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Auteur Sujet: L'Ablation  (Lu 909 fois)

Hors ligne nevizhed

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  • C'est tellement mystérieux, le pays des larmes.
L'Ablation
« le: 27 Septembre 2021 à 21:10:15 »
(Holà tout le monde, voici un texte que j'avais fait dans le contexte d'un concours d'écriture sur le thème de la fête. N'hésitez pas à me dire ce que vous en pensez. J'accepte toute critique  :).)







Entre les problèmes de réseau, les mauvaises indications, trouver un endroit sûr pour garer la voiture et enfin marcher vaille que vaille dans le noir en suivant le son lointain de la musique, nous avions bien eu de la peine à trouver le lieu de la soirée. C’était une clairière encaissée au fond d’un vallon. Il y avait déjà beaucoup de monde en bas, mais nous n’étions pas les derniers, il en arrivait toujours d’autres. Au centre, les basses qu’on avait branchées au générateur faisaient trembler le sol, n’aidant en rien la descente déjà ardue du talus. C’était une de ces soirées qu’on appelle un after, où l’on arrive déjà chaud, où le lien social se construit donc d’autant plus facilement qu’il n’a rien de fondé et où l’on se permet des familiarités qu’on s’interdirait en conditions normales. Une de ces soirées hors de toute convenance, un hors monde et un hors temps, où les secondes s’égrènent dans la nuit au rythme des heures, des chansons et des danses, où les corps se confrontent dans un tourbillon de désir et de jugement, mêlant attraction et répulsion, jeu dont le plaisir n’est sans cesse fondé que sur ce ressassement, ce va-et-vient en errance, cette inertie.

Vous dire que les gens se ressemblaient tous ne serait pas honnête de ma part. Il serait plus exact de dire qu’ils suivaient le même mouvement et qu’ainsi se formait cette homogénéité contrefaite. Ce mouvement nivelait toute personnalité, aplanissant toute originalité. Et cela avait quelque chose de terrible, quelque chose de destructeur. Ce mouvement, cette vague qu’on épousait tous, devenait une sorte de tranchoir faisant l’ablation de toute saillie impromptue, de tout être un tant soit peu lui-même, un tant soit peu… particulier. Mais c’est qu’ils avaient pourtant tous l’air de se sentir si libres, en effet, si libres d’accepter un verre, puis deux, puis trois…, libres encore d’aller se jeter dans la foule dansante sous les lumières rouges et bleues, vertes et rouges, rouges et vertes, bleues et vertes… Libres de s’abandonner à la fête.

Et pourtant, il y avait quelqu’un qui, ne subissant non pas le mouvement, l’avait compris, allant à contre-courant, mais sans le mener pour autant. D’apparence, rien ne le différenciait des autres. Mais, commençant à s’agiter et à parler, il se démarquait comme un drôle, disait-on. On ne le prenait pas au sérieux, on pouffait de ce qu’il disait et, si l’on avait réussi à l’écouter jusqu’au bout, ce n’était qu’une fois parti qu’on lâchait les rires refoulés. Mon groupe s’en était intrigué. Assis au pied du talus, il nous vit venir. Je me rappelle encore que c’est moi qu’il fixa d’abord. Et c’est drôle comme certains souvenirs s’impriment plus fortement et plus nettement qu’on ne le voudrait. Ce sont ses yeux, ces yeux qui semblaient ne voir que moi, me forçant par une sorte d’ensorcellement à ne voir qu’eux. Le regard vous happait comme une lame de fond, vous retranchant loin du rivage, des hommes et du monde. Il vous emmenait ailleurs de par sa précision et sa pénétration. Mais ce n’était pas un regard dangereux, non, seulement… il pouvait faire peur, car il vous faisait sentir, très vaguement et lugubrement, la béance de votre existence. En clair, le regard, malgré lui, portait un jugement et, si j’en crois mon sentiment à cet instant, une sorte de damnation !

C’était l’incongruité de ce dont il parlait qui jurait avec l’esprit de la soirée. À un moment où l’on veut décompresser et sortir de la routine des cours et des profs, qui peut bien avoir envie d’entendre parler de la fête chez les peuplades aztèques ? Pour cette civilisation et d’autres aussi, la fête avait avant tout un poids religieux dans la mesure où elle permettait aux peuples de célébrer les dieux. Il poursuivait sur les différentes pratiques, les rites, les costumes, la disposition hiérarchique entre habitants et chefs, la signification des danses, des chansons et de l’instrumental, mais aussi le lieu, très important, car… On pouvait s’en lasser très vite ; les moins curieux partaient les premiers, d’autres les talonnaient l’instant d’après en s’éclipsant furtivement. Il était intarissable, je le sentais, tout comme je sentais que le plus intéressant restait à venir. Lorsqu’il commença à parler des offrandes, nous n’étions plus qu’une dizaine autour de lui, ceux avec qui j’étais venu étaient allés s’occuper ailleurs, tandis que d’autres rappliquaient. Ce fut à partir de ce moment-là que les gens ressentirent un malaise intérieur. Quelque chose ne tournait pas rond. Mais pourquoi s’en plaindre quand cela fait depuis trop longtemps que les choses tournent en rond !

Les Aztèques se démarquaient en pratiquant le sacrifice humain. La victime était amenée sur un autel qui consistait en une pierre bombée, sur laquelle le sacrifié se voyait étendu, tous les membres arqués et la poitrine bien tendue vers le ciel, la chair s’offrant au couteau de jaspe qui allait en retirer le cœur dans l’agonie du hurlant. Plus il souffrait, plus grande devenait l’offrande et plus satisfaits étaient les dieux. Et voilà que hors de sa poitrine, dans une contemplation convulsée, affreusement dégoulinant du sang qui perlait le long des artères restantes, le cœur battait encore et battait battant, mais dans la douleur la victime comprenait soudain, elle voyait, physique, le sens de la fête, dans ce cœur en offrande, là, face à la statue divine. En soulevant le cœur, se dévoilait le symbole de l’offrande et se révélait alors l’importance de la souffrance.

- Mais ce soir, reprit-il après un silence, quel est notre sacrifice ?

Embarrassés et mal à l’aise, c’était ce moment-là que les gens choisissaient pour partir en gloussant. Ce n’était pas tant que les gens riaient de lui, mais je crois plutôt qu’ils riaient contre lui, comme une manière de conjurer le mauvais sort lorsqu’on touche du bois, une façon de se prémunir contre une vérité dérangeante, vérité dont il vous donnait l’intuition très légère. Il ne faut pas s’imaginer quelqu’un s’agitant comme un fou, au contraire, il était calme, d’un calme si impeccablement lisse qu’on pressentait quelque chose d’effroyable sous la surface.

- Ne pensez-vous pas que les dieux sont en colère ? Que leur donne-t-on en échange ?

On ne disait rien, on se demandait s’il était sérieux. Et comme la dérision semble parfois la meilleure réponse face à la gênante réalité qui se présente à l’instinct, ils riaient tous jaune.

- Réfléchissez bien à cela.

Puis il partit, il nous quitta comme ça, sans plus. Il remonta le talus avec une aisance surprenante, sans même se courber par perte d’équilibre. Il montait comme on marche sur du plat. Une fois arrivé en haut, il s’assit au pied du premier arbre venu et ne bougea plus. Sans se questionner davantage, les gens partirent vaquer aux occupations qu’ils avaient laissées en suspens. Ils reprirent la buvette et la fumette comme si de rien n’était, sans avoir même jugé de la pertinence de ce qu’il avait dit, sans avoir même osé cogiter là-dessus. Ils l’avaient rejeté au rang des illuminés, sans penser même qu’un illuminé peut être un éclairé. Agir ainsi, c’était devenir soi-même un fou, et l’idée m’était insupportable !

Alors péniblement, je remontai le talus et lui posai la question qui s’était fait jour dans ma tête. Si l’on ne faisait plus de sacrifice aujourd’hui, quel sens pouvaient bien avoir nos fêtes ? Il eut d’abord un sourire, un sourire triste où se lisait la misère du monde.

- Tu te trompes, il y a toujours des sacrifices, les gens pensent que l’on n’en fait plus, car ils pensent un sacrifice physique sans penser au sacrifice de nos âmes seulement. Le sacrifice n’a jamais disparu de nos fêtes, il a simplement changé de champ d’action… Oh, regarde.

Me retournant, je vis en contrebas la foule qui remuait dans la fosse au rythme des basses et des voix beuglant les paroles d’une chanson insensée. Il y avait désormais tant de monde que l’on peinait à différencier les visages et les corps, tous agglutinés les uns contre les autres, cherchant à satisfaire l’excitation des contacts, aimant à être oppressés et à oppresser. De par l’effet stroboscopique des lumières, ils devenaient une masse noirâtre palpitant par spasmes, gesticulant comme un animal pris de convulsions. J’avais l’impression d’une sorte de monstre gigantesque sorti tout droit des récits oubliés de l’ancien temps, un monstre dont les vociférations empêchaient d’entendre la voix profonde de la nuit, le chuchotement cristallin des ruisseaux alentour et la musique du vent pinçant le feuillage des arbres. Il y avait bien longtemps que le monstre avait cessé d’écouter.

Et lui, à côté de moi, face à l’affreux spectacle, oh… il pleurait.
Au bout de ce tunnel noir,
Une lueur illusoire.
C'est peut-être ça ? l'espoir.
Mon espoir.

J.

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Re : L'Ablation
« Réponse #1 le: 28 Septembre 2021 à 10:14:28 »
Bonjour. Ton texte exprime bien l'ambiance d'une rave sauvage en pleine cambrousse. Ça j'ai bien aimé. Je n'ai pas analysé la notion d'ésotérisme, c'est pas trop mon truc. Ensemble correct et bien écrit. Merci pour le partage. À +

Hors ligne Delnatja

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Re : L'Ablation
« Réponse #2 le: 28 Septembre 2021 à 10:42:14 »
Bonjour nevizhed, j'ai trouvé ce texte intéressent quoi que un peu long à mon gout.
Je pense qu'il met bien et lumière l'ablation du cerveau si l'on considère la transe comme telle.
Bonne journée.
Michèle

Hors ligne frenchwine

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Re : L'Ablation
« Réponse #3 le: 28 Septembre 2021 à 15:04:14 »
je reviendrai lire, pas vraiment eu le temps, cela dit, quelques phrases auxquelles je n'ai rien compris ^^ tu as oublié quelque chose en route sûrement.

Et pourtant, il y avait quelqu’un qui, ne subissant non pas le mouvement, l’avait compris, allant à contre-courant, mais sans le mener pour autant. D’apparence, rien ne le différenciait des autres. Mais, commençant à s’agiter et à parler, il se démarquait comme un drôle, disait-on.

Va pour les Aztèques ^^ mais je ne suis pas si vieux, drôle de comparaison un peu anachronique ( tu as du voir Apocalypto, j'aime bien aussi, on suppose que ça se passait comme ça).

Cela dit si tu dois faire un parallèle, assumes et insistes et non pas des petites touches incongrues, et si tu y arrives, j'aimerai beaucoup lire.

Petit chose à savoir ^^ mais ce n'est que moi, quand on arrive dans une rave-party, on est déjà parti si tu vois ce que je veux dire, ^^ possible également de creuser cette partie pour faire un parallèle qui semblerait justifiée avec le monde Aztèque.
« Modifié: 28 Septembre 2021 à 15:09:50 par frenchwine »

Hors ligne nevizhed

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Re : L'Ablation
« Réponse #4 le: 28 Septembre 2021 à 20:05:28 »
Jonathan : Je te remercie pour ton commentaire, ça fait toujours plaisir.

Delnatja : Merci bien pour ce commentaire, au travers de l'ablation du cerveau on peut en effet voir une sorte d'avilissement.

Frenchwine : Pourtant chaque phrase a son importance et a été lue et relue. Sûrement n'ai-je pas été assez clair ou peut-être trop lourd avec le style haché qui se veut comme des touches qu'on ajouterait sur une peinture pour peindre avec nuance un personnage. J'ai bien entendu parler d'Apocalypto mais ne l'ai jamais vu. Je dois bien avouer que le parallèle est incongru, mais j'ai essayé d'amener, par cette incongruité, à faire réfléchir un lecteur moderne sur le sens qu'ont nos fêtes aujourd'hui comparées au sens qu'elles avaient durant l'Antiquité. Par ce parallèle, j'ai essayé de rendre dans le présent cette ambiance mystique qu'il y avait jadis. J'ai donc essayé de rendre cette ambiance, mais il y a sûrement du travail à fournir encore. Et oui, tu as raison, c'est un détail dont je me doutais concernant les rave parties, mais je ne précise pas dans la nouvelle que c'est une rave party ah ah, même si ça en a tout l'air, je te l'accorde.

Merci à vous trois d'avoir pris le temps de lire ma nouvelle.

Nvz.
Au bout de ce tunnel noir,
Une lueur illusoire.
C'est peut-être ça ? l'espoir.
Mon espoir.

 


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