Ce texte est celui d'un ami. Je le trouve bien écrit. J'aimerais avoir vos impressions.
« Je lève les yeux qui traînaient sur mon téléphone, le train part, glisse le long du quai, sans à-coups comme sur un lac gelé, à Paris on a un peu picolé pour fêter nos retrouvailles après tant d’années, le train ballote au gré des aiguillages, c’est pas le moment de circuler dans l’allée centrale du wagon, crissement, frottement acier contre acier, c’est la partie mécanique du voyage, 16h30, le train devrait arriver à Strasbourg à l’heure, le train s’enfonce dans un canyon de parois crasseuses, zone de non-vie, puis accélère progressivement, une femme sort son ordinateur, se concentre sur son l’écran, on s’éloigne de Paris, banlieues industrielles,
centres commerciaux, barres d’immeubles, la laideur des faubourgs, devant moi un obèse suffisant lit son journal, son voisin est littéralement écrasé, il ne dit rien, les bruits mécaniques s’estompent, la vitesse accélère, claquements réguliers, le contrôleur arrive, je me lève, laisse place à la femme à l’ordinateur qui se lève aussi, il me semble qu’elle me frôle, le contrôleur est occupé par deux passagers qui n’ont pas de billets de première classe, le ton monte, le contrôleur fronce les sourcils, les deux passagers estiment qu’ils ne lèsent personne puisque le wagon de première n’est pas rempli, puis ils obtempèrent et se dirigent vers les
secondes, la vitesse du train ralentit pour traverser les banlieues résidentielles, pas de place ici pour le sauvage, la friche, chaque mètres carré est aménagé, clôtures, arbres fruitiers, verdure, terrasses ombragées, villas coquettes, petit paradis pour travailleurs pendulaires, vivre avec le voisin un an, dix ans, une vie, quelques petits immeubles dispersés, le chemisier de la femme à l’ordinateur est échancré sur son collier ethnique, son parfum me trouble, le patchwork des champs dans la campagne, quelques bosquets, long sifflement aigu du train à 300km/h, les villages glissent avec leurs églises vides, leur dentelle de bocage,
le parfum de la femme à l’ordinateur m’enveloppe, une fragrance orientale boisée, je ressens dans les tripes le vallonnement des côteaux, un tracteur avance dans un nuage de poussières, si j’avais une caméra je ferais un travelling, le bourdonnement de la vitesse est contrarié parfois par le passage d’un pont, derrière moi un couple est installé, elle ne s’arrête pas de parler, lui ne l’écoute pas, il fait des grognements affirmatifs, elle ne supporte pas le silence, les villages en Champagne se raréfient, les bosquets, les parcelles se font plus longues, le sol plus clair, un océan de labours ponctué d’arbres esseulés, le stylo de la femme à l’ordinateur a
roulé par terre, je me précipite pour le ramasser, un instant je rentre dans l’enveloppe tiède de la femme en prenant le stylo, elle me sourit, me lance un regard parfumé, un éclair qui me zèbre la cervelle, une onde de choc suivie dans la même seconde par le tonnerre que provoque le croisement d’un autre TGV à 600 km/h, mouvement relatif explosif, au loin les prairies parsemées d’animaux s’éloignent, des paysages chargés de combats de chevreuils à l’orée des bois, un long tunnel sous les Vosges me renvoie forcément l’image de la femme à l’ordinateur, de l’autre côté du couloir le bonhomme obèse sort son casse-croûte, installe boisson
et nourriture sur sa tablette, froisse longuement le papier d’emballage sonore qui enveloppe son sandwich, puis la nuit tombe sur les villages proprets aux toits rouges, enfin dans la lueur des néons et des phares apparaissent les zones commerciales de l’autoroute, sur le parvis de la gare mon vélo est couvert de pluie, j’y installe ma valise, encore cinq kilomètres et je serai rentré chez moi, la femme à l’ordinateur doit déjà être au chaud dans sa villa. »