Vingt-sept jours.
Ça avait été vraiment très rapide, deux, trois secondes, quatre au maximum, mais elle en était sûre, cet homme l’avait regardée.
- Je vais prendre à droite, pensa-t-elle, la rue Didier, et encore à droite, il doit aller au bureau du port, je vais le recroiser, c’est certain ... mais elle ne rencontra que trois ados attardés, portable à la main.
Après le tour du pâté de maisons, elle retrouva le boulevard, déçue, ne sachant ou aller. Cette rencontre changeait tous ses plans, ce n’était pas un regard de courtoisie, ni de pitié, non, un vrai regard d’homme, brûlant, sexuel, elle avait complètement oublié son visage, seuls restaient deux yeux qui la fixait, elle, Cathy Munier.
Cette sortie, elle y pensait depuis des semaines, elle descendrait le boulevard, rapidement, sans s’arrêter sur les vitrines, irait jusqu’à la mer pour s’asseoir sur un banc et regarder au loin, mais ces trois secondes avaient tout changé.
Complètement désemparée, elle décida de rentrer chez elle.
- tu es sortie ? Pierre, son mari semblait affolé, il tripotait son portable, tentait de sourire, il essayait d’être content, mais trop de questions se bousculaient dans sa tête.
Cathy trouva une excuse bancale pour ne pas le tourmenter encore plus.
-Oui, je voulais voir la mer, mais j’ai fait demi-tour, j’ai eu peur du vent !
-Tu as bien fait d’être prudente, mais… ça va … !
Pauvre Pierre, il disait n’importe quoi, Cathy coupa court et monta dans sa chambre.
Elle avait quarante ans !, elle, une fille de la mer, prudente par peur du vent, c’était nul, comme toujours son mari était à côté, trop bienveillant, trop généreux.
j’aurais vraiment dû lui dire qu’un mec m’avait matée pensa-t-elle.
Dans Google, elle tapa « regards d’homme », après on pouvait choisir, yeux bleus, virils, amoureux …, elle les essaya tous, sans retrouver son frisson du matin.
Ce regard l’obsédait, elle avait oublié que les hommes regardent les femmes, en plus, ce n’était pas quelqu' un du coin, sûrement un marin.
Elle qui était en ruines depuis des années avait attiré le regard d’un inconnu, peut-être pas beau, pas sexy, peut être un con, forcément il avait déjà oublié, mais bon, c’était arrivé
-sois pas difficile, ma belle, c’est déjà ça, se dit-elle en souriant.
En bas, ça s’agitait, Pierre, qui s’était mis à la cuisine remuait les casseroles en chantonnant. Depuis longtemps Cathy ne partageait plus les repas de la famille, ses rares apparitions tuaient l’ambiance. elle préférait rester seule dans sa chambre, manger la nuit un peu n’importe quoi avec parfois des crises de boulimie, le café, les cigarettes faisaient le reste.
Elle regarda l’heure, bientôt midi, son fils allait rentrer du collège, son père allait lui raconter l’histoire de sa sortie, pauvre Ben, douze ans, en plein début d’adolescence, être mêlé à cette histoire, ça ne devrait pas l’arranger.
Vingt-sept jours !
Assise devant sa fenêtre ouverte, Cathy regarde au loin en fumant sa première cigarette de la journée.
Maintenant, elle regrette de n’être pas descendue au port. Voir la mer, elle y pensait depuis des jours, elle s’était préparée à cette sortie seule, retrouver la vie d’avant, revoir sa ville, peut être croiser des connaissances. Ça serait pénible bien sûr, mais rien à côté de ce qu’elle venait de vivre depuis un mois.
- Je vais ressortir demain matin, à la même heure, si je le recroise, je ne ferais pas demi-tour, je vais m’habiller autrement, on verra s’il me reconnait. À fond dans ses rêveries d’ados, Cathy parlait toute seule, se rejouait le film du matin, imaginait celui du lendemain, les yeux de l’inconnu étaient la caméra, elle, elle était sur scène dans le boulevard de la mer, le show durait trois secondes, fallait rien rater, ça faisait si longtemps.
À fond dans son truc de se faire belle pour le lendemain, Cathy chercha dans ses armoires une tenue adaptée.
-Mince affaire, pensa-t-elle.
Des fringues pas nettes, des cadeaux pas ouverts, généralement des sous-vêtements de marque offerts par son mari, un tas sous son bureau, tout ça sentait la clope, le renfermé ou plus rarement le neuf.
Depuis longtemps, elle ne s’habillait plus vraiment, trainait des semaines entières en jogging dépareillé, les sorties discrètes au supermarché avec une doudoune de sa fille ou de son mari la faisait ressembler à une va-nu-pieds. Parfois, dans ses bons jours, elle tentait une machine, choisissait un tas de vêtements dans un coin, mauvaise pioche, les fringues mélangées ressortaient nazes, décolorées et allaient faire un nouveau tas. Cathy était écœurée puis dans un accès de courage, elle décida de ranger sa chambre.
-Mon dressing à moi, soupira-t-elle
Dans une autre vie, tous les trois mois, Cathy inventoriait ses armoires, c’était un moment de joie familiale qu’elle partageait avec sa fille, puis Marion avait grandi, Cathy était partie en couille et les tas avaient remplacé les belles piles bien ordonnées. Toute à son affaire de rangement, Cathy chantonnait en faisant des piles sur son lit sans voir qu’on la regardait avec stupéfaction, ses deux nigauds de fils et mari étaient là sur le pas de sa porte, la bouche ouverte, complètement ahuris comme devant une martienne égarée en Normandie.
-Et là, tu fais quoi, lui demanda Pierre, doucement, comme on parlerait à une déprimée.
-ben !! …, je range, je vais sortir demain matin, peut-être aller au marché, je ne sais comment m’habiller avec ce temps merdique.
La joie avait remplacé la stupéfaction, Pierre était radieux, regardait sa femme comme jamais depuis des années. Il voulait poser la question mais n’osait pas. Benjamin aussi était content, sans savoir pourquoi, il sentait que quelque chose se passait dans cette maison. Par peur de briser l’instant, Pierre redescendit dans sa cuisine en bafouillant un truc sur la météo.
Son mari la déroutait, il subissait sans réagir, sa patience l’agaçait, ses pensées revinrent naturellement à son marin au regard furtif.
Le temps filait vite cet après-midi-là, Cathy, heureuse, retrouvait des habitudes. Elle avait attaqué le rangement de son bureau, elle arrivait à sourire en retrouvant des tristes preuves des années passées, trois mois avant, elle aurait encore cédé à la tentation. Tout doucement pourtant, le doute s’installait…
Sa fille allait rentrer du lycée, son père allait lui raconter les évènements de la journée.
Marion avait maintenant dix-sept ans, faisait une terminale scientifique et depuis le naufrage de sa mère régentait la maison. Pierre, complètement paumé, laissait faire. Avec sa psychologie d’ados à deux balles, Marion surveillait sa mère pour la prendre en défaut, la dominer puis lui faire la leçon.
Cathy redoutait ces discussions, mais toujours en faute se réfugiait dans le mensonge, le déni. Marion libérait à ces occasions un désir de vengeance sur des années d’enfance pourtant heureuses, voulait affirmer un besoin d’exister devant ses parents, mais ça n’apportait rien de bon.
Ses interrogatoires insensés finissaient en crise de larmes, Cathy jurait, promettait tout, parfois hurlait, menaçait de se jeter par la fenêtre, pour mentir encore le lendemain.
- alors, il parait que t’es sortie ?
Marion arrivait en fouille-merde, prête à lui mettre la honte, Cathy sentait monter les larmes, il faudrait être forte.
- Oui, je voulais descendre au port, mais sur le boulevard, un mec m’a regardée bizarrement, j’ai eu un frisson désagréable et j’ai préféré rentrer.
- Mais, maman, tu t’es vue, dit Marion en ricanant.
- mais !, tu n’as rien compris, il me regardait autrement, je me sentais à poil.
- mais ... qu’est-ce que t’avais mis ? c’était bien sa fille ça,
- Mais rien de provoquant, tu me connais, je m’habille pas comme une pute, une robe un peu courte peut-être, mais bon, on est en été, je sais pas si c’était mes seins ou mes jambes mais il m’a vraiment matée.
Marion était déstabilisée, la violence, l’impudeur des mots de sa mère étaient inhabituels, provocants et pleins de rébellion et puis surtout elle parlait fort, sans bafouiller, sans rougir, avec une passion manifeste, quelque chose avait changé.
- et là, tu fais quoi ?
- Je cherche des fringues pour demain, je vais aller au marché, et ça, t’en penses quoi, dit Cathy en lui montrant un pull jaune fluo plus que mini. Marion préféra se sauver à la cuisine avant que sa mère ne commence à choisir un string.
Vingt-sept jours !
Cathy exultait, pour peu, elle en aurait pleuré de joie. Elle descendit en conquérante.
En bas, c’était le conseil de guerre, Marion racontait à sa façon, le pauvre Ben participait, Pierre, sur son nuage disait des conneries, - je le savais - tout à une fin …- c’est de ma faute !
- Dis donc, Pierre, on pourrait inviter du monde dimanche, tes parents ou mon frère, ou les deux, je vais aller au marché demain, les enfants … OK ?.
Son mari rayonnait de bonheur. Marion regardait sa mère comme avant, Cathy avait peur de craquer, il fallait tenir encore un peu. Pour souffler cinq minutes et être seule, elle décida de sortir dans le jardin.
Pierre au téléphone lançait les invitations.
-Ça fait presque un mois !. Aujourd’hui, elle est sortie voir la mer,-il mentait en plus-, venez dimanche, on pourrait tenter un barbecue !
Vingt-sept jours de martyre pour trois secondes de bonheur ! vingt-sept jours sans alcool ! elle avait gagné ! jamais plus elle ne boirait une goutte.