Sur l'asphalte surchauffé depuis des jours par un soleil fracassant, un homme sautille entre les lignes blanches qui séparent les voies d'une bretelle d'autoroute désertée. Lorsqu'il perçoit finalement une voiture vrombir au loin, il franchit la barrière de métal qui le sépare de l'entrée d'une zone non identifiée dont il aperçoit la canopée. Cimetière nouveau de la ville de Neuilly. Sa marche devient douce, naturellement solennelle, au contact des allées de graviers qui se faufilent entre les chapelles abandonnées grisâtres et les milliers de tombeaux auréolés de l'humilité des morts. Les pierres veillissantes règnent en vieux sages face à l'insolence de la grande arche blanche et des tours de verre rutilantes du quartier d'affaire de la Défense qui les dominent de toute leur hauteur, feignant d'ignorer quel camps remportera la victoire à la fin.
A une dizaine de travées de distance, trois hommes couverts de masques chirurgicaux portent à bout de bras un cercueil en ébène noire qu'ils semblent vouloir directement enfourner dans le grand tombeau blanc de l'arche. Sans la force des larmes,des adieux ou des libérations qui les portent d'ordinaire, ces trois là croulent sous le poids des morts depuis quelques semaines.
L'homme s'approche de la scène, les observe un instant, puis extirpe des baillements latéraux de son pantalon trop grand deux bâtons de bois. Une fois l'un d'eux calé sous le menton et déposé sur sa clavicule gauche, il ferme les yeux puis débute un frottement à l'horizontale du second bâton sur le premier, de bas en haut, doucement d'abord. Les trois croque-morts qui viennent d'entreposer le cercueil dans ses soubassements se reposent assis sur le côté, le laissent se gorger une dernière fois de lumière avant de lui imposer sa couverture de marbre et la nuit éternelle. La présence du violonniste les interloque forcément un peu mais ils caressent l'idée fragile et apaisante que sans doute un proche du défunt un peu moins docile a décidé de braver la loi pour venir offrir son dernier hommage. L'homme sue à grosses gouttes sous son chapeau de feutre et interrompt un instant le jeu de son instrument. Il cligne de l'oeil en direction de l'ange trompettiste de la pierre tombale voisine. Sa voix chaude et rauque s'élève alors en une incantation mystique, dans une langue étrangère. Beau duo qui laisse place à un long silence, plus rien ne bouge. Mais la voltige des bâtons reprend, plus furieuse cette fois, les traits du visage basané de l'homme se contractent, les notes aigües imaginaires emplissent l'atmosphère, puis son archet se brise et il tombe à genoux dans un grand cri. C'en est sans doute légèrement trop pour les travailleurs pris d'un remord soudain d'avoir bien voulu se persuader que ce clochard céleste était invité. L'un d'eux s'approche et lui demande doucement s'il connaissait le défunt. L'homme ouvre ses paupières sur des yeux noirs fiévreux et désorientés, puis relance son regard qui s'accroche sur une des tours flamboyantes, percutée de plein fouet par un rayon des plus insistants, et qu'il semble voir pour la première fois. Il sourit au travailleur, réintercale les deux bâtons à leur place et se retire sagement d'un pas encore un peu tremblant. Quittant la nécropole sans lâcher la tour du regard, il réemprunte l'autoroute et court à petite foulée vers celle qui ne fourmille plus, ne tient plus aucun cordon, pleure la loi de l'offre et de la demande qui avait pourtant promis de toujours la protéger. Il se colle à son propre reflet dans la vitre, c'est chaud et réconfortant. Habituellement, il en aurait sans doute été empêché mais aujourd'hui il peut fusionner sans entrave avec la matière, la chaleur, la mort ou même lui-même. Il poursuit maintenant sa route jusqu'à l'arche, compte ses pas entre les deux pieds de géant du monument puis s'allonge là où il estime sans doute le milieu, ferme les yeux et s'endort. Il est réveillé par deux hommes mi policiers mi médecins, un uniforme associé à un masque chirurgical brouillent l'analyse. On le guide dans une petite camionnette garée non loin de là. Les rues vides de la ville défilent sous ses yeux, jusqu'à ce qu'on le dépose devant un bâtiment blanc où on lui demande d'attendre sur une petite chaise dehors. Face à lui une grande banderole. "LVMH, PSA, BOUIGUES, payez vos impôts. L'hôpital se fout de la charité."
Il attend longtemps, on finit par venir le chercher. Un individu masqué lui parle d'une voix forte ponctuée de gestes. Lui reste interdit, ne comprend pas, voudrait se rendormir un peu. Alors l'individu se défait un instant de son masque pour lui offrir la vue de ses lèvres et surarticuler ce mot : CO-RO-NA.