M. Attali, bonjour,
Je vous écris car j’ai lu votre livre « Devenir soi » il y a plusieurs années et que vous vous déclarez intéressé par les expériences de métamorphose des uns et des autres. Je me suis dit que c’était encore probablement le cas.
Après l’avoir lu, j’ai oublié ce livre et je m’en suis souvenu plus tard. Ce souvenir contribue à mon changement survenu doucement, sans l’avoir décidé, en 2020. Je n’ai pas déménagé, je n’ai pas perdu ma virginité à 44 ans (j’étonnais tout le monde avec ça à 30 ans, et plus personne à 44), j’ai gardé mon poste d’employé libre-service à Carrefour (à moins qu’il ne faille dire chez Carrefour, au choix). Mon lieu de travail est à 10 minutes à pied de mon domicile, ce qui constitue un confort de vie extraordinaire.
Ce que j’ai fait : ce jour-là, j’ai mis de l’ordre dans le disque dur de mon ordinateur, puis j’ai appliqué en partie le conseil d’Épicure pour qui il ne faut garder en sa possession que l’essentiel. Comme tant de gens, j’ai trié, vendu, donné, jeté les objets de ma demeure, avec pour objectif un aspect monacal. À cette occasion, j’ai cru voir incarnée ma névrose en découvrant sous les tuyaux de l’évier un extraordinaire sac rempli d’éponges sales et sèches, destinées à servir dans le futur.
J’ai donc tout rangé, acheté un chat auprès d’un éleveur, dépensé de l’argent pour une fois pour des vêtements neufs, appliqué les conseils diététiques que chacun connaît, remplacé les plats préparés par de la nourriture brute, à préparer soi-même, si j’ose m’exprimer ainsi. Je me suis mis à la musculation, alors que ce n’est absolument pas mon genre, car rien n’est plus opposé à l’esthétique de Beethoven que celle des publicités pour améliorer les corps.
Depuis mars 2021, je reprends toutes les partitions que j’ai étudiées de 6 à 17 ans. Je mets au point les pièces pour piano et je les enregistre dans un studio pro. Par ailleurs, j’ai décidé de ne plus jamais écrire quoi que ce soit de négatif sur les réseaux sociaux et peu à peu j’ai perdu le contact avec tous mes amis, car plus personne ne me répondait. Je pense qu’ils ont considéré que j’étais désormais hors-jeu, sans jus.
Privé des 3 ou 4 heures par jour d’usage d’Internet, plus encore le dimanche et le lundi, j’ai déblayé un temps infini. Je dors un peu plus, ce qui améliorer l’hygiène de vie, et j’ai fait un plan de lecture des 500 livres achetés à la FNAC et entreposés dans des cartons sans être lus, à la manière des éponges de tout à l’heure. Je suis d’une grande lenteur à comprendre la moindre phrase imprimée sur papier, alors que je suis fasciné par mes propres mots et que j’ai une compulsion à corriger et recorriger mes phrases. Idée courante que je vérifie par moi-même : le mésusage d’Internet et des écrans a désappris à mon cerveau l’aptitude à appréhender une pensée profonde.
Ce renouveau n’est pas intégral, je me suis contenté de faire de la place et d’ajouter les fleurs. Il y a cependant quelque chose qui me manque et que même l’étude des sonates de Beethoven ne me fournit pas, c’est la joie de vivre. Cet embellissement s’oppose à une catastrophe personnelle survenue en 2002. Dans mon souvenir, votre livre ne rend pas compte des catastrophes, par lesquels on ne peut plus être soi ni devenir qui que ce soit.
Ce ne sont pas les mêmes personnes ni les mêmes attitudes selon que vous réussissez ou que vous échouez. Les stars ne voient pas la même chose, au sens propre du verbe « voir ». Ce que X vous donne à voir, le même ne me le donnera pas. Vous en feriez ce que vous voulez, mais moi je l’aurais peut-être sur le dos. J’ai un bac+5, un diplôme d’une école supérieure de commerce mais je n’avais pas le profil pour le business et je me suis déclassé comme employé. Et une dialectique s’est mise en place : plus je me déclassais, plus je rencontrais des gens vulgaires, efficaces dans mon déclassement. La chose a atteint son paroxysme absolument insupportable dans le couloir fermable d’un pavillon psychiatrique, là où toute dignité s’est éteinte à jamais. La reconstruction n’est plus possible. Car ce n’est pas seulement l’idéal du moi qui a été détruit, c’est mon esprit.
Devenir soi, dites-vous. Encore aurait-il fallu être quelqu’un ! Je préfère pour ma part une autre formule : jouir de ce qu’on a et ne pas désirer ce qu’on n’a pas, ce qui est aussi le propos du dixième commandement dans la Bible. Le verre est complètement plein et ce peu est beaucoup, et je ne serais pas étonné que le smicard de l’an 2000 ne soit plus riche que Louis XIV. On ne peut rien faire des fontaines, des bijoux à la valeur inestimable, seulement se dire qu’on les possède et qu’on en tire du prestige… mais moi, j’ai l’eau courante, l’eau chaude, le chauffage, le réfrigérateur, l’ordinateur, le clavier numérique, la médecine scientifique, et le supermarché à côté… alors que Louis XIV souffrait l’enfer à cause d’un trou dans la cavité nasale. A sa place, je me serais suicidé. Mais il a eu le sens du devoir.
Quant à moi, j’ai perdu tout sentiment de malheur. Votre livre aura fait partie de ce changement, encore en cours, ce changement revient à faire ce qui m’incombe.
Nicolas Messina