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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Monde d'en bas, Monde d'en haut

Auteur Sujet: Monde d'en bas, Monde d'en haut  (Lu 1262 fois)

Hors ligne LOF

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Monde d'en bas, Monde d'en haut
« le: 29 Janvier 2022 à 10:36:33 »

Monde d’en bas, Monde d’en haut

Une voiture de pompiers file tandis que un genou en terre les soldats braquent leur fusil, les vaches sont réunies autour d’une girafe, d’autres autos et un camion se promènent çà et là dans la pénombre que traverse une clarté, la voiture de pompiers contourne les pieds de la table, mais ne s’aventure pas vers les chaussons où sont enfoncés les pieds de Madame Weber, les soldats ont prudemment pris leur distance sans cesser de braquer leur fusil, la girafe se croit à l’abri au-milieu des vaches, les pieds de Madame Weber ne bougent pas sous la table, dans le ciel  le tic-tac d’une pendule fait tic-tac, tic-tac, tic-tac, sans jamais s’arrêter comme les soldats n’arrêtent jamais de braquer leur fusil,

je dirige les vaches un peu plus vers le milieu de la pièce, quand soudain un chausson risque de renverser la girafe, la peau des jambes de Madame Weber  est un peu violette dans la pénombre, les pompiers sont prêts à intervenir si les jambes les pieds et les chaussons venaient à créer un cataclysme en s’agitant sous la table, déjà un souffle d’air géant se fait sentir au ras du sol, et la girafe manque de chuter, un soldat lui est tombé et n’est plus dans le coup, son arme toujours aussi bêtement braqué,

voilà que la porte brutalement s’ouvre et qu’une paire de bottes fait irruption, « J’ai sonné les cloches de l’église, le père Mesnard est décédé » dit aussitôt la paire de bottes tandis que la paire de chaussons a un soubresaut, les petites vaches courent se réfugier vers la voiture des pompiers, « Tu écris au fils ? » demande la paire de bottes, la voix de la paire de chaussons qui est celle de Madame Weber répond « Oui, tous les jours, tu sais bien », les bottes s’immobilisent, les chaussons quittent le dessous de la table, et des mots se répandent dans l’espace, 
Tu veux du café ?           
Oui, il était pas vieux le père Mesnard
Notre fils est dans le djebel, il a pas dû recevoir ma lettre
Oui c’est la guerre
Oui

puis le tic-tac de la pendule continue dans le silence revenu, une belle voiture passe, bleue, je l’aime bien celle-là, les bottes de l’homme sont celles de Monsieur Weber qui se déchausse, la voiture bleue toute propre fait un écart pour ne pas se salir auprès des bottes de Monsieur Weber qui sentent l’herbe mouillée et la bouse de vache, mes vaches à moi ne sentent pas la bouse, elles sont noires et blanches, mes vaches à moi n’ont rien à voir avec les vraies vaches, là-haut dans le ciel,

maintenant ça sent bon le café que Madame Weber verse dans le bol de Monsieur Weber, stylo bic et papier à lettre sont rangés comme d’habitude dans le tiroir du buffet où sont classés d’autres papiers importants, les jambes violettes et les chaussons de Madame Weber se déplaçant  font comme un petit ballet sur le linoléum de la cuisine, les sirotements de Monsieur Weber savourant son café chaud scandent le silence, la voiture de pompier a éteint sa sirène, mais voilà qu’un bruit de tracteur rentre dans le champ, j’en imagine le tintamarre qui commence à intéresser les vaches,
De quoi il est mort le père Mesnard ?
Un cancer je crois
Lui aussi ?
Redonne-moi un peu de café


la voiture bleue fait des zigzagues sous le tabouret, celui où n’est pas assis Monsieur Weber, la voiture aussi essaie d’éviter les chaussons de Madame Weber qui ne cessent de se déplacer, tout le monde doit se rapatrier dans un coin, vaches, tracteur, pompiers, soldats, dans un coin plus paisible, un coin de royaume, les royaumes sont toujours des coins je me dis, je suis vautré, couché, à genoux, dans un coin de royaume sombre et poussiéreux quand le soir arrive, oh !  malheur ! j’ai oublié la girafe, elle a dû s’égarer vers les bottes de bouse de Monsieur Weber, un soldat bienveillant décide de partir à sa recherche,


Et le fils, il dit quoi ?
Il a échappé à une embuscade il écrit  dans sa dernière lettre
Ah !
Y a eu des morts dans son régiment
Il aura bientôt une permission ?
Sais pas

je ne bouge pas coincé entre le radiateur et la grande boîte où on range le pain, le soldat ne trouve pas la girafe, un terrible grincement déchire l’air, c’est la porte du buffet, à chaque fois que Madame Weber l’ouvre un grincement déchire l’air, mais aussitôt des odeurs viennent apaiser le grincement, odeurs de cacao et de fruits, odeurs de parfums qu’on mangerait, l’autre jour il y avait une compote de pommes, sans aucune mouche dessus, qui sommeillait dans le buffet, j’aimerais bien donner de la compote à mon Christophe, mais j’ai peur de me faire surprendre, alors j’ai dit à mon Christophe d’attendre encore un peu, surtout que maintenant un horrible grincement déchire l’air parce que Madame Weber referme la porte du buffet,


Y faudra que je prépare l’autel et l’église pour les funérailles
En revenant tu pourras commander du bois pour la cuisinière ?
Oui
Et m’acheter du papier à lettre avec des lignes ?
Oui, le père Mesnard il n’avait plus beaucoup de famille
C’est triste
Y aura quand même du monde à l’église
Le facteur ne passera pas demain
Pourquoi ?
Des grèves

une trapéziste voltige, c’est un cirque, elle voit le monde avec ses soldats, ses vaches, ses autos, une trapéziste qui s’élance d’un trapèze à l’autre, une balançoire suspendue dans le vide, c’est le monde qui bascule à chaque balancement du trapèze, la trapéziste a mis sa robe de paillettes qui flotte comme un nuage, elle chante mais je suis le seul à l’entendre, la girafe soudain court à sa rencontre car elle est la seule aussi à connaître comme la trapéziste le monde d’en bas et le monde d’en haut,

Madame Weber, à la tombée de nuit, Madame Weber sort son petit banc de bois qu’elle place devant le buffet, elle s’agenouille dessus, sur un autre petit banc de bois je dois aussi m’agenouiller, Monsieur Weber est sorti faire quelques bricoles sous le hangar, nous joignons nos mains et nous regardons le buffet, vaches, soldats, voitures sont alignés le long du mur, il n’y a que Christophe qui est couché encore dans sa boîte, je joins mes mains, sur le buffet une photo encadrée, sur la photo un soldat, son uniforme montre que c’est un soldat, à côté un vase avec des fleurs, celles du jardin, c’est le bouquet de fleurs qui garde le soldat et non le contraire, au-dessus de la photo, sur le mur un petit crucifix de bois, je répète ce que dit Madame Weber qui récite par cœur une prière,

je pense à mon Christophe, seul, allongé dans sa boîte, je ne devrais pas penser à mon Christophe, les genoux violets de Madame Weber pensent-ils qu’ils ont mal sur le banc de bois, à quoi pense Madame Weber quand elle dit Notre Père ? je pense que je donne une cuillérée de bonne compote à Christophe qui en raffole, j’essuie la bouche de Christophe car il mange comme un cochon, je lui montre comment il faut manger proprement de la bonne compote,

Madame Weber a les yeux fermés et les mains jointes, je regarde sur la photo le soldat que je ne connais pas, je récite une prière pour quelqu’un que je ne connais pas, ni sur la photo ni sur la croix, je fais ma prière pour Christophe, dehors j’entends le chien aboyer, c’est le chien de Monsieur Weber qui aime beaucoup Monsieur Weber, plus tard je découvrirai que dans Christophe il y a le mot Christ, j’ai laissé tomber la trapéziste, les cloches de l’église sonnent tristement, peut-être que Monsieur Weber et fatigué de sonner tout le temps les cloches,

la cuisine s’assombrit, les meubles ressemblent à des montagnes dans la nuit, il n’y a plus que nous deux sur le banc, moi et Madame Weber droits comme des pierres, le chemin est long pour que les vaches, les voitures, les soldats, les pompiers rejoignent la croix là-haut sur le mur, il n’y a que la trapéziste, une trapéziste ne tombe jamais pour atteindre le ciel, je suis impatient de terminer ma prière, mais je ne peux pas terminer avant que Madame Weber ait récité son Je vous salue Marie,

Christophe m’attend, c’est certain, Ainsi soit-il, elle dit enfin Madame Weber, je peux me relever alors, ranger le petit banc de bois sous la table, Ainsi soit-il, j’ai toujours adoré cette expression, je vais chercher mon Christophe, il dort dans sa boîte en carton, une boîte à chaussures que Madame Weber m’a donnée, il dort avec son air poupon, Ainsi soit-il, je le prends dans mes bras et le berce, Ainsi soit-il, je le coiffe lentement, Ainsi soit-il, quand je l’assieds il ouvre les yeux, mais il ne me regarde jamais, sauf si je me place devant ses yeux, probablement qu’il me voit dans ce cas, mais il ne dit jamais rien, il pense toujours ce que je pense, mon Christophe est irremplaçable, Ainsi soit-il !

Lof

Hors ligne Delnatja

  • Grand Encrier Cosmique
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Re : Monde d'en bas, Monde d'en haut
« Réponse #1 le: 29 Janvier 2022 à 11:13:48 »
Bonjour LOF, je trouve ce texte excellent et très bien écrit.
Désolé, je ne sais pas quoi dire d'autre.
Bonne journée.
Michèle

Hors ligne Michael Sherwood

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Re : Monde d'en bas, Monde d'en haut
« Réponse #2 le: 29 Janvier 2022 à 17:06:53 »
Bonjour LOF,

Vraiment il y a toujours ce style incomparable fait de glissements successifs entre un monde et un autre, le jeu de l'enfant avec les vaches-jouets qui rejoint la réalité des vaches dehors par exemple. Il y en a bien d'autres.
Il y a aussi cette transposition de la guerre avec les soldats-jouets qui braquent leur fusils, vers une autre guerre bien réelle celle-là, en Algérie, où un fils est impliqué qui risque sa vie "pour de vrai".

L'échange entre Mme Weber et Mr Weber semble croqué sur le vif : chacun suit son fil de pensée, mais tous deux se comprennent !

Ce n'est qu'à la fin que j'ai compris - ou cru comprendre - que Christophe était une poupée ! la confusion est bien entretenue .

Si je devais dire un petit truc que j'ai moins aimé : les quelques lignes sur la trapéziste qui fait intrusion tout d'un coup vers la fin, je ne vois pas ce qu'elle ajoute à la dynamique propre du récit ?

En tout cas excellent, comme d'habitude  8) !

MS
It's not because you're paranoid that they aren't after you.

Hors ligne LOF

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Re : Monde d'en bas, Monde d'en haut
« Réponse #3 le: 31 Janvier 2022 à 09:59:32 »

oui Michael, c'est bien ça, tu as tout compris.
Pour la trapéziste, c'est une métaphore, je vais simplement l'introduire comme
un jouet de plus dans mon univers personnel

merci pour vos commentaires
Lof

Hors ligne Choumi

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Re : Monde d'en bas, Monde d'en haut
« Réponse #4 le: 31 Janvier 2022 à 11:18:51 »
Bonjour
Les jeux d'enfants préparent une fois devenus adultes les êtres vivants à des choses pas bien
comme la guerre
Bien dit, bien construit
Amicalement
Michel

Hors ligne Frami45

  • Calliopéen
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Re : Monde d'en bas, Monde d'en haut
« Réponse #5 le: 03 Février 2022 à 15:19:34 »
Je trouve cette histoire excellente. Le titre au départ m'avait fait penser à tout autre chose. J'attendais sans doute  une réflexion sur la vie et la mort. Et là, ce regard d'un enfant qui joue au sol et lève les yeux vers les adultes, c'est une trouvaille. J'aime aussi beaucoup ces allées et venues entre la vie des adultes et leurs soucis et celle de l'enfant avec les siens. Et que dire de ce rituel de prière, sans doute imposé plus ou moins, alors que l'enfant pense à son poupon et rien d'autre. J'adore aussi le "Ainsi soit-il" . On dirait qu'il libère le gamin. Du coup il s'en réjouit et le répète à qui mieux mieux.  Merci, merci pour cette chouette lecture.

 


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