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On dormira sous les étoiles
Je suis arrivé à Bulle en train, ai changé à Lausanne puis à Palézieux, et les montagnes ont changé de couleurs. Derrière moi, le trop long miroir du Lac de Genève a disparu, des vallons de vert l’ont remplacé.
Melchior m’attend sur le quai, le ciel dans les cheveux ; il sourit timidement. C’est le soir et le début de l’été.
Pour la première fois en cinq ans, je rentre chez moi : en Gruyère.
Moi aussi, je crois que le revoir enfin me rend timide.
« ...Salut Melchior.
— Salut, Jules. »
Je le reconnais à peine.
Comme je suis chargé, il me propose de me prendre un sac, ce que je refuse. Où que j’aille je voyage avec ma valise, mon gros manteau au cas-où il pleuve, deux sacs à dos que j’ai depuis le collège que j’enfile l’un sur l’autre. Je ne me chargerais pas autant si c’était pour me délester auprès de mes amis. Sa voiture est garée sur le parking de la gare, il dit :
« Ma voiture est garée un peu plus loin. Tu n’as qu’à mettre ton fatras dans le coffre, et on le récupèrera après en montant au chalet. Tu veux boire une bière ?
— Oui ! On va au
Remblais ?
— Non : le patron a mis la clé sous la porte, l’a pas survécu à la crise sanitaire. Ils font de la bonne rousse à
l’Escale, on pourrait s’y poser pour la soirée.
— Merde, j’aimais bien le
Remblais. Je te suis. »
Nous ne prenons pas la voiture, nous marchons. Sans dire un mot : je suis absorbé par l’air qui sent tout doux, qui me recouvre le visage. Il n’ose pas briser la quiétude de nos retrouvailles ; commencer une phrase par
depuis le temps. Je l’en remercie silencieusement : je n’aurais su alors quoi lui répondre. J’ai l’impression que le temps a passé sans nous, qu’il nous a laissé dans notre bulle : j’ai l’impression que « nous », ça fait que
depuis maintenant qu’on se retrouve. Et l’air sent vraiment bon.
On arrive à un bar-restaurant où des vieux picolent en terrasse, on entre, on nous assoit à une table au fond, je commande une pinte de rousse ; Melchior ne prend qu’un demi.
« Tu travailles toujours dans l’informatique, à Genève ?
— Oui.
— C’est bien ?
— Je sais pas. Il y a du travail. Ça pourrait être mieux. »
Un temps.
« Et toi ? »
J’ignore quand ça vous prend en premier – si c’est ça,
grandir – si ça arrive aux enfants aussi de retourner, par politesse, les questions dont la réponse ne les intéresse pas. On nous sert, je bois une gorgée d’amer.
Je regrette de lui avoir demandé « Et toi ? », comme une buée sur ma poitrine.
« Je me suis trouvé un petit job de plonge, ça va : ils payent correctement. J’ai bien quelques amis, mais... pas comme toi.
— Melchior, pourquoi tu m’as demandé de venir ?
— Hahahahaha ! »
Il rit. Comme si ma question le surprenait. Trop tôt, peut-être.
Pourtant, ça n’a pas l’air drôle. Je ne saurais dire quoi, mais il y a quelque chose qui me dérange, dans cette atmosphère. Dans son invitation de but en blanc à passer le week-end en randonnée, alors qu’on ne s’envoyait guère que quelques messages, de temps en temps. Ces dernières années, c’est à peine si on se souhaitait joyeux anniversaire. Et quoi, on se revoit, on boit de l’alcool, on ch’abranchi et on retrouve nos années adolescentes ? J’aimerais bien que ça se passe comme ça. Ce serait chouette.
Mais il y a quelque chose de plus, je n’y arrive pas.
Après une très longue hésitation, il a un sourire gêné et il me répond :
« Je ne pensais pas que tu allais accepter de venir. Tu sais, en ce moment, je lis de la littérature pour adolescents ; avec des mages noirs, des baleines terrorisantes, des dragons et des légions humaines. Dans l’une d’elles, de ces légions, deux frères apprennent les armes, ils s’entraînent ensemble très longtemps, jusqu’à la tombée du soir, ils deviennent de plus en plus forts, leurs maîtres les félicitent, et ils se jurent de rester fidèles comme deux grands guerriers. Puis, ils sont envoyés à la guerre. Ils marchent pendant dix jours en direction des champs de bataille – tu savais que l’expression « la fleur au fusil » tirait ses origines de faits réels ? À la Première, de jeunes gens accrochaient des fleurs dans les canons de leurs fusils. Ben voilà : ils y vont la fleur au fusil. Mais à l’arrivée, c’est un enfer. Il y a des gens morts, partout. Du sang, à s’en faire vomir les tripes. Dès le premier combat, leur duo se brise – ils se perdent de vue. Ils se rendent compte qu’ils ne se sont jamais vraiment entraînés à risquer leur vie, l’un d’eux disparaît pendant la bataille. Le reste du livre suit l’autre ; il est traumatisé, il ne veut plus jamais prendre part à aucune guerre. Il est rapatrié et il vit sa vie en tant que civil, il rencontre une fille... Ah ! Je suis désolé de t’abasourdir, alors que tu viens seulement d’arriver ! Je m’entendais bien avec toi au gymnase, je te considérais comme mon meilleur ami. Je t’ai invité pour savoir si tu pensais encore à moi. Tu ne finis pas ta bière ? »
Certaines personnes, il faut les fréquenter pour se rappeler qu’elles existent. De loin, elles disparaissent. Aucun message de Melchior n’avait la couleur de Melchior, et aucune conversation que l’on a tenue ces dernières années, ces derniers mois... ne portait son odeur.
Certaines personnes, les revoir nous rappelle qu’on existe. Et qu’on peut rien y changer.
Le soleil se couche dans les rues de Bulle.
« Tu connais les shonen ? je hasarde.
— Dragon Ball ?
— Ouais.
— C’est les mangas où le personnage principal devient de plus en plus fort, non ?
— Ouais.
— Je connais. T’aimes bien ?
— T’aimes bien, toi ?
— J’ai jamais pu accrocher à la littérature japonaise ; ‘pays de dégénérés.
— Ah. J’en lis beaucoup. En fait, je ne lis pratiquement plus que ça, et presque plus de livre : une ou deux fois l’an – pas plus. Moi qui lisais beaucoup, je me suis lassé des mots. ...Pendant longtemps je me suis dit que c’était une question d’attention, que ma capacité de concentration s’était perdue, et que j’avais besoin de stimuler mon esprit avec plus que des paragraphes de textes.
— Mais en vrai ?
— Oh, je pense qu’il y a un peu de ça tu sais : c’est quand même plus simple de regarder des images. Ça m’a pris du temps pour deviner ce qui m’attirait, quel était ce concept caché dans ces petites pages en noir et blanc, qui me faisait continuer à les lire. Je crois que je l’ai trouvé, en partie. Déjà, il faut savoir que la majorité des shonens sont de mauvaise facture ; les dessins sont corrects, mais ça s’arrête là. Même chez les bons l’histoire varie entre trois ou quatre schémas de toujours la même : les héros ont des talents particuliers – pourquoi faut-il toujours que les héros aient des talents particuliers ? Les antagonistes complotent contre eux et les bastons sont toujours jouées d’avance. C’est le contraire de la vraie vie : les plus forts perdent, et le personnage principal s’en tire de justesse. De temps en temps un titre sort du lot, et propose des choses vraiment différentes. Mais c’est super difficile : tous les mangas sont construits sur l’émergence de choses différentes, c’est dans leur nature. Mais il y en a. Malgré leur qualité évidente, ce n’est pas après ceux-là que je cours ; ils sont plaisants à lire, mais il y a bien dix mille livres formidables de maîtres virtuoses que je ne lirai jamais : je ne lis pas pour ça.
— Tu réfléchis toujours trop, c’est pas faute de l’avoir répété. Pourquoi diable aurait-on besoin de connaître la raison pour laquelle on
lit ?
— Hahaha, t’as sans doute raison. N’empêche que je suis arrivé à une conclusion. Je lis pour combler l’espace. J’ai peur du vide, celui qui naît et qui mange tout, le vide qui prend un matin et soudainement qui a pris tout le reste : il ne reste plus que moi. Mais j’ai encore plus peur de le combler moi-même, tout cet espace ! Je lis des shonens parce qu’ils sont le travail de mecs acharnés, qui y croient à fond chaque jour, qui réfléchissent à rien d’autre que leurs petits personnages, les explosions sur la prochaine case, et... la gentillesse de leurs héros m’apaise. Le manga, c’est des shots d’émotions en intraveineuse. C’est la sincérité peinte à même la page, qui me fait la lire. Passé un certain âge, j’en ai plus rien eu à faire de la mélancolie ; je laisse ça aux vieillards ou aux adolescents en manque d’eux-mêmes. Et je veux bien laisser les albums de société aux adultes, à tous les autres aussi. Dans les shonens, les héros n’abandonnent jamais. »
Dans les shonens, les héros n’abandonnent jamais. Et je pense, et je complète d’une voix qui me réchauffe le gosier avant le fond de ma bière :
« J’aime bien ces livres car là-bas l’abandon a besoin d’aveux. »
Et j’ai envie de pleurer.
Je suis allé à Genève pour suivre mes parents d’abord, je sortais du gymnase, puis l’Université était pas si mauvaise. J’y ai étudié de la physique appliquée, mais j’ai assez vite arrêté pour apprendre le développement logiciel. Je découvrais que j’étais pas taillé pour la physique, et l’entreprise de mon père était encore petite à l’époque, elle avait besoin de meilleurs outils informatiques. Je n’aimais pas l’informatique. Mais il faut avouer que j’étais plutôt bon. Tout me fait chier dans le développement logiciel. Du back, au front, à l’up-front, à la prod, au Réact... tout me sort par les yeux. Alors... comment ça se fait que je suis dedans depuis six ans ?
Je relève ma tête penaude de mon verre vide. Confus et désolé de l’être. Melchior me regarde avec des yeux gigantesques, luisants de timidité. Il les cache dans son avant-bras.
« Je pleure pas ! Sérieux... Qu’est-ce que t’es allé foutre à la capitale ? ...On avait besoin de toi, ici. Tu m’as manqué.
— Tu m’as manqué toi aussi. »
Et toujours ce réflexe à la con de faire écho à des compliments qui mériteraient un silence.
Puis la nuit. On sort du bar. Bulle n’en est qu’à sa première heure du soir, mais j’ai envie de rentrer. C’est un peu plat, Bulle, quand on n’y a plus personne à rencontrer. J’en parle à Melchior, il nous emmène en voiture jusqu’au chalet que nous avons réservé.
Un petit quart d’heure de route depuis la ville. Et les montagnes se lient au ciel. On dormira sous les étoiles. Au chaud, quand même ; il y a un mini-bar dans lequel on peut prendre du whiskey.
On est arrivés, j’ai posé mes gros sacs dans ce salon trop grand pour deux, on a galéré à trouver l’interrupteur, en se collant à la fenêtre on peut apercevoir la Dent du Chamois.
Je pense à des mondes post-apocalyptiques. Où il n’y aurait pas ce minibar, ni l’électricité, des étendues brûlées. Comme un horizon aplani par la guerre. Des nuages de pluie. Je suis sans cesse interrompu par d’autres pensées, lames de fond au milieu des flots, qui m’attirent en elles pour me faire boire la tasse. J’apprends à nager dans mes propres pensées, timidement, en battant distraitement les jambes ; les yeux plongés dans le ciel. Je regarde dehors. J’ai à nouveau dix-sept ans : des vagues gigantesques de verdure et de rocaille, m’écrasent. Me terrorisent. Puis l’orage passe, la pluie sèche et je descends les yeux sur la ville ; j’ai à nouveau vingt-six ans, je n’ai plus peur de rien.
Sur l’herbe qu’on croirait partout taillée au rasoir, il fait un temps superbe.
« Je n’ai plus peur de rien, Melchior.
— Ah bon ? Moi, j’ai peur de tant de choses qu’il m’arrive de plus en plus rarement de penser au reste.
— Je ne sais pas lequel de nous deux est le plus avantagé... Dis, ça ressemble à quoi une galaxie ?
— Lève les yeux au ciel.
— J’peux pas y’a du parquet. »
C’est vrai : y’ont mis du parquet jusqu’au plafond ; des poutres. Du bois, couleur bois ; et des nœuds, qui m’observent.
Toutes ces dizaines d’yeux ne me font même plus peur. Je suis devenu le camion qui se reflétait dans les yeux du lapin, qui se scinde en deux ; des lapins de fibres boisées qui courent sur le plafond. Ils camouflent toutes les étoiles dans leurs pelages blancs –
sans ces toiles d’araignée, elles devraient être brunes : ça fait longtemps qu’on a quitté l’hiver... Le temps que je me rende compte que je suis en train de piquer un roupillon, l’alcool glace mes songes et je m’enfonce plus profondément dans le silence.
Lorsque je me réveille enfin, tout est devenu gris.
Une douleur me tend l’ossature.
Je suis sur le canapé d’une nuit sans image, l’impression que je ne peux pas bouger, deux pensées s’entre-pourchassent queue entre les dents dans mon cœur qui bat la chamade, jusque sous mes tempes.
Que m’arrive-t-il ? Je ne peux vraiment pas me relever.
Il faut que j’aille aux toilettes. Le salon est vide. Melchior a dû me laisser là – il dort probablement dans l’une des deux chambres non-loin. On a posé une couverture sur mes jambes, elle m’arrive jusqu’au ventre, je suis allongé sur le dos. Chaque minute qui passe coule dans ma colonne vertébrale comme autant de colle, qui fige et me craquelle d’élancements de douleurs – au moindre geste. Je ne tente même plus de me relever : j’ai trop mal.
Je ne comprends pas. Cela ne m’était jamais arrivé.
En ramenant mon bras sur ma poitrine, ma hanche crie ; en déplaçant ma jambe, mon dos tout entier se rompt. Où est Melchior ? Est-ce qu’on va me laisser tout seul ?
Je suis en train de mourir ? Merde ! Je veux pas me pisser dessus ! J’hésite à l’appeler, à le réveiller, à me montrer dans cet état – mais quel état ? À lui dire : « Je ne sais pas dans quel état je suis, aide-moi. »
Et je commence à comprendre un peu plus pourquoi il m’a invité après autant de temps.
Je l’appelle à pleins poumons.
Le gris me tient compagnie. Le mobilier, réservé ; les planches d’un minibar, la table à côté de laquelle je gis. Des fauteuils larges et confortables dont je n’aperçois que le repose-tête. Le lustre qui fait semblant d’être ancien. Des bruits de pieds que l’on pose précautionneusement émergent de la pièce d’à-côté.
« Je suis là. »
Sans allumer la lumière, il vient s’assoir de l’autre côté de la table. On se retrouve alors tous les deux dans le gris de ce salon inconnu, éclairés seulement par les restes de bave d’une lune négligente – au-travers de rideaux que nous avons oublié de tirer. Il bâille.
« Melchior, je crois que je suis bloqué.
— Mais non, tu as une situation, un travail, une famille qui peut t’aider, ça va passer.
— Non, je veux dire : je ne peux plus bouger, mon dos me fait hyper mal.
— ...Ah. »
Chasse le sommeil qui le regagnait à grands coups de mâchoire.
« Il me faudrait du Panadol.
— Tu crois qu’ils en stockent dans la salle de bain pour les clients ?
— J’en ai dans mon sac, dans la petite poche de devant, le bleu clair. »
Alors il fouille et dans le noir je crois qu’il a ouvert le mauve, ça me fait sourire mais je me sens mieux depuis qu’il est là. Melchior, c’est un peu une épiphanie à lui tout seul.
« Pourquoi tu m’as parlé de ce livre en particulier ?
— Hein ?
— Avec les deux guerriers et la guerre.
— Oh, pour rien.
— C’est impossible. Je réfléchis peut-être trop, mais toi tu ne fais jamais rien
pour rien. Le hasard, tu le préfères chez les autres ; je t’ai déjà vu attraper des maux de tête juste parce que tu avais révélé des chékrès sans faire exprès. Si tu ne me réponds pas, je devrai t’inventer des raisons.
— ...Je ne trouve pas ton Panadol.
— C’est l’autre sac. »
Je comprends qu’il ne me le dira pas. Quelle qu’ait été la raison pour laquelle ce livre était si important à ses yeux, qu’il m’en a parlé immédiatement, comme si c’était la seule chose logique qui lui venait à l’esprit alors qu’on s’asseyait à peine, il ne me la racontera pas.
J’ai trop changé, me voir ce doit être comme tuer des souvenirs qui continuaient d’exister depuis longtemps. Une torsion pour voir son visage m’arrache un petit gémissement, et je le vois.
J’aperçois le visage de Melchior.
On dirait un clochard.
On dirait un homme âgé, un homme âgé de moins de trente ans dont l’âge déjà est impossible, qui en a vu assez pour toute une vie et qui comprend que cela ne commence qu’à peine – qui n’est même plus surpris de ne pas trouver le Panadol. Pourquoi ne m’en rendé-je compte que maintenant ? Je me demande, et cette interrogation trace un éclair de honte dans ma poitrine, honte de l’avoir pensée, honte d’y avoir pensé en premier, un volcan de ressentiment dans l’estomac je me demande s’il prend de la drogue.
Dans un hoquet de surprise, un magma de ressentiment me secoue le corps tout entier, un filet de salive cherche un chemin jusqu’à mes poumons, je tousse à suffoquer – un peu moins qu’une dizaine d’années m’assène un chaos de reproche, et c’est plus que je ne peux en supporter.
Pourquoi je ne suis pas resté avec lui ?
Est-ce que j’ai abandonné mon ami ?
Tout ça parce que j’avais peur de ne pas trouver un travail.
J’ai abandonné mes études parce que c’était plus facile.
C’est quoi, un travail ?
Melchior ressemble à un camé par ma faute.
Puis la colle dans mes os vient ponctionner son dû en souffrance de toute cette agitation, et j’ai l’impression que je vais me mordre les dents à m’évanouir, j’éructe de petits cris étouffés. J’écrase mon coude, mais cette pression n’est plus que le cadet de mes soucis : ma colonne vertébrale est en train de se déchirer.
Melchior accoure avec un petit verre d’eau.
Je bois à grande lapée et j’en fous un peu partout.
Probablement plus d’anti-douleur que la dose recommandée, trois cachetons au lieu de deux – et j’en croque même un.
C’est dégueulasse.
C’est dégueulasse.
J’ai mal, partout.
« Ça va ? Tu zieutes le plafond bizarrement.
— Non. Melchior, je... je suis tellement désolé... Je suis tellement désolé que j’voudrais crever, c’est pas permis ce que j’ai fait... je ne sais pas ce que je suis devenu.
— Ma petite ryondêna... »
Comme un début de sourire dans sa réponse, un attendrissement qui s’enfonce dans ses fossettes.
« Je ne comprends rien à ce que tu essayes de me dire. Tu as mal, n’est-ce pas ? Parfois, quand on a trop mal, on n’a pas les idées bien claires : on cherche juste à faire disparaître toute cette douleur le plus vite possible, mais ce n’est pas la bonne solution. Remets-toi sur le dos : je peux t’écouter sans avoir tes yeux dans les miens. »
J’accepte, je retrouve les nœuds du bois, les lapins des phares des camions. Je m’apaise légèrement – légèrement seulement. Une boule de remords obstrue ma gorge, mais j’arrive quand même à articuler :
« Qu’est-ce qui t’est arrivé, depuis la fin du gymnase ?
— Oh, rien de particulier tu sais. J’ai essayé d’aller à l’Université, mais ça ne m’a pas plu, alors je suis rentré. J’ai pris un petit boulot, puis un autre... et le temps que je me rende compte que tout ça n’allait nulle part, que j’avais beau bosser je ne mangeais pas mieux – que mes économies partaient dans mon loyer –, ben j’avais eu vingt-quatre ans.
— Si je n’étais pas parti à Genève...
— Arrête de dire des bêtises, si tu n’étais pas parti j’aurai eu vingt-quatre ans quand même. Tu es parti pour étudier, puis tu as trouvé un travail, un travail qui paye mieux que les miens, c’est parfait. Tout le monde rêve de ça. Ne crache pas sur les rêves des gens juste parce qu’ils ne sont pas oufs en vrai. On ne sait jamais si ce à quoi on rêve en vaut la peine. Je regrette juste que tu aies pas pu rester pour jouer quelques années de plus avec la Gruyère.
Puis il ajoute, avec une voix qui me rappelle le vent qui caresse un patyi :
« La montagne, ça fait grandir au-delà des nuages. »
Et j’ai envie de me taire.
Sans s’arrêter de sourire, Melchior laisse la nuit pousser contre les vitres, la vallée devant nous et ses petits villages comme des restes d’eau au milieu d’une main, nous ignorer. Nous envelopper. Comme s’il venait de s’en rendre compte, il me demande d’une voix innocente si on pourra faire la randonnée, demain matin. Je lui réponds que c’est mort : il faudra trouver autre chose.
J’aurais pu me rendormir, et lui sur son fauteuil également, si mon envie d’aller aux petits coins avait pu s’évanouir ; mais ce genre de choses ne disparaissent pas magiquement. Sentant les antalgiques agir petit à petit, je lui demande de m’aider à me redresser et de m’accompagner jusqu’aux toilettes.
Tant bien que mal, avec force de grimaces, il parvient à me hisser sur son dos. Et on avance à tout, tout petits pas.
« Dis, tu prends de la drogue ?
— Quoi ? Non, je n’ai pas que ça à faire.
— Ah, tant mieux... Dans le noir, on aurait dit... »
Il pouffe, en soubresauts contenus qui se répercutent dans mes lombaires. Je dis rien, je sens juste un rictus satisfait me tirer la lèvre supérieure. Un ravissement prendre racine dans mes joues, sur son épaule.
Il m’est déjà arrivé de me sentir vieux, mais c’était juste ma jeunesse qui me filait des mains. Aujourd’hui j’ai un lumbago, je ne sais pas ce qu’on fera demain, je ne sais toujours pas ce que je suis devenu. Pourtant, ça n’a pas l’air si terrible.
Pourtant, ça n’a plus l’air si terrible.
Tout compte fait, ce n’était peut-être pas si terrible. Je suis en vie.
Je m’assois sur le siège. Au cœur d’un tout petit habitacle, sans même une fenêtre pour s’assurer qu’on est bien à l’intérieur.
Sans même un carreau flou et vague pour nous rappeler que dehors, c’est le monde entier qui nous attend.
Je reviendrai plus souvent.
Je dis assez fort pour qu’il m’entende :
« Melchior !
— Quoi ? il était resté derrière la porte pour être près, au cas-où.
— Merci. »
Et en me tordant le cou, je lève les yeux sur une constellation de toiles d’araignée qui font l’angle avec le parquet du mur et du plafond.