J'ai fini Le sermon sur la chute de Rome.
Trop d'la balle. Hyper bien.
L'histoire de deux gars, un bistro, quelques autres personnages. ça se passe en corse.
y a un côté vaguement philosophique, c'est un peu une rumination sur un monde languissant un monde finissant. le terme "monde" revient très souvent dans le livre. et y a une espèce de mise en abyme (l'un des personnages a potassé à la fac un texte sur la chute de rome avant que de reprendre le bistro dont l'histoire incarne la fin d'un monde).
très longues phrases - mais pas du tout à la proust, pas des longues phrases genre arborescence et digressions, plutôt longues phrases genre vaguelettes, comme les vagues au bord de la mer, où on a l'impression que chaque vague languissante est la dernière avant qu'elles s'éteigne sur le rivage et hop une autre vient la remplacer, une nouvelle crête d'écume apparaît. bref pas du tout des longues phrases luxuriantes à la proust, plutôt un ton un peu monocorde, genre longue rumination sombre. ça produit un effet boeuf. langue languissante mais où les passages cash sont d'autant mieux mis en valeur (y a un peu de violence, un peu de sexe, etc.).
la manière dont s'entremêlent un style indirect tout court et une espèce de style indirect libre est hyper bien vue. dans une même phrase insensiblement on part du point de vue du narrateur, en langage assez soutenu, au point de vue d'un personnage, éventuellement en langage familier, et puis éventuellement on revient au point de vue du narrateur.
cette manière de ne pas mettre les frontières aux endroits habituels, classiques, se retrouve sans doute assez souvent dans littérature contemporaine (alice ferney, la conversation amoureuse, va assez loin de ce point de vue, par exemple) ; là c'est très très bien fait, très maîtrisé.
on rit de temps en temps, y a du comique de situation qui se détache sur le ton monotone de ferrari comme du rouge feu dans la pénombre.
la fin fait un tout petit peu penser à la phrase de stravinsky ("trop de morceaux de musique finissent trop longtemps après la fin"), y a un épilogue dont on se passerait peut-être.
je ne suis pas sûr que ça me soit déjà arrivé de kiffer autant sur un auteur vivant. vraiment très très beau bouquin.
Actes Sud.
je viens d'en acheter un autre de ferrari (j'ai mis son nom seulement exprès dans le titre du fil, pour qu'on puisse causer de ses autres livres aussi).
extrait :
"Ils étaient tous des paysans misérables issus d'un monde qui avait cessé depuis longtemps d'en être un et qui collait à leurs semelles comme de la boue, la substance visqueuse et malléable dont ils sont faits eux aussi et qu'ils emportent partout avec eux, à Marseille, à Saigon, et Marcel sait qu'il est le seul qui pourra réellement s'échapper. Les beignets étaient trop secs et recouverts d'une pellicule de sucre durcie, la tiédeur fade du champagne laissait dans la gorge un goût de cendre et les hommes transpiraient sous le soleil d'été, mais Jeanne-Marie rayonnait d'une joie timide et le voile de satin et de dentelles blanches qui soulignait l'ovale de son visage lui donnait la grâce d'une antique vierge de Judée."