Je suis en colère. En quête de réponse. Alors aujourd'hui encore, j'ai trouvé un prétexte bidon, une broutille et comme d'habitude ça a marché. Ma mère a prononcé des mots qu'elle n'aurait jamais dû prononcer, de plus en plus incisifs, de plus en plus assourdissants jusqu'à la rupture. Un grand fracas silencieux où les mots ne sont plus assez forts, ce moment où ils défilent si vite dans notre tête que notre bouche est incapable de suivre. Bien sûr, je regrette de devoir en arriver là. Pour autant je ne l'ai pas rattrapée, j'ai attendu, impatiente. La porte claque, la voiture démarre. C'est maintenant.
Ma mère part toujours environ deux heures, elle va voir sa vieille tante.
Deux heures, c'est le temps idéal pour elle de boire un café et de se calmer.
Deux heures c'est aussi le temps idéal pour fouiller à la recherche de ma propre vie, ou du moins des morceaux de celle-ci.
C'est une véritable course ! Bien organisée cela dit, je ne dois faire aucune erreur. Je descends les escaliers sur la pointe des pieds, toujours aux aguets d'éventuels changements de programme, regrets ou oublis de sa part. Une fois sûre d’être seule dans cette maison sans souvenirs, je réfléchis. Un instant, j'essaie de me mettre à sa place, je pense comme elle, je me tiens comme elle et parfois même, je mets son parfum. Ma mère a toujours eu le même parfum, je me dis souvent que c'est lié à mon père et cette pensée me réconforte un peu.
Si j'avais des souvenirs précieux, si précieux qu'ils en devenaient douloureux, ou aurais-je voulu les cacher ?
Mon père nous a quitté alors que je n'étais encore qu'une enfant et le peu de souvenirs qu'il me reste devient plus flou à mesure que les années passent. Ma mère est morte elle aussi, un peu, avec lui. Je le vois à son sourire qui n'a plus jamais été le même, aux souvenirs qu'elle s'efforce chaque jour de fuir. Forcément un jour, ça a fini par nous jouer des tours. J'avais besoin de savoir quand elle avait besoin d'oublier.
J'imprime chaque détail de cette pièce dans mon esprit, bien qu'il n'y ait pas grand-chose à observer, l’œil acéré de ma mère remarque tout. Déplacer son vase ou n'importe quel autre objet d'un centimètre, elle le verra, elle voit tout et ne dit rien mais n'en pense pas moins.
Je me décide enfin et me dirige vers l'immense armoire en bois sombre. J'attrape les clefs cachées sur le dessus. Comme elle, je vois tout. Il me faut un peu forcer sur le battant et les portes s'ouvrent avec un son strident et désagréable comme pour me faire comprendre que je n'ai rien à faire là, une mise en garde. C'est justement pour cette raison que je suis là, j'ai peur de ce que ma mère tient absolument à cacher, mais j'ai tout aussi peur d'oublier mon père et qui je suis en même temps. Il paraît que j'ai ses yeux, j’arrivais à les voir avant mais aujourd'hui quand je me regarde dans le miroir, je ne vois que le reflet des miens. Sa voix s’essouffle, son rire aussi et des fois, je doute qu'il ait réellement existé.
Je me rapproche timidement des étagères et me sens comme absorbée par les souvenirs de cette grande armoire. Elle sent la poussière et un peu la lavande. C'est un héritage de notre famille, elle appartient à ma mère qui l'a reçue de ma grand-mère et ainsi de suite. Un jour, elle m'appartiendra et peut-être que moi aussi j'aurai des choses à y cacher, des trésors, ou bien des cadavres, un secret n'a pas à être défini après tout. Tout en bas, il y a des vêtements qu'elle a un jour portés et qu'elle ne reportera sans doute jamais, je la revois encore avec. Ma mère est belle, sans vraiment faire d'efforts pour. Elle a la peau naturellement gorgée de soleil et des cheveux aussi noirs que la nuit. Aujourd'hui, elle s'habille comme si elle enterrait mon père chaque jour. Je sens les larmes monter et porte alors mon attention sur de vieux albums photos. Je les ai déjà regardés, ils n’étaient pas prisonniers ici avant. Je ne m'y attarde pas trop, pas que je n'y accorde pas d'importance mais ce n'est pas ce que je cherche aujourd'hui. Juste au-dessus, quelques babioles ayant appartenu à mes grands-parents maternels, je n'ai jamais vu certains de ces objets mais s'ils sont là, ils doivent être importants. Je ne les touche pas, je me contente de les regarder, de leur inventer des histoires.
Le peigne à cheveux orné de fleurs dorées devient alors le plus beau des bijoux qu'il m’ait été donné de voir, mon grand-père l'a offert à ma grand-mère. Il a économisé pendant des mois et d'une main délicate, il le lui a placé dans les cheveux lors de leur premier bal. Je peux presque le sentir moi aussi.
Le chausse pied de mon grand-père est là lui aussi, je l'imagine fort et courageux, porter secours à ceux qui en ont besoin. Un jour, témoin d'une violente agression, il a alors pris la défense de cette jeune femme et tout s'est retourné contre lui. Ce jour-là, il a perdu l'usage de son bras droit, en revanche malgré les difficultés survenues ensuite, il n'a jamais perdu la foi. Je le voyais utiliser cet objet tous les jours, il n'a jamais demandé d'aide. Je regrette de ne lui avoir jamais demandé ce qu’il s'était réellement passé. Je regrette beaucoup de choses.
J'imagine que le petit cadre avec une photo du Roi Soleil est une métaphore, que leur amour les rendait aussi riche que n'importe quel roi, qu'il n'avait pas besoin de plus. Ils n'ont jamais été aisés mais ma mère n'a manqué de rien. Leur maison était si joliment décorée que pendant longtemps, je n'ai pas remarqué les fissures qui grimpaient sur les murs derrière les tableaux et les dessins d'enfants et quand j'ai fini par les voir enfin, je me suis dit qu'elles faisaient partie du décor. A ce moment-là, je n'y ai plus prêté attention.
Tout à droite, il y a une grosse boite en métal noir, elle contient des papiers, importants eux aussi j'imagine. J'en sors quelques-uns que je lis en diagonale. Une multitude de mots et d'expressions juridiques que je ne comprends pas. Je n'essaie pas vraiment non plus, persuadée que ce n'est pas là que je trouverai les réponses à mes questions. Je range alors les papiers soigneusement et jette un regard furtif sur l'horloge du salon. Presque une heure s'est écoulé depuis le départ de ma mère et je commence à me dire que je dois chercher ailleurs. J'observe une dernière fois l'armoire, ses reliques d'une autre vie et pousse doucement les portes quand quelque chose retient mon attention.
Là, tout en haut, si haut que j'ai failli ne jamais les voir, se cachent quelques cassettes dont je n'ai jamais entendu parler. Sur les boites, des inscriptions plus ou moins détaillées d'une écriture que je ne reconnais pas. Je déduis facilement qu'il s'agit de celle de mon père et chaque lettre, chaque mot devient soudainement inestimable. J'en lis quelques-unes et je repère rapidement mon prénom, celui de ma mère puis de mon père. Mon cœur s'emballe alors je prends un moment pour respirer et prendre conscience de l'ampleur de ma découverte. Je m'aide des inscriptions et des quelques dates que je trouve pour les classer par ordre chronologique et les emporte toutes avec moi dans le salon. Je sors le vieux magnétoscope et y insère la plus ancienne, elle remonte à ma naissance, il y a quinze ans. Il me faut quelques minutes pour m'habituer aux couleurs ternes, aux images un peu floues et à ce son qui grésille. Je revois mon père, j'entends son rire, et puis le mien, celui que ma mère a perdu. Les minutes et les scènes de vie défilent, souvent drôles et parfois émouvantes, j'ai l'impression de me rappeler maintenant.
Je sais que ma mère va rentrer bientôt et que je devrais remonter, m'enfermer dans le monde que je me suis créé mais pour une fois je n'en ai pas envie, c'est comme si toute ma vision du monde avait été bouleversée. Je ne range pas les cassettes, je continue de les regarder jusqu'à entendre la voiture arriver. Je me lève, je prépare du café, fort, on en aura besoin. Nous allons nous souvenir, nous allons avoir mal et les larmes vont couler, mais nous allons nous souvenir et pleurer ensemble. Être ensemble finalement, c'est la seule chose qui compte.