
En cet après-midi caniculaire, la place de la Bourse est pleine de monde, le miroir d'eau accueille les rires des enfants et des grands.
Quelle belle idée pense Léa, d'avoir rénové les quais de la Garonne, ce coin de fraîcheur est un vrai bonheur pour calmer la chaleur étouffante.
Les quais de Bordeaux ont changé d'aspect, les vieux hangars qui abritaient autant de rats que d'immigrés clandestins ont été démolis. La promenade le long de l'eau est agréable et les Bordelais, comme les touristes, en profitent.
Assise à la terrasse de la brasserie, elle décompresse d'une semaine difficile. Ses pensées vagabondes au gré des gens qui passent, ce quartier c'est toute sa jeunesse. Elle saisit le verre de bière et le porte à sa bouche, quand elle se fige le regard pointé sur un homme qui avance près du garde-corps. Grand, mince les cheveux coupés court, un costume bien taillé. Il a changé ! Mais elle est sûre que c'est lui, elle ne peut pas se tromper. Alors qu'il va la dépasser leurs regards se croisent. Elle le fixe toujours avec sûrement un air qui doit paraître bien idiot.
— Léa ? Léa ! C'est toi ! C'est bien toi ?
— Sam ! Sam est-ce possible ? C'est toi ? Vraiment toi ? Mais... mais ! Tu es vivant ?
Sam et Léa - Léa et Sam - Deux inséparables, deux complices, deux enfants d'une autre époque. Tous deux orphelins ils avaient vécus leur jeunesse bringuebalés de famille d'accueil en famille d'accueil, avant d'être recueillis ensemble dans la même famille. Les Burgelin, des gens très gentils, ils avaient su donner à ces deux êtres l'amour qui leur manquait, mais il restait toujours au fond d'eux une amertume, une rancœur vis-à-vis de la vie. Cette vie qui leur avait enlevé leurs parents respectifs. Les Burgelin avaient parfois du mal à les contenir, ils faisaient bêtises sur bêtises, pas graves des peccadilles, souvent par bravade. Ils voulaient se prouver qu'ils étaient forts, capables de se suffire, de se débrouiller. Ils inventaient mille et mille histoires, de bandits, de pirates et leur terrain de jeu c'était les quais de la Garonne. Au milieu des hangars, des rats, des cadavres de vieux rafiots et de navires de guerre cachés sous des blockhaus à même le fleuve. On disait aussi qu'il y avait des scorpions apportés par les navires marchands, du temps où le port de Bordeaux était un lieu de trafic de toute sorte. Légal ou illégal.
Les deux enfants avaient l'habitude de descendre dans l'un de ces vieux bâtiments de béton. Ils s'y étaient construit un petit coin à eux. Leur cabane dans les arbres en sommes, ici il n'y en avait pas d'arbres... juste des tas d'immondices. Leurs parents de substitution passaient leur temps à les chercher, le père était un bonhomme plein de gentillesse et jamais ne se fâchait. Il était lui-même orphelin de naissance et savait ce que ressentaient les enfants comme lui. Il avait ce sens inné de calmer l'ardeur des deux gamins, juste en leur racontant des histoires. La mère elle avait la main agile, mais elle aimait ces deux garnements, sous leur air rebelle ils étaient attachants. Leur amitié, comme frère et sœur la touchait particulièrement. Elle disait souvent "ils se sont bien trouvés ces deux-là !" et elle riait. Mais elle grondait aussi, punissait mais ne tenait jamais ses promesses ! Un brave couple que les enfants adoraient.
Un après-midi d'hiver alors que les deux chenapans jouaient sous le pont, des sirènes de police résonnèrent sur le boulevard. Les enfants attirés par tout ce tintamarre sortirent de leur cachette et se propulsèrent à grandes enjambées vers ce qui semblait avoir attiré les autorités policières. Sur la berge, à l'époque non protégée par des barrières, un bateau accostait. Des policiers armés jusqu'aux dents sautèrent prestement sur le bord et se mirent à courir en direction des hangars.
Léa et Sam observaient la scène, cachés derrière un vieux mur à moitié démoli, vestige d'un reste de construction difforme. Un des policiers les aperçut et leur cria de partir, que c'était dangereux ! Les deux enfants firent mine de partir mais, la curiosité était plus forte. Des coups de feu éclatèrent, des cris... un homme sortit en courant de sa cachette, s'approchant dangereusement des deux curieux. Il agrippa Sam et un grand couteau à la main hurla d'une voix forte :
— N'approchez pas ou je lui coupe la gorge !
Léa était pétrifiée, morte de peur, elle se recroquevilla derrière le mur et se mit à pleurer.
La suite se passa si vite, toujours à l'abri, elle ne vit rien ou presque de la scène
Les cris décuplèrent, les policiers menaçaient, l'homme serrait Sam et puis... un coup de feu, l'homme s'écroula et Sam aussi. C'est la dernière image qu'il lui restait de son frère de coeur.
Le père Burgelin était sorti lui aussi, il avait tout vu. Il agrippa Léa et l'entraîna dans la maison, juste de l'autre côté de la rue.
Plusieurs jours plus tard, Léa fut changée de famille elle ne sut jamais ce qu'il était advenu de Sam. Elle le croyait mort ! Ballotée à nouveau de famille en famille, elle avait atteint sa majorité et choisi de s'occuper des personnes en difficulté. Elle travaillait pour un service d'aide à l'enfance.
— Sam ! Dans sa voix se mêle des sanglots et de la joie. Elle se jette au cou de son ami d'enfance et il lui rend son étreinte ! Ils se foutent pas mal des gens qui les observent, ils se sont retrouvés.
— Sam ! Explique-moi, raconte-moi tout ! Je t'ai vu mort sur le bord de l'eau, et tu es là ? Après tant d'années ?
— Je ne sais plus trop Léa, j'ai été blessé, on m'a amené à l'hôpital d'après ce que l'on m'a dit. J'ai été touché à la tête et j'ai perdu la mémoire. Après j'ai vécu dans une famille, un policier m'a adopté, c'était un de ceux qui avaient tiré sur le bandit. Mais je ne me souvenais de rien. Je vivais à Toulouse, et puis la semaine dernière, j'ai assisté à un cambriolage. Des coups de feu partout, un homme à terre : tout m'est revenu. Toi, Bordeaux, les quais, les Burgelin... d'ailleurs je suis là parce que je voulais voir s'ils vivent encore et... Toi.
— Oui, ils sont encore là et je passe les voir chaque fin de semaine... tu viens ?
Léa et Sam - Sam et Léa - sonnent à la porte du numéro 30, Quai de la Monnaie, juste à côté de la porte du même nom. Un vieux monsieur ouvre... et une petite voix du fond de la pièce questionne :
— C'est qui Paul ?
— Un miracle Clémentine, un miracle.