Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

27 Juillet 2026 à 19:32:12
Bienvenue, Invité. Merci de vous connecter ou de vous inscrire.


Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes mi-longs » Le cycle Samaêl. La bataille.

Auteur Sujet: Le cycle Samaêl. La bataille.  (Lu 1099 fois)

Hors ligne sergent

  • Troubadour
  • Messages: 362
  • Major d'homme à fables
Le cycle Samaêl. La bataille.
« le: 28 Juin 2021 à 16:05:37 »
L’escarmouche.

Maintenant qu’il était allongé, il espérait ne jamais revoir cette jeune femme qui personnifiait à ses yeux encore éblouis, le paradis, l’enfer et la tentation. Il songea qu’il fallait qu’il gagnât son salut par la foi, et dans l’épreuve. Et son épreuve portait le doux nom de Djezabelle.
Une autre nuit arriva, on était à la toute fin du dernier quartier de la grande lune quand les premiers incendies embrasèrent de nombreuses tentes et quelques navires.
La troupe d’Aymeris qui était sur le pied de guerre fut la première à contre attaquer. À la tête de sa cavalerie il chargea dans l’obscurité traversant le village de toile renversant quelques tentes. Les assaillants s’étaient égayés dans le champ de dunes, aussi sa troupe se divisa. Et puis là-bas, il la vit, il la devina seule cavalière au milieu d’un groupe de dromadaires.
     _ Pour la Papesse ! Chargez ! Chargez ! Laissez-moi le cavalier.
La poursuite s’engagea dans l’obscurité et la confusion. Son esprit troublé d’un indéfinissable espoir, il la talonna entendit son souffle et celui de sa jument. Ils étaient à nouveaux seul, son étalon la rattrapa enfin.
Arrivé à sa hauteur il lui cria :
     _ Il ne serait pas juste que nous combattions à cheval j’aurai trop sûrement l’avantage. Démontons veux-tu ?
Pour toute réponse il la vit souple sauter de cheval.
Il planta sa lance dans le sable et calmement descendit de sa selle. Ils étaient sur la crête d’une dune sous le mince croissant d'une lune mourante.
Alors un élan d’amour furieux comme le désespoir les poussa l’un vers l’autre sabre haut.
     _ Nous voici au terme. Cria Djezabelle. Je t’aime ennemi de mon cœur, quand je t’aurai tué, je porterai ton deuil !
Et ils se précipitèrent l’un vers l’autre dans un combat sans issue car aucun ne voulait faire de mal à l’autre. Ce fut plutôt une chorégraphie, une danse d’amour et peut être de mort ou chacun rivalisait d’adresse, où les lames s'embrassaient dans des baisers furieux. Mainte fois il aurait pu porter un coup décisif, mainte fois il hésita, mainte fois elle en profita pour parer, mainte fois, elle s’en rendit compte mais n’en laissa rien paraître. Elle était consciente qu’il l’épargnait une nouvelle fois et cela la mit en rage. Elle lui porta une charge fulgurante. Il ne put que la parer durement lui brisant net son yatagan, le choc terrible lui faisant perdre l’équilibre. Elle partit en arrière et roula au bas de la dune où elle resta immobile. Il dévala la pente sableuse en courant, sifflant son cheval. L’étalon les rejoignit alors qu’il serrait la jeune femme dans ses bras, elle était toujours inanimée.
Il abandonna quelques instant Djezabelle pour prendre sa gourde, il lui baissa son litham* (voile dont les femmes du désert se couvrent le vi¬sage. Pièce d’étoffe qui cache la partie inférieure de la figure chez cer¬tains peuples), lui humecta les lèvres, et lui rafraîchit le front.
Elle l’enlaça sous le dernier filet de lune, il ne la rejeta pas.
     _ Encore une fois tu m’épargne. Fais de moi ce que tu veux je suis ta prisonnière.
     _ Personne n’appartient à personne, car nous sommes tous les enfants de dieu. Et ce même si je t’aime avec la fureur d’un désir qui restera pourtant inassouvi. As-tu peur Djezabelle ? Demain ou après-demain ce sera grande bataille.
     _ Non, car j’ai foi en en Samaël notre Saigneur. Mais puisque nous allons peut-être mourir… donne-moi tes lèvres… laisse-moi t’embrasser sur la bouche… donne-moi ton souffle.
     _ Je ne peux pas, Djezabelle. Même devant l’abîme qui nous guette. Même devant les grandes ténèbres je ne peux pas… et pourtant, Dieu qui nous voit, sait à qu’elle point je suis sûr de t’aimer. Malheureusement je suis un moine soldat Djezabelle. J’ai fait vœu de chasteté Djezabelle. Je suis un Chevalier de la Foi, la joie des hommes m’est interdite. J’ai appris que le réel bonheur ne peut se trouver ici-bas, qu’en soi-même. Je prie pour cela. Pourtant je sais au fond de moi que tu incarne ma destinée.
     _ Et toi n’as-tu pas peur ? Crains-tu la mort ?
     _ Non je ne crains pas la mort au regard vide, aux mains froides. Je ne crains que l’amour qui trouble l’esprit et ravage la chair. Un moine soldat ne craint pas la mort juste il l’oubli. Quand je t’ai vue nue dans la maison de roseaux ma force était attirée par ta faiblesse, et j’ouvris mes bras autant pour te revêtir que pour te protéger. Je savais au fond de moi que je t’aimais déjà, que je t’aimais d’être tremblante et sans défense, que je t’aimais d’être aussi mon terrible ennemi, que je t’aimais enfin d’être inaccessible.
     _ Quand tu es entré je n’ai plus bougé et sans savoir pourquoi je voulais être ta proie. Tu étais magnifiquement redoutable. Tes yeux avaient la couleur de forêts que je ne connais pas. À l’instant ou triomphateur tu fus seul avec moi. À l’instant où tu recouvris ma nudité, les larmes que je versais, étaient le reproche muet que tu ne me pris pas. Pour toi à cet instant j’aurai sacrifié ma virginité et ma vie. Ton odeur forte de fauve combattant m’enivrait comme maintenant, prends-moi ! Je suis tienne personne ne saura.
S’il n’avait pas fait si sombre, si son teint n’avait été si bronzé il aurait pu la voir rougir de colère et de convoitise.
     _ Je ne puis. Encore une fois, seule une Papesse peut me délier de mes vœux.
     _ Eh bien, je saurai attendre, tu seras mien ou je mourrai ! J’ai si longtemps respiré l’air brûlant du désert. Je me suis si souvent trouvée seule au milieu des vastes champs de pierres et des mers de sable, que je connais l’infinie patience. Je t’aime comme si tu étais sorti de dedans moi, plus que si tu avais été mon enfant. Lui murmura telle à l’oreille.
Le temps passa incertain et vague, enfin-il fallu bien qu’ils se quittent.
Tous deux étaient avant tout des guerriers et connaissaient leur devoir.
Il n’y avait aucune échappatoire, le destin les avaient fait se rencontrer ni au bon moment ni au bon endroit. Mais avant il lui fit un dernier cadeau, un petit livre manuscrit qu’il avait copié dans sa jeunesse, un livre maintenant interdit, un livre qu’elle promit de toujours garder sur elle. Et c’est le cœur lourd que chacun rejoignit son camp.
     _ Eh bien Comte on vous croyait mort ou prisonnier ! Cria Thibault alors qu’il passait le fossé éclairé de flambeaux soufrés.
     _ J’avoue que je me suis un peu perdu à poursuivre un cavalier.
     _ Je croyais qu’ils n’avaient pas de chevaux ?
     _ Je crois qu’il faut s’attendre à bien des surprises. À ce sujet Thibault il faut que je te parle.
     _ Oui.
     _ Je vais te demander de rester avec la réserve. Fais-moi la grâce d’accepter, au hasard de ma course j’ai pu approcher de leur camp. Le champ de dunes est couvert de feux de camps il y en a autant que d’étoiles au firmament. Je te dis, nous courons au désastre, et je te le dis, beaucoup des nôtres ne reverront jamais Salamandragor.
     _ À voir ta mine grave je te crois. Nous sommes des soldats trop aguerris pour ne pas savoir où est nous mettons les pieds. Et cette nuit qui a été des plus chaudes fait que je me défende de mettre en cause ton jugement.
     _ As-tu une idée des dégâts ?
     _ À peu près trois cents morts, autant de blessés, presque un millier de tentes détruites, et surtout quatre-vingts navires qui finissent de se consumer. Encore une fois tu avais raison. Heureusement aucuns dégâts dans notre camp.
     _ Et chez eux des morts ? Des prisonniers ?
     _ Sang du Messie deux morts, seulement deux morts, ou plutôt trois l’unique prisonnière que l’on a pu faire c’est suicidé. Car tiens-toi bien il n’y avait que des femmes de vraies tigresses.
     _ Tu ne fais que confirmer mes craintes. Demain tu rassembleras toute la réserve en un seul camp. Renforce-le, le plus possible fait remettre le plus de bateau à l’eau, envoie une flottille le long des côtes, c'est bien le diable si l'on ne trouve pas un meilleur mouillage, et à la grâce de Dieu.
     _ Tu as raison demain je renforcerais au mieux notre position, je ferai récupérer tout ce qu’on peut récupérer sur les épaves, et j’installerai à terre toute notre artillerie.
Durant le peu de nuit qu’il lui restait il n’arriva pas à fermer l’œil.
Que faire mon dieu, mais ses prières restèrent vaines.
Il était maudit, car cadet de famille depuis sa naissance il était promis à la prêtrise.
Encore heureux il avait pu devenir moine soldat pour trois raisons, d’une part il était de constitution robuste, d’autre part son âme orgueilleuse n’aurait pas supporté le silence des cloîtres et surtout en cas du décès de son aîné sans descendance on aurait pu le séculariser.
Mais pour lui point de mariage, point de descendance car l’union de son frère avait été bénie de plusieurs naissances. Il pensait aux vœux qu’il avait dû faire. Il lui fallait endurer, car les renier, il en était incapable même si sa foi divergeait des nouveaux droits Cannons de la Théologie du Désespoir qui amenait à soutenir aussi bien les Convulsionnaires du Tombeau qu’à approuver les scènes collectives d’hystérie et de sadisme qui sous l’égide de la sainte inquisition s’épanouissaient un peu partout. Des hommes, des femmes, des religieuses surtout demandaient à être frappés.
Ces pratiques avaient reçu le nom de Secours ; il y eut les petits et les grands Secours. Salamandine, nouvelle Papesse s’en fit la protectrice. Elle disait que le royaume n’était pas assez pur. Que partout ce n’était qu’hérésie, blasphème et apostasie. Elle était encouragée et guidée sur cette voie par ce chien de Nicohélas Sacrésis.



Hors ligne sergent

  • Troubadour
  • Messages: 362
  • Major d'homme à fables
Re : Le cycle Samaêl. La bataille.
« Réponse #1 le: 29 Juin 2021 à 12:22:51 »
La bataille.


(Avec mes modestes capacités je voulais écrire quelque chose dans le style « Trône de fer » ou « Seigneur des anneaux » … oui je sais j’ai de tous petits moyens.)


En fin de matinée, toute l’armée Salamandrine s’ébranla, la cavalerie en tête. Derrières sous le commandement d’Aymeris, les fantassins et le train.
Alors que l’host s’enfonçait lentement dans le désert ouvert et que le soleil n'était que feu, que le sable avait envie d’être lave et le vent souffle de l’enfer.
Alors, tous surent sans se le dire qu’ils avançaient au-devant de la mort. Devant eux s’ouvrait le séjour du démon.
Que diable allaient-ils faire dans ce chaudron ?
Mais les Salamandrins étaient fiers, leur âme était plus fortement trempée que l’acier de leur armure.
Ce qui aurait anéanti toute autre armée, hormis peut-être celle de leur alliés Dominiens, ne fit qu’affirmer leur résolution et leur courage.
En fin d’après-midi ils n’avaient toujours eu aucun contact avec l'ennemi.
Il fallut bien bivouaquer, ce qui fut fait cette fois avec un luxe de précautions. Rien ne fut négligé, fossés, talus et même petits murets de pierres.
Et bien que valeureux, les salamandrins commençaient à connaître l’abattement, la chaleur et la soif.
Ils avaient cherché le contact alors que l’ennemi s’était sans cesse dérobé. Heureusement Aymeris avait vu large pour les vivres et l’eau, mais toujours prévoyant il avait rationné l’armée.
Les chariots citerne étaient étroitement protégés, ils étaient mieux gardés que le plus précieux des trésors.
Quant aux désertions, elles furent très rares surtout après qu’ils virent le sort que leur réservait les hommes de Samaël.
Alors dans ce désert hostile... à la tombée de la nuit... ce qui semblait être des milliers de tambours se mirent battre.
Le sable vibra alentour, les dunes dansaient autour d’eux. Dans leur camp peu dormirent.
Les prêtres couverts d’ornements chantèrent des messes, des hymnes, des cantiques, mais le son assourdissant des tambours, des darboukas, des bendirs, des daffs, des djembés et autres tabls était trop puissant.
Cela avait commencé avec le coucher du soleil.
D’abord par une légère vibration au timbre un peu nasillard, puis le son était devenu inexorablement plus grave venant de toutes parts, les enveloppant comme un futur linceul.
Les hommes qui n’étaient pas de garde essayaient en vain de dormir, du moins étaient-ils allongés.
Tous étaient en armes couchés sous leur bouclier, même les chevaux portaient encore leurs caparaçons.
Au matin, il n’y avait plus de tambours pas même de traces de leur passage. On se remit en marche, mais cette fois la cavalerie et les fantassins allaient presque de concert.
Il y eut encore deux journées et autant de nuits identiques, mais la troisième nuit, ils eurent droit à une autre sorte de musique avec des chants chorals d'homme et de femme, elle était mélodieuse, envoûtante, presque obsédante, dans le camp des Messiens tous s’arrêtèrent pour écouter.
On demanda à Aymeris ce que cela signifiait.
Ils acceptent de nous combattre demain. Ils jouent pour nous le péan des sacrifiés. Ils ne nous feront aucun quartier.

          — Que pouvons-nous faire ?
          — Plus de bruit qu'eux et prier, il faudrait distribuer une ration d'eau supplémentaire à la troupe pour que nous chantions nous aussi.

En tout début d'après-midi alors que le soleil approchait son zénith...
En haut de la dune Samaël le monstre entouré de quatre valets apparut, ceux-ci portaient son lourd équipement.

          — On m’a dit et conté que vous désiriez à me voir et bien me voici, je suis Samaël le Guerrier, Divin Saigneur des Seigneurs. Je suis Samaël ! Entre vous et nous il y a cette dune. Je dis que vous êtes mauvaises gens à qui je laisse néanmoins bonne fortune. Reprenez la mer et retournez-vous-en. Vous avez chevauché à votre aise et à votre volonté. Vous avez pillé mes villages et massacré des miennes gens dont je suis le prophète. Il semble que le pays soit tout votre. Et, par le ciel qui nous voit et nous juge... c’en est assez ! Papesse de peu de Foi ! Et vous chevaliers ! Sachez que là, derrière moi, mes fidèles attendent. Avancez encore, et nous saurons lequel est le plus fort en cette terre dont je connais le nom de chaque grain de sable. Nous ne voulons pas être épargnés par nos adversaires et nous vous haïssons du fond du cœur. Aussi laissez-moi vous dire la vérité ! Mes frères ennemis en la guerre ! Je n’ignore pas la haine et la convoitise qui anime vos cœurs ! Vous n’êtes pas assez nobles ! En cela je suis votre semblable, car dans mon sang coule la haine sans pitié et la sauvagerie du désert ! Vous n’êtes pas assez sages pour ne pas connaître la haine ! Soyez donc assez grands pour mourir avec panache ! Car c’est en enfer que vous êtes ! C’est en enfer que vous mourrez ! Et c’est en enfer que vos os resteront !

Et disant cela dans un geste d’infini mépris il souleva sa cape blanche dévoilant un corps nu, musculeux, monstrueux.
Il bandait et son sexe écumant, aussi long qu’un glaive pointait vers l’ennemi.
On murmurait qu’il avait servi de moule aux yatagans* de son armée.
Il leva la main droite dans laquelle il avait son marteau qui se mit à luire comme mille soleils, aussitôt une longue ligne de fantassins apparut.
Ses valets commencèrent à le revêtir de sa lourde armure.
Chez les Salamandrins on jugea que ni la Papesse ni aucun baron n’avaient à se rabaisser à une réponse. On dépêcha un héraut à cette fin.
Il s’avança à cheval et cria :

          — La parole de Dieu est certaine. Il est dit dans les saintes écritures que celui qui fait échapper l’homme digne de mort, verse sur lui-même la peine d’autrui. Comme le prophète a dit au roi, qu’il mourrait, pour avoir donné grâce à l’homme digne de mort. Nous Papesse Salamandine ne ferons aucun quartier. Car en notre royaume, jamais il n’a été ouï qu’on donna grâce à un sorcier et sur cette terre que nous revendiquons au nom du très haut Messi il en sera de même.

Le héraut s’en retourna, regagnant son camp sous les hourras des cavaliers Messiens.
À un quart de lieue derrière eux l’infanterie suivait, selon les nouveaux plans ils auraient dû l’attendre mais… Les trompes sonnèrent.
Bientôt, très bientôt la bataille ferait rage.
Un mince et long ruban de Chacals du Désert descendit la dune en marchant lentement, ils étaient tous faiblement armés.
Le soleil brillait, on voyait les casques luire sous les lithams*, et là-haut dans les cieux les vautours noirs aux becs crochus tournoyaient en larges cercles ascendants.

          — Des tirailleurs, de l’infanterie légère, c’est tout ce qu’ils ont à nous opposer ! C'est tout ! De la vile piétaille ! Cria un baron surexcité.

          — Sus aux païens !

Et tous sans attendre baissèrent leurs lourdes lances, piquèrent des deux et chargèrent l’ennemi qui rapidement se débanda. C’est cette petite victoire offerte qui les perdit. Car dans toutes choses humaines, tout événement a deux faces, l’une bonne, l’autre mauvaise.
Il faut savoir endurer.
Attendre, et reconnaître le coté mauvais pour ne pas risquer d’être trompé par l’autre, qui bien souvent donne d’imaginaires espoirs.
Aussi sans attendre le renfort de toute l’infanterie... ils gravirent au galop le cordon dunaire pour déboucher sur un plateau pierreux au milieu duquel semblait trôner trois gours posés comme les pointes d’un grand triangle.
Et ce qu’ils ne pouvaient voir, pas même deviner, c’étaient les longs fossés qui cachaient une armée gigantesque.
À peine étaient-ils sur le plateau, que les tambours, que les trompes installés au sommet d’une gara* jouèrent leurs chants de guerre.
Une partie de l’armée de Samaël surgit hors des fossés, elle sembla jaillir de terre comme une sauvage foret de sarisses* et de vouges.
Samaël occupait le centre avec le gros des piquiers.
Il était prêt à recevoir la charge des Salamandrins.
Sa troupe était rangée en bataille sur une profondeur de quinze rangs, les trois premiers avaient un genou à terre, les autres étaient debout, tous tenaient fermement à deux mains la longue hampe de leur sarisses, les vouges moins longues mais plus mobiles occupaient les flancs et ils avaient tous leur petite rondache attachée dans le dos.
Ils attendaient le choc avec une grande confiance.
D’ordinaire ils étaient plus attaquants que défenseurs.
Mais comme leur avait dit Al-Garci :

          — Pour une fois vous n’aurez pas à courir sus à l’ennemi, il viendra s’embrocher de lui-même, et les brochettes on aime ça ! Pas vrai les gars ?

Les chevaliers appliquèrent le plan d’attaque du premier jour, le plan du Duc Du Fillon. Un plan somme toute banal, un plan qui avait fait ses preuves mainte fois face à des armées de fantassins.
Le déplacement d’une troupe pareille sur sa droite ne pouvait avoir lieu sans attirer l’attention de Samaël, qui bien qu’au sein d’une mêlée furieuse ne perdait pas de vue l’ensemble du champ de bataille.
Sa haute taille, sa lucidité faisait qu’il voyait tout, qu’il devinait tout.
Il était la multitude de son armée, il la sentait comme le sang dans ses veines, elle était lui, il était-elle.
Il la projetait où il voulait, quand il voulait, comme si elle était la lanière de son fouet.
Un ordre, alors il lança un ordre :

          — Que l’on étende les ailes ! Il est tant que nous les débordions ! Refermons les mâchoires du piège ! Nous allons les croquer et n’en rien laisser pas même un noyau !

 Alors il dépêcha auprès d’Al Garci et de ses myriades de l’Ordre Des Hommes de Main quantité de vougiers des colonnes des Buffles Noirs, d’écorcheurs des Cohortes des Hyènes, et deux bataillons d’archers du désert, ainsi que d’habiles frondeurs de sa réserve. Et au milieu de cette tumultueuse armée on entendait Al Garci hurler les saintes paroles du Livre de Samaël :

          __ Voici, Notre Saigneur est venu au milieu de ses saintes myriades, pour exercer sa sentence contre les Salamandrins, pour faire rendre gorge à tous ces impies, tous les actes d'impiété qu'ils ont commis et de toutes les paroles injurieuses, qu'ils ont proférées contre lui et sa Nation.

Les nuées de flèches aux pointes perce-mailles, de pierres rondes et lourdes bien dirigées semèrent aussitôt la mort et la désolation au milieu des chevaliers qui désireux de prendre l’avantage sur leur ennemis tentaient cette percée sur son aile droite.
Le Duc Du Fillon de Copper, pour les soustraire à ce danger venu du ciel, à cette pluie mortelle, fit accélérer la charge de sa cavalerie lourde, car à ses dires :
« Plus on avancera sus aux infidèles, moins on sera exposé aux traits. »
Cependant, Al Garci qui commandait l’aile droite, la plus visée par la charge avait eu le temps de prendre ses dispositions pour la bien recevoir. Et ses renforts, il avait eu le temps de bien les disposer.
Quand la première ligne de chevaliers se présenta à portée, elle fut accueillie par une haie vive de vouges étincelantes, effilées comme les rasoirs de l'enfer. Les meilleurs archers et arbalétriers qui avaient eu largement le temps de se replier derrière les piquiers pouvaient décocher à courte distance.
Ils se rendaient compte de l’effet dévastateur de leurs tirs sur cette ligne de cavaliers dont le désordre et les vides augmentaient à mesure qu’elle avançait. Cette troupe empressée s’épuisait en vains efforts sous le choc des vouges sanglantes.
Leurs lances qui n’étaient pas assez longues battaient le vide.
Les débris de la première ligne impuissante se dispersèrent ou succombèrent. Pendant ce premier instant de la charge, des vougiers et les écorcheurs de la réserve s’étaient placés obliquement, et armes en avant, ils couraient en hurlant sus aux Messiens.
Encore et encore des nuées de flèches, de javelots et de pierres qui s’abattirent comme orage d’été, certains projectiles ricochaient sur les armures, les boucliers et les cottes, mais beaucoup faisaient mouche.
La cavalerie était maintenant attaquée de front et de flanc.
Les chevaux encore debout, effrayés par le vacarme des armes et des cris, faisaient retentir leurs hennissements affolés. Beaucoup se cabraient, ruaient, refusaient d’avancer, désarçonnaient leurs cavaliers, puis se serraient les uns contre les autres, croupe à croupe, ils piétinaient tout sur leur passage et se sauvaient.
Ceux dont l’envie d’en découdre avait lancé cette charge impérieuse, furieuse, étaient maintenant à la peine, la déroute était consommée.
Les projectiles arrêtèrent de pleuvoir, et ce n’était que corps à corps sanglants, où les lourds chevaliers maintenant à pied étaient débordés par la myriade des hommes de main qui avec leurs sabres courbes n’en finissaient pas de trancher des membres.
Bientôt une clameur sourde s’échappa de cette mêlée confuse d’hommes et de chevaux.
C’étaient les suppliques des blessés, les râles des mourants que les écorcheurs qui s’étaient glissés à travers le mur de pics achevaient à coup de dague, de tranchoir, ou de masse. Sans merci ils fracassaient les têtes, empalaient les corps, tranchaient les gorges, la terre avait bruni de ce brun qui attire les mouches.
Ceux qui étaient encore à cheval et qui pouvaient fuir se frayaient un chemin à travers cette masse mouvante et se précipitaient affolés dans toutes les directions, portant au loin l’effroi, la terreur et l’humiliation.
Car c’est par un même instinct naturel aux soldats et aux chevaux que de retraiter vers le lieu d’où ils venaient. Ils y apportaient le désordre, la peur, la confusion.
Au centre de la ligne de front, Samaël, à la tête de ses troupes, avait fini de massacrer le gros de la cavalerie qui se repliait en désordre serrée, de près par les Sauvageonnes de Djezabelle.
Et par-dessus la mêlée on l’entendait crier :

          — Par les puissances et le sang, que j’aime me trouver ici, au cœur de la bataille. Merci Samaël.

C’était la fuite éperdue vers les lignes de fantassins commandée par Aymeris ou vers le cordons de dunes de la côte.
Le Comte, au moment de l’intrépide charge, avait suivi d’assez loin l’ébranlement de toute cette marée à cheval.
Quand il était parvenu au faîte de la dune, c’était pour évaluer l’étendue du désastre à venir. Il jugea qu’il fallait être témérairement fou pour charger dans des conditions pareilles. Malgré les nuages de poussière il distinguait les trois gour* qui formaient les sommets du triangle. De véritables forteresses naturelles peuplées d’une multitude d’archers, de catapultes, de scorpions et, reliant les gour*, des fossés et des pieux.
Et derrière, des dizaines de milliers de soldats, peut être des centaines de milliers.
Il n’était pas au plateau de la Lune et il n’était pas Honorius.
Il fallait retraiter et vite et en bon ordre. Il piqua des deux, il avait pris conscience de la déroute qui s’amorçait. Une grande partie de ses fantassins l’avaient déjà rejoint et malheureusement sous leurs yeux ébahis, ils avaient cette vision de cauchemar. Tous pouvaient voir les gour* qui tel des forteresses imprenables, avaient nargué la cavalerie.
Tous pouvaient voir les chevaliers tombés achevés sans aucune miséricorde.
Sous ce soleil brûlant un instant il régna un effrayant silence, un silence presque total, puis chaque son, chaque plainte devint distinctement audible.
Aymeris et Samaël se croisèrent du regard la distance entre eux était considérable pourtant ils savaient, ils savaient qu’ils étaient destinés à se mesurer.
Un geste du géant et son armée comme un animal lui obéit et frémit ; une clameur immense déchira les nuées, cet animal enragé avait trouvé une nouvelle victime.
Les Salamandrins pouvaient voir l’armée de Samaël, qui comme une avalanche, allait sous peu dévaler la dune pour les ensevelir sous sa masse compacte, impressionnante, hurlante.
Elle serait bientôt accompagnée du son des innombrables tambours qui résonneraient de la fureur de tout un peuple.
L’enfer courait vers eux en un vacarme apocalyptique.
Un monstrueux nuage de poussière montait jusqu’au ciel et en chassa pour un temps les vautours.
Il arrivait sur eux... Ils se battraient et ils mourraient dans un brouillard de sable.
Aymeris eut quand même le temps de les haranguer, de leur crier à tous que le salut serait à ses côtés s’ils l’écoutaient, lui obéissaient et restaient calmes.
Il ordonna de faire front à cette nuée fanatique avant de retraiter en bon ordre.
Les grands arcs de son armée firent pleuvoir quantité de traits alors que des grappes humaines s’empalaient sur les sarisses des hoplites, un rang s’écroulait, un rang suivait en poussant.
Et les morts, par monceaux, s’entassaient à leurs pieds.
Le sang suivait la hampe des sarisses, ruisselait dégoulinait collant comme la sève des figuiers.
Ils réussirent à briser le karr* de leur adversaire, leur élan d’attaque s’achevait dans le sang.
Les huskarlars* sortirent des rangs pour nettoyer à la hache les attardés. Et Aymeris à la tête de son petit détachement fit voler un grand nombre de têtes avant de commander le repli. Ce fut un grand et beau carnage car les chevaliers excités par les cris de guerre venant des rangs de leurs fantassins taillaient à tout va.
Déjà au sommet de la dune les trompes sonnaient le farr*, la retraite générale ou plutôt le regroupement des Chacals du Désert.
Car Aymeris le savait l’armée du prophète procéderait par vagues successives jusqu’à les balayer, pour cette multitude hostile ils n’étaient qu’un château de sable.
Grâce à ce répit il put organiser son armée en cinq bataillons placés en carrés dont le centre serait le carré de la réserve, cela ressemblait au côté d’un dés marqué du chiffre cinq.
Chaque bataillon pouvait se soutenir l’un l’autre, il y avait, répartie équitablement les archers, les hoplites, les huskarlars, les chevaliers qui avaient perdus leurs montures ainsi que les bagages.
Chacun de ces carrés était commandés par un de ses fidèles lieutenants.

          — Hé ! Compagnons, par tous les saints, nous avons tout perdu en ce jour ; la Papesse et morte ou prisonnière car elle n’est point avec nous. N’en saurons-nous rien ? Je fais vœu devant le créateur, que si je ne devais y aller que seul à sa recherche, je partirais quand même ! Et plutôt que je sois mort ou pris que je n’en ai des nouvelles ! Je ne sais qui de vous chevaliers me suivra, mais je cours sus au combat !

À ses paroles combien de lances se levèrent nul ne le sait, mais ce fut un grand nombre, et Aymeris ne choisit qu’une cinquantaine de preux.
Ils firent une ultime sortie toutes bannières déployées, avec en point de mire un gros escadron de méhara qui encerclait l’étendard de la Papesse.
Dans un bruit sec cinquante visières se rabattirent.
Cinquante chevaux hennirent.
Cinquante lances se baissèrent et chargèrent l’ennemi.
Il fallait dégager coûte que coûte Salamandine.
Au commencement, ils culbutèrent les méharistes tant leur charge fut fougueuse et ils s’approchèrent de Salamandine qui au sommet d’une dunette, avec une poignée de survivants parvenait encore à repousser les soldats du désert.
À un contre dix, ils parvinrent par assaut de hardiesse et de bravoure à rejoindre la Papesse qui blessée, était tombée de cheval.
Mais bientôt ils furent à nouveau encerclés d’une multitude.
Une armée de Cinq cents chameaux était accourue pour renforcer ceux qui assaillaient toujours l’étendard de la Papesse.
Les chevaliers furent accablés par le nombre, ils n’étaient pourtant qu’à quelques dizaines de pas de leurs lignes, mais pour eux c’était le bout du monde.
Cernés de toute part, lances rompues, ils n’avaient presque plus de place pour charger et beaucoup durent démonter et combattre à pied.
Les chroniques sont remplies des hauts faits de ces martyrs de la foi et de la chevalerie. On les vit, après avoir tiré la dernière flèche de leur carquois, car beaucoup avaient aussi des arcs, en arracher de leur corps dont ils étaient percés, et les lancer à l'ennemi.
Plusieurs de ces mêmes chevaliers après avoir brisé leurs lances et leurs épées, s'élancer dans les rangs ennemis avec la hache dernière arme du chevalier Salamandrin et lutter corps à corps avec les guerriers de Samaël.
Ils succombèrent sur des monceaux de cadavres en bataillant contre leurs ennemis.
Aymeris, Chevalier de la Foi, se signala spécialement durant ce malheureux combat.
Monté sur son cheval blanc au caparaçon et à l’écu de gueules*, à la panthère d'argent, armée et accornée d’or, crachant du feu du même, couronnée de trois tours crénelées d'or aussi. Il était resté avec un tout petit groupe de survivants sur ce champ de bataille soutenant, protégeant leur Papesse.
Ils refusaient obstinément de se rendre. Renversé de sa monture, le jeune guerrier se releva, tout hérissé de flèches.
Les soldats de Samaël avaient ordre de ne plus utiliser les arcs, il ne fallait pas blesser les chevaux, Samaël voulait se créer une cavalerie avec les coursiers pris à l'ennemi.
Aymeris s’était rendu compte de cela. Du fait qu’ils ne voulaient que les désarçonner, aussi essaya-t-il de se tailler un chemin sanglant vers ses bataillons, mais malgré tous ses efforts les brèches se refermèrent autour du petit groupe.
Percé de coups et perdant son sang, il se précipita dans les rangs des infidèles, stupéfaits d'un pareil héroïsme, le genou en terre, il combattit, il combattit encore.
Dans la mêlée, il fut soulagé de découvrir qu’il n’y avait pas son aimée et tout en faisant sauter des têtes il en rendit grâce au tout puissant.
Les Samaëliens disent dans leurs chroniques qu'ils prirent le chevalier pour la réincarnation du varan géant à deux têtes.
Ils étaient toujours encerclés, un mur de bouliers hérissé de pic les séparait des leurs.
Bientôt des Messiens il ne resta vivant que lui et la papesse qu’il avait recouvert de boucliers.
À ce moment précis les tambours jouèrent, les troupes suspendirent leur assaut final, le soleil sembla s'arrêter dans sa course comme si un dieu compatissant daignait jeter un regard sur le dernier des braves.

          — Allons Madame, il est temps de recommander nos âmes à Dieu car je pense que pour nous la messe est dite.

          — J’ai quelque chose à confesser, une exécrable faute, ma sœur est vivante.

          — Ce n’est point faute là, car épargner l’innocent n’est point une faute.

          — Mais pour elle il eut mieux valu qu’elle mourût.

          — Qu’est-ce à dire ?

          — Elle est en route pour Barsalamandar, pour le puits aux fous. Je regrette tant, qu’ai-je fait ? Mon Dieu !

          — Il n’est plus temps de se lamenter. Recommandez votre âme à Dieu. Voulez-vous que je vous tue pour ne pas tomber entre les mains des hommes du désert ?

          — Peut-être y a-t-il encore un espoir ?

          — Si c’est vrai, que céans il se montre, moi je …

Alors dans des rangs ennemis un murmure monta et les soldats s’écartèrent faisant comme une haie d’honneur à trois personnages.
Samaël, Al-Garci et Djezabelle.

          —Alors chevalier c’est la fin ? grogna Samaël.

          — Viens si tu l’ose ! Faux prophète. Je t’attends de pied ferme !

          — Crois-tu que j’aie envie d’engager un quelconque duel ? Je suis ici plutôt en spectateur curieux. Ta Papesse est encore vivante à ce que je vois, il ne tient qu’à toi de sauver ta tête. Donne-moi la sienne. Et toi et ta troupe vous aurez la vie sauve.

          — Jamais ! Moi vivant jamais ! À cette femme, seul appartient le pouvoir de désarmer mon bras !

Il désignait la papesse.

          — Ne me tente pas, Djezabelle qu’attends-tu pour remettre ce présomptueux à sa place.

          — Votre ordre, Saigneur, répondit Djezabelle d’une voix sourde.

          __ Eh bien vas-y !

Ce que les deux amoureux redoutaient aller arriver, un duel sans merci, le destin les avait une fois de plus joués.
Le Comte malgré ses blessures et sa fatigue connaissait l’issue d’un tel combat. 
Bien que très douée Djezabelle ne ferait pas le poids, il ne voulait pas la blesser. Plutôt mourir, et tant qu’à mourir, il préférait choisir son bourreau.
Sans plus attendre il engagea le combat, mais que pouvait une jeune femme contre un des plus grands des doctores armorum*.
Au premier assaut, il plaça une botte qui désarma Djezabelle, dans le même instant il l’assomma. Elle tomba à la renverse dans un nuage de poussière.
Le chevalier ramassa négligemment l’épée de la jeune femme et la jeta aux pieds de Samaël.

          — Monstre, ne crains-tu pas de laisser ta victoire imparfaite ? J’aspirais à combattre un héros et non une jouvencelle. Par ma foi, mon épée qui en a pourfendu plus d’un ne se satisfait pas d’une quelconque drôlesse ! J’attendais un adversaire tel que toi, car je m’appelle Aymeris Comte de Brûnhaut, mon nom de guerre est tranche tête.

Al-Garci allait ramasser l’épée pour laver l’affront fait à sa fille quand Samaël lui fit signe de n’en rien faire.

          — C’est parler en guerrier. Et si c’est ton plaisir, je ferai un heureux ! Al Garci, fais-moi place. Ma voix condamne un Comte téméraire. Et son funeste destin aura pour nom Samaël.

          — En parlant ainsi, on m’invite au combat. Puisque vous êtes presque nu et puisqu’il faut se battre laissez-moi me mettre à mon aise.

Aymeris jeta son écu en amande tout cabossé, sa cote de maille qui partait en lambeau, ainsi que son gambison déchiré.
Il resta en chemise et en braies.
Samaël laissa faire, presque amusé.
Il pensa que son adversaire était astucieux.
Et que peut être, lui aussi aurai un adversaire digne de le divertir.
Le Comte se retourna vers la Papesse.

          — Bénissez-moi Madame, car je vous précède sur le chemin du trépas.

Faiblement elle lui obéit avant de retomber inconsciente.
Il regarda encore une fois autour de lui, personne, tous ses amis comme de tendres fleurs avaient été fauchés. 
Tous ces preux chevaliers dont il n’avait pu recueillir les dernières paroles gisaient sur le sable.
Alors il ramassa son étendard ainsi que celui de la Papesse et il les planta auprès d’elle après les avoir pieusement baisés.
Il se signa.
Un des lieutenants Samaëliens qui se tenait auprès d’Al-Garci lui demanda :

         — Que signifie ce signe ?

          — Rien s’il ne sait pas se battre.

Aymeris prit la parole et d’une voix forte et résolue il dit :

          — Il est temps ! Je vous ai assez fait languir.

Il salua son adversaire avec respect, comme il convenait de faire lors d’une ordalie.
Il porta en pal son épée tenant la poignée de celle-ci à hauteur du cœur.
Le combat s’engageât et bien qu’Aymeris mesura près d'une toise*, il paraissait un nain à côté de Samaël.
Une mouche.
Une mouche, qui ne cessait de lui porter des coups, des égratignures.
Une mouche, qui sans cesse lui tournait autour.
Une mouche, qui mettait le géant en rage.
Sa masse d’arme tournoyante eut pu fracasser une montagne si elle l’avait rencontré.
Mais le preste chevalier se jouait de ces mortels moulinés.
Samaël changea de tactique, il frappa le sol, la terre trembla.
Aymeris fut un court instant désorienté mais se rattrapa, et quand le géant recommença, il anticipa sautant en l’air son sabre zébrant profondément le dos du monstre.
Du sang pareil à de l’acide coula sur le sable qui se vitrifia instantanément dégageant une odeur âcre.
Samaël grogna de plus belle.
Il tomba à genoux devant les yeux ahuris des siens.
Lentement, il se releva, un genou, puis l’autre, pendant que le Comte ne cessait de le larder de coups d’épée.
Djezabelle quant à elle s’était agenouillée, elle fermait les yeux, elle ne voulait pas voir, si elle avait pu, elle aurait fui à l’autre bout du désert pour ne pas savoir, dans tous les cas elle était perdante.
Elle ne pouvait choisir la vie de son amour ou celle de son prophète.
Samaël comprit qu’il lui fallait changer d’arme sous peine de paraître ridicule, aussi prit-il à un de ses hommes une vouge qui entre ses grandes mains paraissait une épée.
Le combat gagna en qualité, car le géant était aussi rapide, aussi adroit qu’Aymeris, et les feintes se succédaient de part et d’autre, c’était grande et belle chamaille.
Un moment Samaël surprit l’essoufflement de son adversaire dont les nombreuses plaies ouvertes saignaient toujours.

         — Je te vois accablé, veux-tu quelques repos ?

         — Ce conseil outrage ma valeur.

          — Je ne serai plus long dans ce cas et je puis te terrasser à cet instant même.

Il porta une attaque foudroyante et Aymeris n’eut pas le temps de l’esquiver complètement.
La grande lame de la vouge déchira largement sa chemise lui faisant une longue estafilade.
Le Comte tomba sur le dos, son torse offert à l’arme d’hast.
Samaël hésita, il venait de reconnaître le collier, les larmes de la lune, le collier de Djezabelle, qui toujours à genoux non loin d’eux cachait ses pleurs. Il n’en fallu pas plus à Aymeris pour réagir, sa lame s'enfonça profondément dans le torse du géant.
Il crut un instant avoir triomphé de l’impossible.
Mais le mur de pic qui l’entourait se rapprocha pour l’empaler.

          — Non ! cria Samaël qui partit d’un grand rire.

Tous arrêtèrent leur marche mortelle.

          — Tu t’es vaillamment défendu. Tu m’as bien distrait. Tu mérites mon respect. Mais avant que je te laisse aller libre, regarde, afin que tu saches que jamais au grand jamais, tu n’aurais pu me terrasser, car vois-tu… je suis en coquetterie avec la mort.

D'une main il repoussa le chevalier qui lâcha son épée, puis Samaël enfonça celle-ci jusqu’à la garde, puis lentement il la retira la lame en était devenue bleu qu'il jeta négligemment sur le sable qui se mit à bouillir, pour appuyer ses dires il prit sa vouge et se la planta profondément dans le torse et la ressortit sans qu’il n’en fût mari, d’ailleurs toutes les blessures que lui avait infligées le Comte commençaient à se refermer.
Autour d’eux des dizaines de milliers de gorges criaient :

          — Samaël, Samaël, tu es le plus grand !

          — Va ! Pour l’instant tu n’es plus de mon ressort. Je te laisse retourner auprès des tiens, avec ta fratricide Papesse bien que son âme soit aussi noire que les abîmes qui bientôt l’enseveliront.

          — Nous nous retrouverons. Ton immortalité n’est que mensonge et orgueil et je trouverai ton point faible.

          — Tu as peut-être raison, mais en attendant, va-t’en, tu ne m’amuses plus. Mais dit toi bien que bientôt, oui bientôt devant moi tu plieras le genoux.

Alors le Comte hissa la Papesse sur son cheval, prit ses deux étendards et dans le plus grand silence traversa les rangs ennemis, il était à pieds exténué mais fier.
Il regagna ainsi le centre de son dispositif.
Les troupes du Prophète les encerclaient de toute part.
Et par un goût de celui-ci, il avait fait vêtir toute son armée de bleu foncé, de bleu clair, ou de blanc, si bien que les Salamandrins avaient l’impression d’être naufragés au sein d’un océan hostile.
La Papesse choquée malgré les soins qu’on lui avait prodigués divaguait dans le camp.
Elle murmurait la tête dans les mains :

          — Tous mes chevaliers et mes guerriers étendus face sur ce sable maudit, où vais-je ? Où retrouver mon Duc, mon aimé ? Hélas. Que de vaillants soldats couverts de blessures. Je vois mes étendards mouillés du sang de mes braves. Que de plaintes là dans ce camp, que de souffrance ! Dieu qui m’entend, où es-tu ? Que je sois maudite, cette guerre je l’ai voulu ! Sous le feu du ciel mon armée entière est accablée. Hier encore, mes fiers chevaliers marchaient droits sous ce soleil ardant, remplissant la plaine de mâle cris de guerre... Grand Dieu ! Mon cœur à froid dans ce chaudron ! En spirales les noirs vautours aux cieux promènent leurs envolées. Pauvres veuves ! Combien de mères désolées à cause de moi ! Mes pas chancellent dans la poussière. Du courage il nous en faut encore ! Là-bas, derrière nos lignes, sur les dunes ensanglantées, où a triomphé la mort livide, doit être allongés mon ami. Peut-être porte-t-il encore mon écharpe grenat nouée à son bras. Moi j’ai sur ma poitrine son tau de rubis. Adieu, Fillon ! Mon cher Duc ! Demain, peut être notre dernier jour. Nous ne verrons pas le prochain soir. Noces de sang, tombeau de sable, mon armée couchée dans la poussière.




Lexique :

 

Yatagan*: nom masculin Sabre incurvé en deux sens opposés, à la lame très tranchante. (Il était en usage chez les Turcs et les Arabes.)

Lithams*: nom masculin (arabe lithām) Voile dont les femmes se couvrent le visage. Pièce d'étoffe qui cache la partie inférieure de la figure chez certains peuples du désert.

Gour*:  GÉOGR. Tertre rocheux à pentes raides, isolé par l'érosion. C’est au voisinage du sol que les grains de sable sont le plus denses ; aussi les rochers sont-ils plus usés à la base qu'au sommet ; de là ces silhouettes étonnantes, en forme de toupies ou de champignons, qui caractérisent les gours du Sahara (A. Demangeon, A. Perpillou, Géogr. gén., Classe de seconde, Paris, Hachette, 1941, p. 134). Prononc. et Orth. : [gu:ʀ]. Ds Ac. 1798. Étymol. Et Hist. 1858 gour, gara (L. de Colomb, Exploration des ksours et du Sahara de la province d'Oran, Alger, p. 31 : les Arabes donnent le nom de gara*, au pluriel gour, à des plateaux...). Empr. à l'ar. maghr.gāra, plur. gūr « mamelon qui s'élève à pic dans les plaines sahariennes et sur le sommet duquel s'étend un plateau », ar. class. qāra, plur. qūr (Dozy t. 2, p. 417).

Sarisses*:  Taillée dans le bois de cornouiller, la sarisse représente un excellent compromis entre souplesse et solidité. Elle fait de 4,6 m à 5,3 m à ses débuts pour un poids de 7 kg. Elle est allongée.   La sarisse comporte une pointe à chaque extrémité, une en fer, l'autre en bronze. La courte pointe de bronze à sa base lui permet d'être ancrée à la terre (sans rouiller) pour arrêter l'avancée des charges de fantassins, de cavalerie ennemies voire d'éléphants de guerre avec une efficacité inégalée.

 Karr*:  La tactique militaire dite en arabe « karr wa farr » a été utilisée par des guerriers bédouins, dans le désert, notamment pour attaquer des caravanes (elles-mêmes protégées par des hommes armés).  Elle consistait à procéder à des attaques-surprise extrêmement violentes mais brèves suivies de replis quasi immédiats, cette fuite (farr est un verbe signifiant : fuir) permettant aux attaquants d’échapper à toute poursuite et cette opération étant répétée (le verbe arabe karr signifie : « répéter, renouveler ») en ménageant, à chaque fois, un effet de surprise optimal (on peut parler à son sujet de tactique de harcèlement). 

 Huskarlar* : Il y a deux sortes d'Huskarlar, ce sont les troupes d'élite des scandinaves...mais pas des anglo-saxons ! Il y a deux autres cultures qui les emploient (pour la culture générale). Ici ils sont des Marches de Cimmérie.

 Le gueules*: est un émail héraldique de couleur rouge. ... D'autres notent que, copiant l’usage romain de la toge prétexte, c'est la bordure, le collet (la gorge donc) des pelleteries qui est teinte en rouge au Moyen Âge.

Armorum*: (docteurs ès armes).

 


Écrivez-nous :
Ou retrouvez-nous sur les réseaux sociaux :
Les textes postés sur le forum sont publiés sous licence Creative Commons BY-NC-ND. Merci de la respecter :)

SMF 2.0.19 | SMF © 2017, Simple Machines | Terms and Policies
Manuscript © Blocweb

Page générée en 0.019 secondes avec 18 requêtes.