfin ses chaussures furent trempées. Il s’enfonça jusqu’aux genoux dans l’eau salée. Il abaissa le bocal, retira son couvercle, et fit couler ses contenus dans les premières profondeurs de la mer. «Va, mignon petit poisson, tu es libre.»
   Le poisson aux écailles noires plongea du bocal dans l’eau, et disparut aussitôt vers le large, en direction de la Sicile.
   Florian regagna la côte, posa l’aquarium sur les galets, et se mit à marcher vers le centre de la ville, quoiqu’il n’y cherchât rien. Tous les pays du monde, pensait-il en avançant, ont au moins trois choses en commun : les oiseaux qui volent dans les airs, les poissons qui nagent dans les eaux, et les hommes qui errent dans les rues.
     «Mince ! Ce poisson va-t-il survivre dans l’eau salée ? Et les oiseaux, comment parviendront-ils à se nourrir s’ils n’ont jamais appris à chasser !» Mais il était trop tard pour eux.
      Il chemina en direction des chaussées obscures, se demandant où il réussirait à dormir cette nuit.

Hors ligne Jillixn

  • Tabellion
  • Messages: 52
Re : Les Chats
« Réponse #1 le: 06 Mars 2023 à 14:45:32 »
Bonjour,
bahahaha j'adore les chats alors ca m'a bien fait rire  :D le texte est fluide, j'ai bien aimé !
Je suis de moins en moins présente dans mon propre corps

Hors ligne Michael Sherwood

  • Prophète
  • Messages: 997
Re : Les Chats
« Réponse #2 le: 06 Mars 2023 à 15:29:10 »
Hello darenard!

Un récit bien mené, bien écrit, au suspens grandissant au fur et à mesure que le nombre de chats augmente : comment va-t-il s'en sortir ? Va-t-il s'en sortir vivant ? Ces chats ressemblent à des gremlins  :miaw: !
J'ai 2 chats, et des chats voisins viennent souvent dans mon jardin, parfois jusque dans la maison. En hiver il y a un chat SDF qui profite de la chaleur et des croquettes !
Bref, entre l'homme et le chat, c'est toujours le chat le maître !
A part ça, un fil du récit a été oublié, la recherche de contrats de Florian. Peut-être est-ce là pour justifier sa présence dans la maison, montrer qu'il n'est pas simplement en vacances. Il aurait été ironique qu'il décroche un job juste au moment où il est forcé de déguerpir  8) !
It's not because you're paranoid that they aren't after you.

Hors ligne L.F.

  • Tabellion
  • Messages: 40
    • Accompagnement à l'écriture
Re : Les Chats
« Réponse #3 le: 09 Mars 2023 à 16:26:16 »
Bonjour,

Joli conte décalé ! Je trouve que tu as trouvé le bon ton et le bon rythme, on est vite embarqué et tu nous donnes à la fois un petit sourire et un peu d'angoisse.

Petite suggestion/question : pourquoi ne pas, lors de la chute, faire se retourner ton personnage, qui tomberait alors nez-à-nez avec encore un chat ? Soit sur un mode inquiétant (si le chat le fixe par exemple), soit sur un ton plus léger (s'il est en train de dormir, ou couché sur le dos pour réclamer des caresses sur le ventre) ?

 


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