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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » (titre retiré car texte soumis)

Auteur Sujet: (titre retiré car texte soumis)  (Lu 673 fois)

Hors ligne Helbert

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(titre retiré car texte soumis)
« le: 27 Février 2023 à 08:15:28 »
Du haut du cirque rocheux, nous pouvions voir au loin le petit refuge sur les berges du lac encore gelé. Je distinguais même la fumée qui s’échappait par la cheminée. Avec la lumière qui commençait à baisser et le vent glacial qui s’infiltrait dans nos vêtements, le désir de nous y abriter avait commencé à se transformer en sentiment d’urgence. Il restait environ deux kilomètres de marche avant d’enfin nous réfugier entre ses murs de pierre, boire quelque chose de chaud. La première partie du trajet consistait en une descente abrupte jusqu’au lac, avec un dénivelé de trois ou quatre cents mètres. Par expérience des sentiers pyrénéens, je savais que celui-ci aurait une forme en lacets et éviterait les parties les plus dangereuses. Mais c’était la fin de l’hiver, et le cirque était orienté au nord, exactement comme le Cirque de Gavarnie tout proche. Pour cette raison, les pentes qui s’étendaient sous nos yeux étaient encore recouvertes d’une couche de neige qui masquait le sentier et nous empêchait d’identifier les passages difficiles. Aucune trace de bottes : si nous allions de l’avant, nous serions les premiers cette année-là. Tenter ou pas? Si nous revenions sur nos pas maintenant, nous serions forcés d’avancer dans le noir. Je sentais que la décision finale revenait à Alain, le nouvel ami de notre mère. C’était d’ailleurs ironique et même absurde, puisque nous le connaissions à peine et que nous avions davantage d’expérience de la montagne que lui. Alain nous incita à tenter la descente, annonçant avec fierté qu’il allait pouvoir mettre à contribution la corde, le piolet et les crampons d’alpinisme qu’il avait apportés. Il fixa la corde autour de la taille de notre mère, puis ce fût notre tour, les trois ados, et lui enfin en dernier. Il avait laissé une dizaine de mètres de jeu entre chacun de nous. Il enfonça son piolet dans la glace et y fixa l’extrémité de la corde.

Tôt le même matin, nous étions montés dans l’auto avec nos sacs à dos bien trop chargés. Les adultes avaient un peu la gueule de bois – la veille, comme souvent, le vin rouge avait coulé abondamment. Mais l’entrain était revenu en commençant notre ascension, après avoir laissé la Polo au Lac d’Estaing. Assez vite, il nous fallut grimper une pente aiguë et qui semblait interminable, comme toujours dans les Pyrénées, montagnes qui semblent conçues pour faire fuir les touristes ordinaires. Notre mère ouvrait parfois les bras en direction du panorama et s’exclamait, à notre intention : « Regardez les enfants, comme c’est bôô! ». C’était exaspérant. Mais au moins, ce n’était pas gênant comme la fois où elle avait trouvé un caillou en forme de pénis, qu’elle avait exhibé à la ronde en riant fort, d’un rire qui semblait un peu forcé. Vers le début de l’après-midi, notre itinéraire emprunta un chemin plus large, et qui nous mena à une petite centrale électrique. Un bâtiment carré construit en béton, à mi-chemin entre l’usine et la prison; à l’arrière, des gros tuyaux métalliques à flanc de montagne amenant l’eau d’une rivière ou d’un lac en amont vers des turbines invisibles. Après avoir grimpé un dernier col, nous progressâmes à plus de trois mille mètres d’altitude. Ici, pas d’arbres; une mousse jaune couvrait les rochers. Les rayons ultra-violets du soleil étaient plus agressifs. Nous traversions souvent des névés. Après un détour du côté espagnol (la frontière n’était marquée que d’une petite pancarte métallique), nous arrivâmes enfin à ce cirque.

Notre mère se mit à marcher en direction de la gauche et en descendant, et nous suivîmes. Elle n’avait avancé que de quelques mètres quand la couche de neige sur laquelle elle progressait céda. Elle se mit immédiatement à glisser à une vitesse alarmante. La corde se tendit et ma sœur fût entraînée à son tour, suivie de mon frère puis de moi. Nous fûmes tous entraînés dans la chute, sauf Alain, qui à l’aide de ses crampons et de son piolet, put tenir bon et nous empêcha de dégringoler au bas de la falaise. Nous remontâmes la pente avec difficulté, mais il n’y eut pas de nouvelle glissade. Seule notre mère était passée sur les rochers qui affleuraient par endroit. J’avais pu voir toute la scène : elle avait heureusement glissé sur le dos, et c’était son sac à dos qui s’était déchiré. Nous nous sommes tous retrouvés au point de départ, en haut de la falaise, là où nous nous étions encordés. Un peu secoués. Le sac de ma mère était éventré, et elle avait perdu quelques affaires, mais elle était indemne. De penser à ce qui serait arrivé si elle n’avait pas porté de sac, ou si elle avait glissé sur le ventre au lieu du dos…

Évidemment, nous avons abandonné l’idée de rejoindre le refuge. D’ailleurs, le soir tombait de plus en plus. Alain et ma mère ont réorganisé le sac à dos déchiré, et ils ont passé une corde plusieurs fois tout autour. Et nous sommes repartis par là d’où nous étions venus. Nous n’avions que deux lampes de poche, et avons décidé de n’en utiliser qu’une, pour augmenter nos chances d’avoir de la lumière jusqu’à la fin. Étrangement, nous n’étions pas paniqués, ni même particulièrement inquiets. Nous avions vécu notre moment difficile. Le sentier du retour serait long, mais sans difficulté particulière. Et puis, la lune éclairait joliment les montagnes, au point que lorsque la progression était facile, nous éteignions complètement la lampe.

Vers vingt-trois heures, nous arrivâmes à la centrale électrique, rassurés de retrouver des signes de civilisation. Je réalisai alors que nous n’avions pas croisé le moindre randonneur de toute la journée. Nous étions apparemment les seuls à être assez fous pour nous aventurer si haut, si tôt! La centrale disposait d’une porte métallique, à laquelle Alain alla frapper, sans obtenir de réponse. Les fenêtres étaient elles aussi protégées par des volets de métal. Aucune lumière n’était visible. Il nous restait trois ou quatre heures de marche, ce qui paraissait un gros effort, mais quel choix avions-nous? Nous les marcherions, ces derniers kilomètres, et nous arriverions à l’auto au milieu de la nuit, avec des ampoules aux talons. Mais Alain, lui, venait d’une autre culture. Il sortit son piolet, le glissa dans un des volets de métal, et le força d’un coup sec. Puis, avec le manche, il brisa l’un des carreaux de la fenêtre, avant d’y passer la main pour la déverrouiller. Il sauta à l’intérieur puis vint nous ouvrir la porte. Notre mère ne protesta pas. Cependant, mon jeune frère fit « chut! », car il entendait des bruits, qui venaient de plus bas dans la vallée. Nous fîmes silence et en effet, nous pouvions percevoir des voix, de l’activité humaine. Était-ce les ouvriers de la centrale qui étaient sortis et allaient revenir? La possibilité me paraissait réelle, mais Alain décréta que c’était sûrement des gens venus pêcher illégalement à l’électricité, plus bas sur la rivière. Je ne voyais pas par quelle logique cette explication était la plus probable, mais je haussai les épaules. Nous étions fatigués.

Une cuisine bien équipée, une douzaine de lits superposés répartis dans trois chambres : l’intérieur de la centrale était plus confortable qu’on ne l’aurait imaginé. Alain et notre mère se servirent parmi les réserves de nourriture qu’ils trouvèrent dans les placards. Ils dénichèrent même une bouteille de vin rouge mais pas de tire-bouchon, alors ils l’ouvrirent en frappant le culot contre un mur. Ils avaient trouvé des conserves de choucroute, qui maintenant cuisait à feu doux. La crainte que des ouvriers arrivent et nous mettent à la porte s’estompa. Évidemment, nous les jeunes nous sommes mis à fouiller partout. Dans un des tiroirs de la grande table à manger, parmi des jeux de cartes, des livres de mots croisés et des romans policiers, nous tombâmes sur une épaisse pile de photos pornographiques.

Les clichés avaient été pris ici-même, on reconnaissait la cuisine et les chambres. C’étaient des photos noir et blanc prises au flash, qui ne montraient pas les visages des participants. Des corps blêmes sans tête qui s’accouplaient dans les positions habituelles. Ventres, poils, bourrelets, organes génitaux bizarres d’hommes et femmes de quarante ans ou plus. Les photos avaient été prises par un amateur; il ne s’en dégageait aucune qualité artistique, aucune sensualité. Évidemment, tout le monde vint les regarder en rigolant. Alain dit tout haut ce qui était déjà évident pour tous : « Ils ont dû amener des putes ici et faire des photos pour avoir des souvenirs ». On servit les assiettes et nous ingurgitâmes notre choucroute volée, le paquet de photos abandonné sur un coin de la table. Une longue série de questions me venait en tête. Comment faisait-on exactement pour convaincre des prostituées de venir dans un endroit comme celui-ci? Comment était-ce possible que les patrons ne soient pas au courant? Comment fait-on pour avoir une érection, quand on fait ça avec une inconnue devant des collègues, dont un qui prend des photos? Est-ce que certains utilisaient ces photos pour se masturber? Comment était-ce possible de trouver ça excitant?

Nous n’avions même pas si faim que cela (l’effet de la fatigue intense), et nous dûmes jeter une partie du repas préparé. Le vin, lui, fût vidé sans cérémonie. Au cours de la soirée, Alain expliqua que dans les pays Nordiques (plus civilisés que nous), les refuges sont en libre-service et que les gens sont suffisamment honnêtes pour laisser en partant assez d’argent pour compenser ce qu’ils ont pris. Avec fierté, il ajouta qu’ici nous ferions la même chose. Il répéta la même chose au matin. Je souriais intérieurement à son besoin d’anoblir notre effraction. Finalement, il laissa 20 francs sur une étagère de la cuisine, ce qui, je le savais bien, était très en-dessous de ce que nous avions pris dans la cuisine – sans même parler de la fenêtre brisée!

Observer les adultes me laissait souvent confus ou perplexe. Mais ce matin-là, alors que nous nettoyions la cuisine avant de terminer notre randonnée, je le regardai avec un peu plus d’affection, cet Alain, qui, comme les autres compagnons de ma mère, ne fît qu’un bref passage dans notre famille avant de disparaître définitivement. Oui, il nous avait mis en danger la veille. Et j’avais ri de son équipement tout neuf de montagnard amateur, acheté la veille chez Décathlon. N’empêche qu’il nous avait peut-être bien sauvé d’une chute mortelle. Et il nous avait ensuite permis de passer une nuit au chaud, dans des lits. Pour la première fois peut-être, j’essayais de me mettre dans les souliers d’un homme adulte. Ferais-je mieux que lui, si je me retrouvais ainsi catapulté dans ce rôle de figure paternelle? Face à ces trois adolescents sarcastiques qui ne disaient jamais merci? Ce jour-là, je ressentis clairement un début de changement de philosophie dans ma perception du monde adulte, et j’eus conscience de grandir un peu plus.   


Du haut du cirque rocheux, nous pouvions voir au loin le petit refuge sur les berges du lac encore gelé. Je distinguais même la fumée qui s’échappait par la cheminée. Avec la lumière qui avait commencé à baisser, le vent glacial qui s’infiltrait dans nos vêtements, le désir de nous y abriter avait commencé à se transformer en sentiment d’urgence. Il restait environ deux kilomètres seulement à marcher pour enfin se réfugier entre ses murs de pierre, boire quelque chose de chaud. La première partie du trajet consistait en une descente abrupte jusqu’au lac, avec un dénivelé de trois ou quatre cents mètres. Par expérience des sentiers pyrénéens, je savais que celui-ci aurait une forme de zig-zag et éviterait les parties les plus dangereuses. Mais nous étions à la fin de l’hiver, et le cirque était orienté vers le nord, exactement comme le Cirque de Gavarnie qui d’ailleurs se trouvait assez près de là. Pour cette raison, les pentes sous nos yeux étaient encore recouvertes de neige, qui masquait le sentier et nous empêchait d’identifier les passages les plus dangereux. Aucune trace de bottes dans la neige : si nous allions de l’avant, nous serions les premiers cette année-là. Tenter ou pas? Si nous revenions sur nos pas maintenant, nous serions forcés de marcher dans le noir. Je sentais que la décision finale revenait à Alain, le nouvel ami de notre mère. C’était d’ailleurs ironique et même absurde, puisque nous le connaissions à peine et que nous avions davantage d’expérience de montagne que lui. D’ailleurs, notre mère n’était-elle pas toujours soucieuse de projeter une image de féminisme et d’indépendance? Mais évidemment, j’avais déjà pu observer que ces notions prennent le large dans certaines situations. Alain nous incita à tenter la descente, annonçant avec fierté qu’il allait pouvoir mettre à contribution le piolet, les crampons d’alpinisme et la corde tout neufs qu’il avait apportés. Il fixa la corde autour de la taille de notre mère, puis ce fût notre tour, les trois ados, et lui enfin en dernier. Il avait laissé une dizaine de mètres de jeu entre chaque personne. Il enfonça son piolet dans la glace et y fixa l’extrémité de la corde. Notre mère se mit à marcher en direction de la gauche et en descendant, et nous suivîmes. Peu de temps après, la couche de neige sur laquelle elle progressait céda, et elle se mit immédiatement à glisser à une vitesse alarmante. La corde se tendit et ma sœur fût entraînée à son tour, suivie de mon frère puis de moi.

Tôt le même matin, nous avions chargé nos sacs à dos de multiples bouteilles d’eau, de nourriture, d’épaisses chaussettes de rechange, sans oublier les cartes IGN et nos sacs de couchage. Les adultes avaient un peu la gueule de bois – la veille, comme souvent, le vin rouge avait coulé abondamment. Mais l’entrain était revenu en commençant notre ascension, après avoir laissé la Volkswagen Polo familiale au Lac d’Estaing. Assez vite, il nous fallut grimper une pente aiguë et qui semblait interminable, comme toujours dans les Pyrénées, montagnes qui semblent conçues pour faire fuir les touristes ordinaires. Lorsque nous prenions une pause, notre mère écartait le bras en direction du panorama et s’exclamait, à notre intention : « Regardez les enfants, comme c’est beau! ». C’était exaspérant. Mais au moins, ce n’était pas gênant comme la fois où elle avait trouvé un caillou en forme de pénis, qu’elle avait exhibé à la ronde en riant fort, d’un rire qui semblait un peu forcé. Vers le début de l’après-midi, notre itinéraire emprunta un sentier assez large sur lequel du gravier avait été ajouté, ce qui nous indiquait qu’il était possible d’y venir en véhicule 4X4. L’explication se trouvait deux kilomètres plus loin, sous la forme d’une petite centrale électrique comme on en trouve dans les montagnes. Un bâtiment carré construit en béton, à mi-chemin entre l’usine et la prison; à l’arrière, des gros tuyaux métalliques à flanc de montagne, à l’intérieur desquels chute l’eau provenant d’une rivière ou d’un lac en amont, et qui fait tourner des turbines invisibles. Plus tard, le sentier redevint un vrai sentier de montagne, et après un dernier col à gravir, nous avons progressé en haute montagne (près de trois mille mètres) pendant quelques heures. Ici, la végétation se faisait minimaliste. Les rayons UV du soleil nous attaquaient avec davantage de franchise. Même chose avec le vent. Nous traversions parfois des zones encore enneigées. Le sentier nous amena du côté espagnol, ce qui était indiqué par une simple pancarte métallique. Nous repassâmes du côté français peu de temps avant d’arriver au fameux cirque.

Nous fûmes tous entraînés dans la chute, sauf Alain, qui à l’aide de ses crampons d’alpinisme et de son piolet, put tenir bon et nous empêcher de dégringoler au bas de la falaise. Nous remontâmes la pente avec difficulté, mais il n’y eut pas de nouvelle glissade. Personne à part notre mère n’était passé sur les rochers qui affleuraient par endroit. J’avais pu voir toute la scène : ma mère glissant sur le dos, son sac à dos passant sur les rochers pointus dans un bruit de tissu déchiré. Nous nous sommes tous retrouvés au point de départ, en haut de la falaise, là où nous avions pris la décision d’aller de l’avant. Un peu choqués. Le sac à dos de ma mère portait de larges déchirures, et elle avait perdu quelques affaires, mais elle était indemne. De penser à ce qui serait arrivé si elle n’avait pas porté de sac, ou si elle avait glissé sur le ventre au lieu du dos…

Évidemment, nous avons abandonné l’idée de rejoindre le refuge. D’ailleurs, le soir tombait de plus en plus. Les adultes ont réorganisé le sac de notre mère, et ont passé une corde plusieurs fois tout autour, pour l’empêcher de perdre d’autres affaires. Et puis nous sommes repartis par là où nous étions venus. Nous n’avions que deux lampes de poche électriques, et avons décidé de n’en utiliser qu’une, pour augmenter nos chances d’avoir de la lumière jusqu’à la fin. Étrangement peut-être, nous n’étions pas paniqués, pas particulièrement inquiets non plus. Nous avions vécu notre moment difficile. Le sentier du retour serait long, mais sans difficulté particulière. Et puis, la lune éclairait joliment les montagnes, au point que lorsque la progression était facile, nous éteignions la lampe complètement.

Vers ving-trois heures, nous arrivâmes à la centrale électrique, rassurés de retrouver des signes de civilisation. Je réalisai alors que nous n’avions pas croisé le moindre randonneur de toute la journée. Nous étions apparemment les seuls à être assez fous pour nous aventurer si haut, si tôt! La centrale disposait d’une porte métallique, à laquelle Alain alla frapper, sans obtenir de réponse. Les fenêtres étaient elles aussi protégées de volets de métal. Aucune lumière n’était visible. Il nous restait trois ou quatre heures de marche avant d’arriver à l’auto, ce qui paraissait un gros effort, mais quelle était l’alternative? Nous les marcherions, ces derniers kilomètres, et nous arriverions à l’auto au milieu de la nuit, avec des ampoules aux talons. Mais Alain, lui, venait d’une autre culture. Il sortit son piolet, le glissa dans un des volets de métal, et le força d’un coup sec. Puis, avec le manche, il brisa l’un des carreaux de la fenêtre, avant d’y passer la main pour la déverrouiller. Il sauta à l’intérieur puis vint nous ouvrir la porte. Notre mère ne protesta pas. Cependant, mon jeune frère fit « chut! », car il entendait des bruits, qui venaient de plus bas dans la vallée. Nous fîmes silence et en effet, nous pouvions percevoir des voix, de l’activité humaine. Était-ce les ouvriers de la centrale qui étaient sortis et allaient revenir? La possibilité me paraissait réelle, mais Alain décréta que c’était sûrement des gens venus pêcher illégalement à l’électricité, plus bas sur la rivière. Je ne voyais pas par quelle logique cette explication était la plus probable, mais je haussai les épaules. Nous étions fatigués.

Une cuisine bien équipée, trois chambres contenant en tout une douzaine de lits superposés : l’intérieur de la centrale était plus confortable qu’on ne l’aurait imaginé. Les adultes se servirent parmi les réserves de nourriture qu’ils trouvèrent dans les placards. Ils dégotèrent même une bouteille de vin rouge mais pas de tire-bouchon, alors ils l’ouvrirent en frappant le culot contre un mur. Ils avaient trouvé des conserves de choucroute, qui maintenant cuisait à feu doux. La crainte que des ouvriers arrivent et nous mettent à la porte s’estompa rapidement. Évidemment, nous les jeunes nous sommes mis à fouiller partout. Dans un des tiroirs de la grande table à manger, parmi des jeux de cartes, des livres de mots croisés et des romans policiers, nous tombâmes sur une épaisse pile de photos porno.

Les clichés avaient été pris ici-même, on reconnaissait la cuisine et les chambres. Il s’agissait de photos noir et blanc prises au flash, qui ne montraient pas les visages des participants. Des corps blêmes sans tête qui s’accouplaient dans les positions habituelles. Ventres, poils, bourrelets, organes génitaux bizarres d’hommes et femmes de quarante ans ou plus. Les photos avaient été prises par un ou plusieurs amateurs; il ne s’en dégageait aucune qualité artistique, aucune sensualité. Évidemment, tout le monde vint les regarder et rigoler. Alain dit tout haut ce qui était déjà évident pour tous : « Ils ont dû amener des putes ici et faire des photos pour avoir des souvenirs ». On servit les assiettes et nous ingurgitâmes notre bouffe volée, le paquet de photos abandonné sur un coin de la table. Une longue série de questions me venait en tête. Comment faisait-on exactement pour convaincre des prostituées de venir dans un endroit comme celui-ci? Comment était-ce possible que les patrons ne soient pas au courant? Comment fait-on pour avoir une érection, quand on baise avec une inconnue devant des collègues, avec l’un d’eux qui vous prend en photo? Est-ce que certains utilisaient ces photos pour se masturber? Comment était-ce possible de trouver ça excitant?

Nous n’avions même pas si faim que cela (l’effet de la fatigue intense), et nous dûmes jeter une partie du repas préparé. Le vin, lui, fût vidé sans cérémonie. Au cours de la soirée, Alain expliqua que dans les pays Nordiques (plus civilisés que nous), les refuges sont en libre-service et que les gens sont suffisamment honnêtes pour laisser en partant de l’argent pour compenser ce qu’ils ont pris. Avec fierté, il ajouta que l’on ferait la même chose ici. Il répéta la même chose au matin. Je souriais intérieurement à son besoin d’anoblir notre effraction. Finalement, il laissa 20 francs sur une étagère de la cuisine, ce qui, je le savais bien, était très en-dessous de ce que nous avions pris dans la cuisine – sans même parler de la fenêtre brisée!

L’observation des adultes me laissait souvent confus ou perplexe. Mais ce matin-là, alors que nous nettoyions la cuisine avant de terminer notre randonnée, je le regardai avec un peu plus d’affection, cet Alain, qui, comme tous les autres compagnons de ma mère, ne fît qu’un bref passage dans notre famille avant de disparaître définitivement. Oui, il nous avait mis en danger la veille. Et j’avais ri de son équipement tout neuf de montagnard amateur, acheté deux jours plus tôt chez Décathlon. N’empêche qu’il nous avait peut-être bien sauvé d’une chute mortelle. Et il nous avait ensuite permis de passer une nuit au chaud, dans des lits. Pour la première fois, j’essayais de me mettre dans les souliers d’un homme adulte. Ferais-je mieux que lui, si je me retrouvais ainsi catapulté dans ce rôle de figure paternelle? Pour ces trois adolescents sarcastiques qui ne disaient jamais merci? Empathie plutôt que jugement : aucun des deux mots n’était utilisé communément à cette époque, pourtant je ressentis clairement ce changement de philosophie dans ma perception du monde adulte, et j’eus conscience de grandir un peu plus.
 
« Modifié: 04 Mars 2023 à 01:44:34 par Helbert »

Hors ligne Choumi

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Re : Adultes en altitude
« Réponse #1 le: 27 Février 2023 à 13:33:52 »
Bonjour
Randonneurs passionnés, madame et moi, le début de ton texte m’a rappelé quelques balades dans les Pyrénées qui elles se sont toujours bien passées
La deuxième partie m’a sorti de mes pensées
Je ne sais pas si c’est du vécu, pourquoi pas tout est possible
Je serais plus modulé si ce n’est qu’une histoire romancée
Sur la forme le texte se lit bien et reflète assez bien les dangers d’une sortie hivernale aventureuse
Amicalement
Michel




Hors ligne Helbert

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Re : Adultes en altitude
« Réponse #2 le: 27 Février 2023 à 15:21:52 »
Merci. C'est un récit, j'aurais dû le préciser, c'est maintenant fait. Le texte est très perfectible (ce n'est que le premier jet), donc tous les commentaires sont bienvenus!

Hors ligne Helbert

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Re : Adultes en altitude (récit)
« Réponse #3 le: 28 Février 2023 à 13:38:03 »
Merci infiniment Champdefaye, pour les précieuses suggestions.

 


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