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Auteur Sujet: Décadence Humaine ou Possession d'Outre Tombe?  (Lu 1377 fois)

Hors ligne Nero

  • Plumelette
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Décadence Humaine ou Possession d'Outre Tombe?
« le: 14 Mars 2022 à 16:12:09 »
Bonjour tout le monde!  :)

Voilà, je commence par un premier jet, c'est une première! Il s'agit d'une nouvelle que j'ai terminée il y a un petit moment mais que je n'ai cessée de reprendre comme de relire. (même si la perfection est difficilement atteignable nous en conviendrons!).

J'attends que vous preniez plaisir à lire ces quelques lignes qui m'ont littéralement transportées...
Il s'agit d'une dystopie, mais je suis sûr que beaucoup y verront des références historiques. C'est très noir. Après c'est un style que j'affectionne particulièrement.

Tous les retours sont évidemment les bienvenus, puisqu' ils me permettront de progresser et de mettre en évidence des points "noirs" que je n'aurai pas vus et qui mériteraient d'être potentiellement repris.

Bonne lecture à toutes et tous.









                                                                                                                                                                            Décadence Humaine ou Possession d'Outre Tombe?
                                                                                                                               



Une explosion, deux explosions, puis trois, quatre, et d'autres encore. Cela faisait maintenant un bon quart d'heure que l'ennemi nous bombardait. Quand celui-ci s'arrêterait-il? Si nous pouvions le savoir, nous cesserions de nous tirer dessus dans les minutes qui suivent.

Non, cela faisait déjà deux ans que les hostilités avaient commencé, pourquoi devraient-elles s'achever aujourd'hui? L'homme aime ça, faut-il croire, que de s'entre déchirer la peau, se percer des trous inlassablement, pour à la fin du conflit, déterminer quel camp aurait subi le plus de pertes.

Fichue guerre, l'homme n'est pas encore capable de trouver des accords sans causer la mort d'innombrables des siens. La mort de femmes, d'enfants, ainsi que de vieillards innocents. Et ne parlons pas des villages et des villes, qui ont été dès les prémices du conflit les premiers touchés, bombardés, anéantis, et ceux-là par centaines.

Autrefois on entendait le tocsin à des kilomètres à la ronde. A midi on entendait les enfants qui sortaient des écoles, on les entendait rire et crier. Tout ce tintamarre emplissait alors la bourgade de joie et de bonne humeur. On retrouvait sur la place du village les marchands du coin venus vendre leurs produits. Ici et là on retrouvait les gens à discuter, boire, s'embrasser.

Mais très vite tout a changé. Aussi n’entendons-nous dorénavant plus que le sifflement des obus traverser l'air avant de venir s'écraser dans nos rangs. D'ailleurs, autour de nous, les terres pour lesquelles nous nous battons étaient auparavant de verts pâturages où ruminants et bergers vaquaient à leurs occupations.

Malheureusement les champs n'ont pas été épargnés. Les obus ont arraché la terre aux hommes, les forçant à s'entre tuer pour marquer leur territoire. La perte de cette terre, transpercée, trouée de toutes parts sur des kilomètres, a été un poids considérable pour chacun d'entre nous. Ce massacre, commis envers la terre a rendu impossible la vie et a modifié son visage jusque-là harmonieux et vivant, en un hideux moule. Là ou champs de blé et de fleurs s'entremêlaient, n'ayant pour gardiens que de vieux moulins sur les collines, n’étaient donc plus. Il nous faudrait patienter un certain temps pour se remettre de ce terrible épisode, jusqu'à ce que les nouvelles graines germent à nouveau.

                                                                                                                                                                                                                                    *

Onze heures. Les tombées d'obus s'estompaient lentement. Bien que l'attaque ait commencé un peu plus tôt, on entendait encore au loin certaines détonations, sans doute quelques obus solitaires s'aventurant dans des tranchées. D'ailleurs rares étaient les personnes à oser jeter un œil par-dessus ces dernières. Rien de bien étonnant, à moins que de ne vouloir risquer sa peau inutilement, les bombardements coutant déjà la vie à de trop nombreux hommes.

L'ennemi, avec ses mortiers, avait perforé nos lignes de part et d'autre. Leurs obus et leurs salves meurtrières avaient décimé nos jeunes, les rendant inaptes au combat ou alors méconnaissables pas les innombrables taillades que les explosions avaient causées sur leurs corps si frêles.

On savait ces mêmes bombardements provenir à n'en pas douter d'en face, puisque la fumée qui s'en était dégagée tôt dans la matinée avait recouvert le champ de bataille.

Puis, à son tour, la brume avait fait son apparition et s’était répandue sur les kilomètres de la ligne de front. C'était le calme après la tempête. On ne voyait rien au-delà de vingt mètres, ce qui rendait les hommes extrêmement nerveux.

En effet, ne pas apercevoir son ennemi dans de telles circonstances était bel et bien la pire chose à laquelle on puisse s'attendre. Il suffisait que ce dernier se faufile en douce parmi nous, qu'il attrape deux ou trois de nos hommes en train de dormir et les tue silencieusement avec ses couteaux de combat, pour enfin repartir comme si rien ne s'était passé. Cela semblait absolument insensé d'imaginer qui que ce soit traverser le no man's land pour une telle action. C'était la raison pour laquelle il nous fallait rester vigilant à tout acte qui nous semblerait suspect. Car une faute d'inattention arrivait très vite, et elle ne pardonnait pas.

Dans la tranchée, on pouvait entendre les agonies des mourants, les injures des uns et des autres. Dans le côté gauche de l'une d'elles, un homme gisait affalé. C'était un ennemi, personne ne s'était gêné pour le déplacer. Un autre un peu plus loin était par terre, une main plaquée contre sa cuisse, essayant de stopper l'hémorragie tout en appelant un infirmier. Derrière, un homme blessé d'un précédent combat passait par là, la tête ailleurs, les deux avants bras en moins, formant deux moignons. Les autres eux, se reposaient.

Sur des kilomètres se répétait le même spectacle. L'assaut avait fait des ravages. D'ailleurs, des formes indistinctes jonchaient le champ de bataille. Des corps inertes ressemblants à des marionnettes emplissaient le champ de vision, boursoufflés par l'humidité et la pluie, dans des poses morbides avec la bouche ouverte, exhalant comme quelque gaz putride. Certains avaient parfois l'intérieur de leur bouche qui remuait, et l'on apercevait alors un rongeur en sortir.

Ainsi l'atmosphère créée en ces lieux était-elle macabre et désolante, accompagnée d’un sentiment de peur, de peur de l’étranger bien ancrée en chaque individu. Puis il y avait aussi cette odeur nauséabonde, de putréfaction nageant dans l’air et vous prenant aux tripes.

Elle se répandait aussi vite que le choléra et atteignait les hommes dans les tranchées, comme dans celles de l'ennemi. Des adversaires pour qui cette guerre était tout aussi dure et horrible. Mais ce n'était pas là l'avis de tout le monde. Certains se réjouissaient d'en vouloir à quelqu'un, ce qui était normal, puisqu'il fallait bien en vouloir à l'entrepreneur de cette machiavélique affaire, ici le démon comme on le surnomme. Ceux d'en face n'ont que la haine dans leurs cœurs, si toutefois ils en ont un. Ils n'ont soif que de sang et de tuerie. Ils sont différents. Pas humains. Faut-il rappeler, lorsque le conflit a débuté, que ce sont leurs obus qui ont labouré en premier notre sol, et non l'inverse. La réaction des hommes n'était alors pas anodine. Ces gens nous haïssent. Ils semblent même inébranlables et ils ne rêvent que d'une chose, en découdre à chaque occasion, sous n'importe quel prétexte.

Ceci dit, au-dessus des têtes le ciel se couvrait davantage qu'il ne pouvait déjà l'être, et rapidement devint noir comme à la tombée de la nuit, comme si un cataclysme se préparait.


                                                                                                                                                                                                                                       *

René était assis dans un trou de souris, maculé de crasse et de boue. Inconsciemment, il récurait le fond de sa gamelle avec sa baïonnette. Il semblait perdu. Il regardait le ciel avec une immense conviction, celle que quelqu'un l'observait là-haut et lui murmurait des choses. Hélas, avant qu'il ne perçoive une lueur, il faudrait attendre que la brume se désépaississe.

Quelque part à une dizaine de mètres de sa position, un autre homme était à son poste en train de faire bouillir de l'eau. Deux autres encore se blottissaient telles deux marmottes, essayant en vain de se réchauffer. René les rejoignit et se réchauffa également les mains en s'accroupissant auprès d'un feu de fortune. Le froid engourdissait tout le monde. C'était la saison, que pouvaient-ils bien y faire ? Des mycoses les prenaient, des migraines, des diarrhées, des gelures, et la mort pour finir. Sans doute la plus attendue de toutes les horreurs leur étant affligées.

Depuis des mois pas un seul bruit de la faune. Pas le moindre oiseau, rien. Uniquement le clairon qui les appellerait une fois de plus pour charger et mourir en héros pour une cause absurde. Une idée devenue familière avec le temps. Un jour on rigolait avec un camarade, un autre on le pleurait. Chacun avait rapidement compris, ou du moins avec le temps, que se nouer des liens d'affection avec les autres n'était pas une bonne idée. La souffrance devient une chose encore plus terrible que la faim, surtout lorsque l'un de vos amis tombe au champ d'honneur. Et encore s'il y a un quelconque honneur. Car lorsque votre corps explose et que les lambeaux de celui-ci, devenus shrapnels, viennent se coller sur ceux de vos frères d'armes, et bien il n'y en a plus aucun.

René se leva et s'élança vers l'échelle la plus proche afin d'observer l'horizon.

Son fusil dans le dos, il s'arma de la paire de jumelle qu'on lui avait confiée. Pourtant, qu'y avait-il à regarder avec un temps pareil? Des membres arrachés à leur corps par ci par là? C'était quotidien. Il naviguait de gauche à droite, sans rien remarquer d'inhabituel hormis la brume recouvrant une partie du champ de bataille.

Or il faisait erreur.

Aujourd'hui l'horizon avait changé. En plus de la brume et de la fumée qui se dissipaient lentement, à plus d’une centaine de mètres de la tranchée un monticule de bûches et de planches de bois s'amoncelait. Étrange, puisque quelques instants auparavant il n’avait rien aperçu. Il s’hasarda plusieurs dizaines de secondes à observer et à se demander ce que cela pouvait bien signifier. Il ôta les jumelles de son nez et redescendit alors dans la tranchée, l'air songeur.

« René, dit d'un ton morne et calme un de ses camarades plus âgé, « tu sais qu'il n'est pas prudent de rester trop longtemps à contempler l'horizon. On ne sait jamais ce qu'il peut en sortir. »

René le fixa plusieurs secondes. Elles étaient longues et interminables, mais il finit par donner un sourire à son vieux camarade.

« Je sais Lucien, mais cela fait bien trop longtemps que je moisis dans ce trou. Si à la prochaine attaque on ne m'a pas encore pris comme Antioche, Eugène, ou encore Joseph, je serai obligé de partir à sa rencontre.

« Oui, mais ne sois pas si pressé va. Notre heure arrivera bien assez tôt. Quoiqu'il en soit ne reste pas trop près de l'échelle, quand ça pète, c'est souvent pile au niveau des sacs. Et alors là, tu as le malheur d'en prendre plein la gueule. »

René ne prononça mot, comme si cette phrase que venait de prononcer son ami ne voulait rien dire. Pas pour lui en tout cas.

Un moment plus tard, il s’anima subitement.

« Je n'en peux plus de cette lassitude, joua-t-il de ses bras ballants. « Ne vois-tu pas qu'elle nous ronge de jours en jours? Bientôt d'année en année !?

« Je sais, répondit Lucien en le toisant afin de ne pas à aller plus loin dans cette discussion qui commençait à devenir séditieuse.

« J'en ai marre, sérieusement, fit René en donnant un coup de botte dans une gamelle errante. « Moi ça me hante toutes les nuits. Je vois une fusée partir loin dans ce néant nous submergeant et nous illuminant de sa lumière dévastatrice. Je vois des obus qui partent. Je les entends qui sifflent. Et pour finir, je les vois tomber sur nous, au ralenti, exposait-il en faisant de grands gestes.

« Réné..., amorça Lucien en tendant une main pour l'apaiser. Mais ce dernier rejeta le geste réconfortant de Lucien.

« Tu vois, reprit son camarade, « c'est un peu comme nous, avant le nouvel assaut. On se pisse dessus avant en sachant qu'on va se faire trouer la peau ou perdre une guibole. »

René tournait sur lui-même, il faisait les cent pas. Les autres à côté regardaient Lucien d'un air interrogateur et suppliant. Celui-ci, pour changer de sujet et afin d'apaiser l'atmosphère dans la tranchée, lui posa une question quelque peu indiscrète.

« Tu n'as pas de femme, ni d'enfants n'est-ce pas? lui demanda-t-il, bien qu'il connaisse en fait déjà la réponse de la part de certains gars.

« Non, en effet. C’est d’ailleurs bien pour ça que je me résous à achever les tâches les plus ingrates et difficiles qui soient pour éviter de vous faire tuer, lui déclara-t-il en se mordillant le pouce. « Ça m’occupe. Et puis c’est aussi mon rôle en tant que soldat et célibataire. Comme toi, mon ami. Mais il y a des fois, des circonstances, où même un ami plus proche qu'un parent ne puisse connaitre les plus profonds desseins de ce dernier. Rappelle t’en.

« Je m’en souviendrais…répondit Lucien à voix basse.

« Va, ne te prend pas la tête. J’ai aperçu un petit tas de bois plus avant qui pourrait nous être utile pour les soirs comme hier, déclara-t-il en se calmant peu à peu tout en lui indiquant l'endroit en se retournant. « Je vais tenter une sortie sous peu. Pas un mot aux autres, d'accord? Je peux te faire confiance Lucien? murmura-t-il en s'avançant vers lui. »

Les autres soldats étaient retournés à leur occupation.

« Pardon? Attends, mais tu comptes sortir si j'ai bien compris? l’attrapa son camarade en tendant l'oreille comme s'il avait mal entendu. « Non mais tu divagues j'espère? »

Cela ne changerait pas trop à d'habitude, songea-t-il pour lui-même.

« Mais pas du tout, répliqua le jeune homme.

« Qu'est ce qui te motive à aller au danger ? la mort t'attire à ce point? demanda-t-il d'un ton soudain devenu agressif.

« La mort ce n'est pas le souci, c'est ce qu'il y a à l'horizon, vois-tu, au-delà! fit-il d'un geste de la main en remettant la bandelette gauche de sa botte. « Au loin là-bas, vagabondent les terrifiants minotaures, cavalent les chevaux du diable. Ils n'attendent que mon approche pour ouvrir les grandes portes de l'enfer et ainsi me punir de tous mes pêchés, déclarait-il en regardant en direction des lignes ennemies. »

On avait déjà parlé à Lucien de l'état mental de René, il n'y avait pas vraiment cru au premier abord, mais maintenant cela ne faisait plus aucun doute. Lucien le prit par le bras.

« Attends! Tu n'es pas sérieux quand tu dis ça? »

René, le regard une fois de plus plongé dans les nuages leva un doigt.

« Tu les entends hennir? Et... et leurs galops lointains, plein de fougue, martelant le sol d'une puissance titanesque! Ils n'en peuvent plus...

« Mais tu es malade ?! explosa-t-il. « Qu'est-ce qu'il t'arrive au juste? Lucien le saisit alors à deux mains et le secoua.

« Lâche-moi! Laisse-moi partir. De toute façon si ce n'est pas maintenant, ce sera à un autre moment, mais personne ne m'empêchera d'y aller, asséna-t-il d'un ton résolu.

« Mais ne va pas perdre la vie pour trois planches de bois enfin! Regarde ce qu'il t'attend! »

Il lui montra le cadavre le plus proche qui était en train de tomber dans la tranchée, le torse ouvert en deux.

Les yeux de René devinrent rouges.

« C'est le sort qui nous est réservé mon ami...déglutit-il tandis qu'il regardait par terre. »

Tout à coup, cette tension provoquée par le soudain changement de comportement de René s'accentua davantage.

« Bon sang! Vois! Mais vois ce qu'il t'attend, monsieur le célibataire! Monsieur le soldat, n'ayant pas vingt-cinq ans! Tu crois que c'est une aubaine que de faire toutes nos petites besognes en nous évitant notre propre sort ?! Je préférerais me coltiner mes tâches moi même que d'envoyer un gamin les faire, au risque de se faire abattre et d'avoir un mort de plus sur la conscience! Dieu sait que je ne veux plus en voir! C'en est trop!

« Mais tuer est ce que nous savons faire de mieux, on nous a bien entrainé, reconnut René avec un sourire. »

Lucien, de nature pourtant assez sereine, se laissa succomber, bien pour la première fois, à l'incompréhension d'un être, comme fanatisé par tout ça, par ce conflit, l'horreur de la guerre. Comme s'il avait subi un lavage de cerveau. Il avait alors cru, depuis ces quelques minutes devenues de plus en plus dures, jouer au papa grondant son fils pour avoir commis une bêtise. Mais quelle bêtise se demandait-il? Une paralysie s'installa progressivement en lui.

« Est ce que tu t'entends au moins? demanda éperdument Lucien. »

René détournait le regard comme si la conversation l'embêtait, tel le comportement d'un enfant.

« Réponds-moi petit ?! s’époumona Lucien en lui attrapant la tête. « Ose me répéter que tuer est ce que nous savons faire de mieux?

« Moi le sport j'adorais ça à l'école, pas toi? On me disait toujours qu'un bon soldat devait être endurant.

« Mais... mais ce n'est pas possible! Tu es possédé! Même la voix d’une quarantenaire ne peut pas t'aider? »

René voulait se retourner mais Lucien le ramena devant lui.

« Bon sang, cesse de croire que les hommes en face soient de simples suppôts de Satan! lui cracha-t-il au visage. « Ceux sont des hommes! Et ce ne sont pas de simples flocons qui vont te tomber dessus, comme par ces belles journées d'hiver! Ce sont des balles, telles des échardes enflammées qu'ils t'enverront. Elles te transperceront d'abord le corps, elles viendront broyer ta chair encore rose, et commenceront alors à te brûler, oui, jusqu'au plus profond de toi. Et si ce n'est pas fini, ou si par chance une balle ne t'atteint pas, peut être auras tu le luxe de te faire arracher le cœur par une lame si bouillante, que même l'expression du visage de ton ennemi, pleine de haine, ne sera rien à côté de ta souffrance! »

L'autre ne cilla pas.

« Oublie aussi tant que nous y sommes tous ces ramassis de propagandes fanatiques, ces idéologies mensongères que l'on t’a bourrées dans le crâne! Ne te rends tu pas compte qu'on t'a lavé le cerveau de toutes ces âneries ?! La guerre, comme tu le fais si bien remarquer, ça fait déjà plus de deux ans qu'on y nage dedans! Alors les quatre mois après lesquels on aurait dû plier bagage, n'étaient qu'illusions! On va tous crever ici, pour ces salopards là-bas derrière! criait-il. »

Lucien croyait que ses mots avaient eu un peu d'effet quand le visage blafard de René se baissa. Or il releva tranquillement la tête avec un autre sourire narquois.

« Sais-tu combien de temps durera ce conflit? demanda-t-il en fixant des yeux ceux de son confrère pleins de colère, d’incompréhension et de tristesse.

« Non, mais le plus tôt sera le mieux, crois-moi! Hélas j'ai cessé de croire à cette éventualité. Mais ne détourne pas le sujet ainsi! riposta-t-il.

« Je n'en suis pas sûr, vois-tu. »

René était pour le moins qu'on puisse dire...transformé. Comme si une autre personnalité était née en lui, montrant un tout autre visage que celui du simple soldat que tout le monde connaissait si bien.

« Que racontes tu encore, à la fin? s’emportait Lucien.

« Des hommes comme nous ne méritent pas de vivre plus longtemps.

« Faux! Nous ne l'avons pas choisi cette guerre. Nous faisons notre devoir! On exécute les ordres! Et si nous devons tuer notre ennemi pour pouvoir vivre et revoir nos familles, alors nous nous battrons! Même si l'on aurait pour beaucoup voulu s'en passer.

« Oui, et tu dois pour cela te battre dans des conditions si pitoyables, si sales, douloureuses...

« C'est ça la guerre! Que vas-tu t'imaginer? le sermonna-t-il en gagnant de nouveau un peu de confiance.

« D'ailleurs, comment peux-tu critiquer notre ennemi? L'as-tu déjà rencontré, lui as-tu déjà parlé? poursuivait René sans s'arrêter pour écouter son frère d'arme. »

Lucien était sur les nerfs. Il était rouge comme la braise. Quelque chose en lui voulait se munir de son fusil et expédier un violent coup de crosse au jeune garçon, visant à le remettre dans le droit chemin. Mais l'adulte restait paralysé encore une fois. Il ne comprenait pas le comportement du jeune homme. Était-ce la peur qui le faisait délirer? Ou le fanatisme si profondément ancré, trop longtemps renfermé en lui?

« Écoute, articula Lucien. « Nous nous battons, point final. Ne cherche pas tant de questions auxquelles je n'ai pas de réponses. C'est ainsi, la vie est horrible, dure et cruelle. Cet ennemi que nous tuons pourrait en être un autre. Ces questions n'interfèrent pas en des moments pareils. Sache que s'il le pouvait, il se jetterait sur nous et nous abattrait.

« Futiles sommes nous, futiles resterons nous…continuait René en se dandinant.

« Quoi? Que dis-tu? l'énervement gagnant de nouveau Lucien, à présent les poings serrés, prêt à frapper.

« Je pense que je vais y aller, maintenant, décida René d'une voix doucereuse en tournant le dos à son collègue.

« Ne... ne fais pas ça! N'y va pas! lui lançait soudainement Lucien épouvanté par cette nouvelle tentative de partir. « Tu me verrais forcé de…s’exprimait-il en commençant à braquer son fusil tout en y insérant ses cartouches, lesquelles tombaient dans la boue à cause de la pluie puisque les doigts mouillés. »

Tout à coup, tandis qu'il prononçait ces mots, Lucien ne se rendit pas compte qu'autour de lui plus rien n'avait de sens. Le temps avait changé d'un seul coup. D'un ciel couvert, quelque peu nuageux et d'une fraicheur saisissante, il était passé au rouge orangé. La boue était devenue rouge elle aussi, comme du sang et bouillante comme du magma. Les autres gars de la tranchée le fixaient avec leurs yeux hostiles et hagards, comme s'ils n'étaient que des spectateurs fantomatiques. Tout ne tournait plus rond, comme s'il s'agissait d'un cauchemar ou d'une autre dimension.

La sueur le prit et des gouttes perlèrent sur son front. Il resta là à se demander si ce qu'il vivait était vrai ou non. La peur le saisit et aucun mot ne sortait de sa bouche. Il déglutissait et balançait des regards un peu partout sans risquer de se retourner par peur de ce qui pourrait surgir. Il enleva son casque. Une lueur incandescente jaillit dans l'obscurité, révélant le champ macabre plus avant. Il commença à suffoquer.

« Ça y est, prononça à voix basse René, « l'assaut commence. Suis-moi ! lui lançait-il d'un ton encourageant. »

Soudain, ce fut comme si un morceau d'orchestre symphonique battait plein cœur. Le vacarme engendré devint assourdissant.

« Non... attends, s'égosilla Lucien en tombant à genoux. Sa paralysie s'intensifiait. Ses jambes ne suivaient plus. « Ne...ne fais pas...ça... articulait-il difficilement en rampant.

René était déjà en train de grimper à son échelle, quelques deux mètres plus loin. Deux mètres terriblement longs pour son camarade au sol.

« Ça ne peut être possible...murmurait Lucien pour lui-même. »

Au-dessus de lui, René était debout, fusil en main, baïonnette au bout du canon.

« En avant camarades, nous devons avancer! criait-il. A ses côtés, les hommes hurlaient et sortaient en masse sur le champ de bataille, accompagnés de roulements de tambours comme à la parade. »

Les tirs de mitrailleuses adverses claquaient et raisonnaient déjà dans l'air. Les premiers hommes trop avancés tombaient à terre, fauchés, tandis que d'autres voltigeaient en tous sens telles des marionnettes, démembrés comme des confettis par les obus et éclatant comme au feu d'artifice.

« C'est magnifique, ne trouves-tu pas !? s’extasiait René par-dessus le bruit des détonations. Il lâcha un large sourire et révéla de cette manière ses dents aussi blanches que les éclats des fusées. »

Il constata que plus loin devant, bien plus loin, le martèlement de sabots se rapprochait.

« Oh! Entends-tu les chevaux ? ils arrivent pour moi, se réjouit-il d'un autre sourire radieux en se retournant pour faire face à Lucien. « Allez viens! le pressait-il en lui tendant une de ses mains. « En plus tout le monde est là, même les bleus, regarde! Une véritable armée sous nos pieds ! fit-il remarquer d'un air presque hystérique. »

Les mains décharnées des cadavres rongées par le temps, l'humidité, la pluie et la boue, se frayaient un chemin jusqu’à la surface, tandis que les explosions alentours étaient similaires à des éclairs.

« C'est si beau…, prononçait béat le jeune homme. « Je crois distinguer mon maitre qui s'approche sur son char! s'exclama le garçon en se mettant sur la pointe des pieds pour essayer de le distinguer par-dessus la vague incessante de combattants qui se jetait sur l'ennemi. »

Il glissa sur un bras en décomposition cependant que le char passait sur le champ de bataille au travers des hommes, les fauchant et les broyant sous les sabots des chevaux comme du blé. Leur hennissement grondait et se répercutait comme le tonnerre. Et derrière l'engin infernal, tout droit sorti des enfers, un mélange de fumée et de membres déchirés envahit le champ de vision de René.

« Mais... arrête... de rêver! Je ne...vois…rien! répondait Lucien qui n'était pas encore arrivé à la dernière marche.

« Mon ami, il m'appelle! s’égosillait René tout sourire essayant de se maintenir debout, son arme en appui dans la boue.

Il avançait avec peine, comme ces grands explorateurs arpentant les confins du monde au travers d'ascensions tortueuses au bout desquelles mille trésors les attendaient. Mais rien d'aussi étincelant cependant n'attendait les deux hommes au bout de la leur, c'en était certain.

« Je me sens porté mon frère... vois! »

Le sol tremblait, vibrait au son des cris, des hurlements, des tirs et des obus. La musique elle, continuait de battre à pleine puissance, tandis qu'un vent violent s'installait soudain sur le champ de bataille.

Lucien arriva enfin à bout de l'échelle. Il grimpa avec peine, ses mains et ses jambes trop affaiblies. Il s'affala sur le sol boueux, son visage animé d'un désespoir cuisant.

« Tu...ne dois...pas…, se mit-il à tousser un peu de sang. »

Il lui semblait presque, avec la couleur rouge de la nuit et du sol, que sa tunique était maculée de sang. Une nouvelle frayeur s'empara de lui, comme si toutes les personnes qu'il avait tuées depuis le début de cette guerre, au cours de sa vie, se reflétaient à cet instant. Comme un châtiment, une punition. Des cris, des hurlements ainsi que des complaintes envahirent sa tête jusqu'à lui donner le vertige au point d'en hurler d'horreur et d'épouvante. Il s'agrippa la tête de ses deux mains et hurla en direction des cieux. En rouvrant les yeux un instant, il s'observa d'un coup d'œil rapide:

« Non! Non! Ce n'est pas vrai! Je n'y crois pas, gémissait-il en s'essuyant à l'aide de ses mains de la tête aux pieds. « Bon sang, mais que ces voix sortent de ma tête! Je n'y suis pour rien... pleurait-il agenouillé, recouvert de crasse. »

Les gouttes d'eau s'écrasaient sur lui et nettoyaient son visage ainsi que sa tunique, tandis qu'il essayait de reprendre ses esprits.

René avait déjà plusieurs mètres d'avance.

Tout à coup, le morceau de la symphonie qui retentissait dans l'air depuis le début de l'assaut redoubla d'intensité. De toute sa puissance musicale.

Le visage de Lucien, imprégné de peur et de terreur par ce qu'il avait pu voir et pouvait encore voir, ne changea pas le moins du monde lorsque ses yeux tombèrent enfin sur quelque chose d'aussi difforme.

Les planches de bois énoncées plus tôt par son camarade, si un jour eut-il été son ami, s'étaient animées. Elles s'étaient constituées de façon à former une muraille gigantesque. On distinguait un palais en son arrière-plan, et les légions de damnés - parmi lesquelles figuraient quelques de ses anciens camarades et amis, tous en décomposition - se relevant de toutes parts et s'engouffrant dans l'entrée béante.

Des voix résonnaient dans le fond de la nuit, accompagnant la mélodie de ce concert funèbre. Les lignes ennemies n'étaient plus, submergées par l'amoncèlement du gigantesque rempart.
Alors, sur le visage devenu blême et désespéré de Lucien, en plus d'être marqué par la folie, une question se lut.

Malgré l'orage au-dessus de sa tête, et la tempête sévissant, René était-il mort ou bien possédé? Ou l'étaient-ils déjà tous, ne l'ayant pas encore remarqué?

Hors ligne Delnatja

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Re : Décadence Humaine ou Possession d'Outre Tombe?
« Réponse #1 le: 15 Mars 2022 à 15:04:46 »
Bonjour Nero, merci pour cette nouvelle.
J'ai apprécié sa lecture, il y a juste un truc qui m'embète.
Citer
« Bon sang, cesse de croire que les hommes en face soient de simples suppôts de Satan! lui cracha-t-il au visage. « Ceux sont des hommes! Et ce ne sont pas de simples flocons qui vont te tomber dessus, comme par ces belles journées d'hiver! Ce sont des balles, telles des échardes enflammées qu'ils t'enverront. Elles te transperceront d'abord le corps, elles viendront broyer ta chair encore rose, et commenceront alors à te brûler, oui, jusqu'au plus profond de toi. Et si ce n'est pas fini, ou si par chance une balle ne t'atteint pas, peut être auras tu le luxe de te faire arracher le cœur par une lame si bouillante, que même l'expression du visage de ton ennemi, pleine de haine, ne sera rien à côté de ta souffrance! »
Je trouves cette tirade pas réaliste. Tu as voulu te faire plaisir et c'est bien, mais le faire dire comme ça, je suis pas convaincue.
Mais je peux me tromper.
Bonne journée.
Michèle

Hors ligne Nero

  • Plumelette
  • Messages: 13
Re : Décadence Humaine ou Possession d'Outre Tombe?
« Réponse #2 le: 15 Mars 2022 à 16:35:16 »
Bonjour Michèle,

Pourquoi trouves tu cette tirade peu convaincante exactement? comment la tournerais, que j'y vois plus clair?

Le réalisme ici est subjectif. La nouvelle n'a de réaliste que ce que j'en laisse entre voir et ce que ce que le lecteur en comprend bien de réaliste. Si tu lis bien le dernier quart ou le dernier tiers du texte, il n'y a plus vraiment grand chose de réaliste. Et c'est tout à fait voulu. On tombe dans l'absurde et la folie. D'où cette fameuse tirade pour faire le lien entre l'irréelle de la chose et la violence présente vraiment concrète.

Merci encore de ton retour.

Hors ligne Michael Sherwood

  • Prophète
  • Messages: 997
Re : Décadence Humaine ou Possession d'Outre Tombe?
« Réponse #3 le: 15 Mars 2022 à 16:55:05 »
Bonjour Nero,

Une excellente description de la guerre de tranchées et de ses horreurs menée dans la boue et le froid, on pense forcément à la guerre de 1914, mais irrésistiblement on fait le parallèle avec la guerre actuelle en Ukraine !
 
Ensuite vient un long dialogue entre René et Lucien, et je ne suis pas sûr de suivre exactement le raisonnement de Lucien  qui s'oppose à ce que René aille voir ce tas de bois qu'il a repéré. (On comprend qu'il est plus vieux, qu'il cherche à tempérer sa fougue, comme un père avec son fils, mais au delà ?)

Enfin l'apparition de cette muraille, tel un cheval de Troie formé de planches, mais qui au lieu de dégorger ses soldats, semble absorber les morts du champ de bataille, en même temps que les vivants, peut-être une vision de l'enfer ?
Cela fait bizarre, incongru, après tout ce qui a précédé qui était réaliste.

J'ai relevé un certain nombre de petites choses à modifier :


Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.


Si je devais retenir une de ses trois parties, je retiendrais la première (c'est à dire tout ce qui précède le dialogue) nettement supérieure au reste par son pouvoir descriptif hyper réaliste.  8)

MS
It's not because you're paranoid that they aren't after you.

Hors ligne Nero

  • Plumelette
  • Messages: 13
Re : Décadence Humaine ou Possession d'Outre Tombe?
« Réponse #4 le: 15 Mars 2022 à 18:19:50 »
Bonjour Michael, merci de ton retour également et de la correction des quelques fautes au passage.

Alors l'idée est simple. Lucien ne comprends pas pourquoi risquer sa vie pour trois planches de bois par delà la ligne de front ( et non pas dans les lignes arrières), quand on voit justement les risques démesurés que cela représenterait que de sortir de sa tranchée.

Ensuite oui, je compare ce qu'ils vivent au front à l'enfer, ni plus ni moins. Notamment la description qui bascule en ce sens au fur et à mesure dans le récit à travers le changement de personnalité du jeune René. Ceci sans parler de l'environnement autour, évidemment. Je cherche à emmener le lecteur d'un récit réaliste à quelque chose d'irréaliste à la fin, de tellement fou pour les personnages, qu'on se demande qu'est ce que la réalité en fin de compte? 

C'est tout ce que je cherchai.

Merci encore.

Hors ligne Delnatja

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 448
  • Ailleurs et au-delà
Re : Décadence Humaine ou Possession d'Outre Tombe?
« Réponse #5 le: 15 Mars 2022 à 19:59:51 »
Bonsoir Nero, pas de soucis, c'est moi qui n'ai pas saisie la nuance.
Bonne soirée.
Michèle

 


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