O vide
Ce n'est pas un unique cordon ombilical mais une multitude de vaisseaux entremêlés qui s'unissent au centre de mon ventre. Tous semblent reliés à un ensemble de points exactement équidistants de mon nombril. Rien ne m'assure cependant que je puisse me fier à mes sens.
Des variations de lumière effacent parfois la précaire sphère, esquissant l'ombre d'un vertige infini. Je ne m'incarne plus alors en centre réfléchissant d'un espace hermétique mais en synonyme du néant. Mon existence se résume à ce spectre, délicatement nuancé, entre une position géométrique signifiante et l'anéantissement.
Aucune explication ne me vient à l'esprit. Des réminiscences d'un passé surgissent de manière aléatoire. S'agit-il des souvenirs d'évènements réels ou d'éclairs d'illusion ?
Je me palpe parfois. Mon toucher me renseigne sur mon corps nu, sur sa forme, au sujet de mes cheveux longs et ondulés, de mon visage aux traits puissants et réguliers ( mais rien sur la couleur de ma peau, de mes iris). Ma peau, douce, se couvre d'une dense pilosité au niveau des aisselles et du pubis qui surplombe mon sexe comme une fleur sa tige. Ici s'arrête la métaphore car dans ma mémoire une voix psalmodie, telle une antienne.
« Hermaphrodite, Hermaphrodite, hermaphrodite».
Aucun nom, aucun prénom humain. Je ne possède plus que ce mot, doublement substantif et adjectif – commun aux escargots et aux huîtres – comme unique identité ; une suite de syllabes dévoilant un être hybride issu de l'union du divin fils d'Aphrodite et Hermès avec la naïade Salmacis. Une créature amère d'une beauté parfaite, fruit du viol d'un adolescent par une nymphe.
Qui suis-je ? Mes souvenirs proviennent-ils d'une vie antérieure ? Me traversent-ils comme les ondes traversent le cosmos ? Ou bien comme les rêves de dormeurs étrangers ?
Je crains qu'aucune des pensées que je me prête ne m'appartienne. Bien que solitaire, peut-être justement pour cette raison, je ne suis pas le protagoniste de ma propre histoire mais un simple sujet, l'objet du désir du Narrateur. À moins que j'en sois, ironie du sort, l'Auteur !
Il me semble que l'appareil dont mon corps forme un des rouages est une lettre perdue dans un alphabet étrange, un alphabet à venir, ou bien déjà avorté ?
À l'horizon de ma conscience émerge une idée ; les veines qui m'irriguent et me lient à ces points qui brillent parfois comme des astres, ou deviennent plus obscurs que la matière noire, contiennent le flux des récits circulant entre chacun des mondes possibles.
À l'origine, seul le Verbe était présent.
Le temps a passé, pourtant il reflue comme une vague sans écume.