Salut à tous !
Voici un texte que j'ai écrit récemment, tout beau tout neuf, fraîchement sorti de ma plume (littéralement, car pour l'anecdote j'ai écrit ce texte entièrement à la main. Oui.)
C'est une nouvelle, et il meurt à la fin.
NON, je plaisante !!

Un immense merci d'avance à tous ceux qui prendront le temps de lire ma nouvelle et de donner leur avis, vous valez de l'or !
Allez, sur ce... heureuse lecture !
Alnadji
LA LIGNE D’ARRIVÉE
– Tu as vu ta tête ?
– Non, et je m’en passerais bien.
– Tu devrais.
– M’en passer ?
– Voir ta tête !
Je me suis rapproché d’Allye. Nos épaules se touchaient presque.
– Je suis en deuil, m’a-t-elle avoué.
– Qu… Quoi ?! ai-je bafouillé en m’arrêtant.
– Mon humour est mort.
Je n’ai jamais eu autant d’expressions faciales à la seconde.
– Plus jamais ça, Allye, plus jamais !
Il n’empêche que c’était une bonne blague, elle n’avait pas tout à fait raison. Mais je savais qu’elle était au plus mal. Elle m’avait appelé plus tôt dans la matinée, avant de me donner rendez-vous près de la rivière. Je me souvenais qu’au dernier moment, un sanglot s’était mélangé au bip de raccrochage du combiné.
Assis sur un rocher de plusieurs tonnes, je balançais mes jambes au dessus de l’eau. J’avais noyé mon regard dans le bassin d’eau claire en contrebas. J’y voyais le reflet des masses nuageuses voguer sur le septième océan.
Toujours à travers l’eau, j’ai vu la silhouette d’une jeune femme – elle aurait détesté que je l’appelle comme ça – s’asseoir à côté de moi. Ses cheveux bruns lui coulaient sur les épaules, en une longue cascade brune. Elle était belle. Je ne distinguais pas la couleur de ses yeux, car l’eau n’est pas un miroir parfait.
– Merci d’être venu, Eliot.
J’ai eu envie de répondre : « Patiente un peu pour les remerciements, je n’ai encore rien fait. Et j’habite à une centaine de mètres ». Mais je me suis abstenu.
J’ai détaché mes yeux de la rivière et me suis tourné vers elle. J’ai presque sursauté en voyant ce que la fatigue avait creusé sous ses yeux. Son nez était légèrement cramoisi mais j’ai été reconnaissant que le vert de ses yeux ne s’en était pas allé. Est-il possible, au moins, de perdre la couleur de ses yeux ?
– Je ne sais pas, m’a répondu Allye en haussant un sourcil.
– Oh. Je n’avais l’intention de le dire à voix haute.
J’étais un peu gêné, peut-être l’était-elle aussi, car elle savait que je savais qu’elle avait passé une très très mauvaise nuit.
Elle était assise en tailleur sur le rocher, et j’ai remonté mes jambes pour l’imiter. On était face à face. C’était de loin le meilleur endroit pour se retrouver ; aucune nuisance autre que le babillement des oiseaux.
Allye a brisé notre silence en premier :
– J’avais besoin de toi, Eliot.
– Présent.
Nous étions tous les deux meilleurs amis, et ce depuis dix ans. Depuis ce jour où, au coin d’une rue, j’ai aperçu sa tête qui dépassait d’une benne à ordure. Elle y était coincée et je l’ai aidée à sortir.
– Quand je dis que tu es le genre de personne à toujours répondre présent lorsqu’on a besoin de toi, c’est juste une expression.
– De rien.
Ce jour là, elle avait la tête recouverte d’ordures. On avait tant rigolé, sans savoir qu’on se parlerait à nouveau un jour.
– Alors…
On ne s’était jamais aperçus à l’école avant cet évènement. Nous nous sommes mis à parler sur les bancs, plus avec nos rires qu’avec des mots.
– Eliot, pourquoi tu me regardes comme ça ?
Cette rencontre annonçait telle une prophétie l’humeur de toute notre relation.
– Eliot !
– Oh, pardon !
– Tu étais où ?
– Euh… dix ans en arrière, ai-je bafouillé. Enfin, ailleurs, quoi.
Elle a légèrement rougi, alors j’ai ri. Ah, le fameux remède à la maladie des conversations gênantes.
J’ai repris :
– Tu voulais quelqu’un pour parler.
Elle a fait oui de la tête. J’ai ajouté que j’étais désolé de l’avoir fait attendre, elle a souri, ça m’a fait plaisir, mais il fallait en venir au sujet.
– Allez, lance-toi, maintenant.
– Tu te rappelles de mon plus grand projet ?
– Celui d’écrire ton premier roman ? Oui.
– Je suis à bout.
« Au bout du rouleau ou du roman ? » Cette réplique stupide et moqueuse, je me suis bien gardé de la lui dire. J’ai culpabilisé d’avoir de telles réactions. Même dans ma tête. Elle était épuisée et j’osais plaisanter sur son état. J’étais si mort de honte que j’ai failli m’excuser à voix haute.
– Ça fait deux ans. Deux ans. Et je n’ai plus de forces.
A partir de là, il y a eu un long silence.
– Allye… As-tu pensé à te reposer ?
– Je ne fais que ça, puisque je ne fous plus rien !
Mon regard s’est de nouveau arrêté sur ses cernes.
– Je n’en ai pas l’impression.
– Dès que je ne fais rien, je culpabilise. Contrairement à ce que tu pourrais penser, ça ne m’aide pas à me mettre au travail. Parfois je pense abandonner.
– Si tu fais ça tu as perdu deux ans de ta vie.
L’éclair d’une émotion intense lui a traversé le visage. Elle a eu un mouvement en arrière, comme effrayée.
Alors j’ai compris.
– Tu as peur, ai-je dis.
Alors elle a compris.
– J’ai… peur ?
– Tu as peur d’abandonner. Tu as peur de ne pas finir. D’échouer. Tu as peur d’avoir honte.
– Peut-être.
– Prends des jours de congé, vraiment.
Ma voix s’était adoucie, comme imprégnée de la douleur d’Allye.
– Je ne peux pas, ça va me faire du mal. Je serais encore une pauvre victime de la culpabilité.
– Si je t’y force, tu pourrais rejeter la faute sur moi ?
– C’est pas mon genre.
– Moi si.
Les oiseaux se sont tus à l’instant précis où j’avais prononcé ces deux mots. Pourtant ils n’avaient rien de particulier. J’ai compris qu’ils s’intéressaient à la conversation. C’est alors que j’ai vu les arbres, autour de nous, se pencher pour nous écouter.
Sur ma droite, au loin, les montagnes étaient bleu pâle, comme découpées au ciseau sur l’azur du ciel. Je scrutait les sommets les plus hauts de notre île dans le lointain.
Puis une idée a surgi.
– Je viens d’avoir une idée. Mets ton projet en pause pour demain.
– Mais…
– Chut, ai-je coupé avec un signe « stop » de la main. Tu n’as pas le choix.
Je lui ai donné ma main pour l’aider à se relever. Mes yeux, à ce moment, ont imprimé cette image dans ma tête pour toujours.
– Tu as une feuille et un stylo ?
– Si c’est pour me dire de noter mes émotions sur papier, ça ne…
– Tu as une feuille et un stylo ?
Elle a levé les yeux au ciel et a déniché un petit carnet marron de la poche intérieure de sa veste. Devant mes grands yeux, elle se devait de m’expliquer :
– On ne sait jamais quand une bonne idée surgit, alors autant avoir de quoi la capturer, non ?
– Elles arrivent souvent, ces bonnes idées ?
– Je n’ai pas écrit dans ce carnet depuis des mois.
– Marchons un peu, tu veux.
On longeait la rivière qui grondait gentiment. On se baladait le bras sur l’épaule de l’autre. On ressemblait à des maternelles dans la cour de récré, mais on passait un bon moment. Allye me l’a prouvé en riant à l’une de mes blagues insupportables.
– Bon alors, c’est quoi, ton idée ?
Je me suis arrêté et on s’est regardé.
– Prends note, ai-je répondu. (Elle a ouvert son carnet.) Rejoins-moi demain à quatre heures devant chez moi.
– OK…
– Et précise entre parenthèses : « Quatre heures du matin ».
– Oh, mon Dieu…
– Maintenant voilà ce que j’aimerais que tu ramènes : une ou deux couvertures, des boissons et barres énergétiques, le plus que tu peux, deux tenues de sport, euh non en fait quatre tenues de sport, tes jambes, tes yeux et un plateau d’échecs.
– Un jeu d’échecs ?
– C’est juste que j’apprécie les échecs.
– Bieen, a-t-elle fait en levant les yeux au ciel. Pourquoi veux-tu m’emmener en randonnée ?
– Je ne m’attendais pas à ce que tu sois si perspicace.
– J’ai vraiment envie de te gifler.
– Vas-y.
Je le jure, je ne pensais pas qu’elle allait oser.
Et pourtant si.
Et ça a fait mal.
– Moi aussi je t’aime, ai-je lancé, en réponse à la torgnole.
Elle m’a souri et m’a prit dans ses bras.
Je n’ai même pas compris un cinquième de ce qui venait de se passer.
– Arrête de t’inquiéter, Allye. Le chemin vers tes rêves est sinueux, désert et surtout long. Très. Je te promets que tu y arriveras, je te le promets. Presque tout le monde a déjà commencé un roman. Mais quasiment tous ceux que tu croises dans la rue ne l’ont pas achevé, car ça coûte trop cher. Ça coûte ce que tu es en train de vivre.
J’ai été coupé par un sanglot d’Allye. Je l’ai serrée plus fort.
Après un silence, une petite voix m’a dit :
– Mes larmes ne sont pas pour mon roman.
Je n’étais pas sûr de comprendre.
Nous sommes restés plantés debout longtemps.
Pourquoi pleures-tu, alors ? Devant moi, le soleil couchant jetait sur la rivière une splendide nappe rosée. L’eau était si transparente qu’on pouvait distinguer les galets noirs parfaitement polis tout au fond. Un écureuil me regardait, depuis la rive d’en face. La température devait descendre des thermomètres, car Allye s’est mise à frissonner sous la brise et sous sa veste de cuir. Elle voyait certainement des réverbères s’allumer dans mon dos, tout comme les premières chambres des maisons du quartier.
Je ne saurais dire combien de temps nous sommes restés enlacés.
– J’ai une crampe au bras, Eliot.
– Oh.
On s’est écartés et elle s’est frotté les yeux.
– T’as dormi ?
– Euh…
J’ai vite fondu de rire et elle n’a pas tardé à me rejoindre.
– Va terminer ta nuit chez toi. Demain on se réveille tôt.
– J’aimerais toujours savoir pourquoi tu m’emmènes faire du sport, et aussi tôt en plus. Tu me trouves grosse ou qu…
– Bonne nuit !
– Ah, bonne nuit, Eliot.
Elle a tourné les talons et je l’ai regardée s’éloigner.
J’attends avec impatience la surprise sur son visage lorsqu’elle découvrira la petite métaphore que je lui ai préparée.
*
Une fois rentré chez moi, je me suis précipité vers la salle de bain pour me mouiller le visage. Dans le miroir, je voyais un adolescent à la limite de basculer dans l’âge adulte, aux fossettes creusées et la bouche béante. Il me regardait, je me regardais. Je transpirais. Ou alors c’était de l’eau. Non, je transpirais vraiment.
Mon
lag naturel a fait que je ne me rendais compte qu’à cet instant de la douleur d’Allye. Parce que je savais que plein d’autres problèmes de sa vie venaient faire grimper la toxicité de ses pensées. Phénomène connu. J’espérais juste que notre escapade du lendemain lui changerait les idées. Et que tout se passerait bien.
Plus tard dans la soirée, rien d’autre qu’un bon thé ne pouvait me détendre. J’ai allumé la bouilloire en étouffant le clic avec un chiffon, comme si quelqu’un dormait dans la pièce d’à côté – bien que j’étais seul ce soir. Et, comme d’habitude, j’ai tout gâché en mettant trop de sucre.
21 : 30
J’ai rempli un énorme sac de provisions, d’eau, de deux couvertures (cela était certainement suffisant, si on y additionnait ce qu’emmènerait Allye et les cours d’eau qu’on croiserait en route.) J’y ai ajouté trois tenues de rechange, deux lampes frontales et un petit carnet.
J’ai pensé à elle.
J’ai ajouté une tente de camping que j’ai dénichée dans un coin du garage.
Mieux valait avoir trop d’affaires que pas assez.
Car ce que je n’avais pas dit à mon amie, c’est que le voyage allait durer sept jours.
*
Mon réveil a sonné à trois heures du matin, mais je me suis arraché du lit une demi-heure plus tard. Même s’il serait plus adapté de dire tombé du lit. Le destin voulait que je sorte, j’imagine. J’ai attrapé mon sac puis j’ai mis assez d’eau dans la bouilloire pour deux. J’attendais.
A quatre heures précisément, je suis allé rejoindre Allye qui m’attendait déjà au portail. Il faisait encore nuit noire, je ne voyais que sa lampe frontale qui m‘éblouissait. La mienne me serrait aussi le front. En la voyant, mon visage a dû s’illuminer car elle m’a retourné un sourire radieux.
– Salut.
– Salut, ai-je fait en ouvrant le portail avec mes pieds. Ne te moques pas, j’ai les mains prises.
Elle a ri. Peu importe.
– Le temps qu’on se sorte la tête du pâté, je t’ai fait un thé, ai-je dit en lui tendant l’un des verres dans ma main.
– Merci !
– On monte tout de suite dans la voiture ?, ai-je demandé en opinant du chef vers un tas de ferraille qui dormait toujours de l’autre côté de la rue.
– Tu sais conduire ?
– J’ai l’âge mais pas le permis.
– Pas très rassurant.
– Je me débrouille. Plus ou moins.
– Mais c’est plutôt plus, ou moins ?…
– Arrête de t’inquiéter, Allye.
– D’accord, d’accord. Et si on attendait l’aube ?
C’est l’un de nos grands points communs : pour nous, l’aube est sacrée. C’est notre moment préféré de la journée. Car les naissances sont toujours palpitantes.
–
Alea jacta est.
Nous sommes partis nous asseoir sur le toit de la renault pour profiter du jour levant. Vus de haut, nous devions peindre un drôle de tableau : deux grands ados balançant leurs jambes depuis le toit d’une vieille voiture, silencieux.
Mon regard s’est tourné au loin vers les montagnes à l’aspect sableux, et, en donnant un petit coup de coude à Allye, j’ai murmuré : « C’est là qu’on va ».
*
– Alors, quand sera-t-on de retour ?
Je n’ai pas répondu tout de suite, concentré sur la route. On se passait en boucle une chanson italienne qu’Allye m’avait fait découvrir il y a des années. Vitres baissées, on traversait l’aube sur une petite nationale, en direction de la Boucle d’Argent. C’est le nom d’une randonnée connue pour sa difficulté… Mais je m’en fichais à l’instant. Erreur.
Mon amie a répété sa question.
– Lundi, ai-je répondu.
– Merci petit génie, je sais qu’on est lundi, mais on sera de retour vers quelle heure ?
– Je parlais de lundi de la semaine prochaine.
Elle s’est brusquement tournée vers moi. Je me sentais obligé de lui expliquer :
– Je n’ai pas amené une tente de camping pour rien.
Et j’appelle ça une explication. Bah bravo.
– Pourquoi tu ne m’as pas prévenue ?! s’est-elle offusquée.
J’avais un peu de peine.
– Ça t’aidera dans tes projets, a répondu une voix trop timide pour être la mienne.
*
De nombreuses manœuvres interminables et d’énièmes rayures sur la capot plus tard, nous descendions enfin de la voiture.
– La marche arrière n’est pas encore ma spécialité !
J’avais parlé en levant les bras au ciel.
– Tout ce que je constate, c’est que tu as quand même galéré à te garer dans un parking vide, m’a-t-elle répondu du tac au tac, en claquant la portière.
– Un à zéro.
Nous avons sorti nos sacs du coffre. Puis nous nous sommes dirigés vers l’entrée du sentier. C’était une sorte de couloir aux murs de feuilles et au plafond arrondi en ogive. Les arbres bloquaient une grande partie de la lumière, d’où l’obscurité du passage. Assez déstabilisant. Le vent s’est levé, et a fait taper le panneau « Boucle d’Argent / Départ » sur son poteau de bois.
On s’est regardé mutuellement.
Un sourire nous est venu au coin des lèvres.
Un pas de plus et l’aventure commençait.
*
Nous avons parcouru nos deux premiers kilomètres sous l’obscurité des arbres. Le jour s’était pourtant levé depuis longtemps. Nous avons préféré ne pas gaspiller les piles de nos frontales et avancer à vue ; vue pas si excellente. Plusieurs fois, l’un de nous trébuchait. L’autre se précipitait alors pour l’aider. J’ai trouvé ça si beau que, je l’avoue, je suis tombé intentionnellement plus d’une fois.
Dans les espaces dépourvus de lumière, des flaques boueuses gisaient au sol. On entendait des animaux dans les bois. J’avais l’impression que la montagne baignait dans une bouteille d’eau florale.
Nos sacs étaient si lourds qu’ils nous pliaient presque le dos. On se les échangeait régulièrement, croyant que celui de l’autre était plus supportable.
Le plus éprouvant en ce premier jour a été la montée. Parfois, on évoluait tels des lézards quand les irrégularités de la montagne nous le demandaient. Habiles, fluides, énergiques malgré notre fardeau, nous gagnions encore et encore en altitude, avec l’agilité de petits animaux.
Seule une respiration bruyante s’échappait de nos bouches. Nous parlions peu, sauf pendant les pauses. Et les pauses étaient mes moments préférés : ce n’est qu’ici qu’on s’autorisait à s’esclaffer un peu trop fort.
Rien n’était plus précieux à mes yeux qu’un fou rire aux côtés d’Allye. C’était d’ailleurs cette addiction qui m’avait fait développer un humour un peu nul avec le temps.
Vers dix-sept heures, on entamait notre quatrième pause. Comme il n’y avait ni rocher ni tronc d’arbre pour s’y adosser, on s’est assis dos à dos.
Allye m’a demandé si j’étais déjà venu ici.
– Une fois, oui, j’avais cinq ans. C’était avec mon père. J’ai tenu quelques kilomètres avant de le supplier de faire demi-tour. Il m’avait prévenu pourtant, c’est moi qui avait insisté pour venir.
– Moi non. Mais c’est un bel endroit. Ça change de ma chambre.
– Quand tu n’as pas la tête dans ton assiette, ou pire, que tu as l’impression de la perdre, sache que la nature peut consoler n’importe qui. Car les belles choses consolent, c’est comme ça.
*
– Tu crois en Dieu, toi ?
– Pourquoi tu me demandes ça ?
– Curiosité, a répondu Allye.
– Euh, ne te moques pas mais oui, je crois. Pourquoi ?
– Pour rien. Je me dis qu’il ne doit pas m’aimer, c’est tout.
Son timbre trahissait une tristesse qui s’installait. Et ça, c’était hors de question. J’avais besoin de sa joie pour continuer.
– Tout le monde dit ça dans les moments difficiles. Mais réfléchis : quand tu écris ton roman (tu est mieux placée que moi pour le savoir), ne donnes-tu pas des épreuves à tes personnages ? Le personnage souffre puis s’en sort, il s’en sort plus fort, il s’en sort grandi. C’est connu de tous les romanciers, non ? Alors pourquoi Lui s’en passerait ? Certains tombent sous les pierres que leur jette la vie. Et puis d’autres tombent et se relèvent. Comme les personnages de ton livre, je t’en prie, relève-toi et souris moi.
Mes derniers mots étaient à peine audible. Allye réfléchissait. J’entendais presque ses pensées s’entrechoquer dans son esprit, des questions se mélanger à des doutes, peut-être. J’ai ajouté :
– Tout ça, Allye, tout ce qui t’entoure, ta vie n’est qu’un roman. L’homme sait qu’il va mourir car tout roman a un dernier souffle, un dernier mot, un point final. Et tout livre possède un auteur. Voilà… voilà pourquoi.
Elle a regardé tout autour d’elle et a inspiré profondément.
– Et la nature n’est-elle pas le plus beau des personnages ?
– Après toi.
Oups.
Je suis reconnaissant qu’elle n’ait pas fait de commentaires.
– Allye ?
– Oui ?
– Hier soir, tu m’as dit que tes larmes n’étaient pas pour ton roman.
– Oui.
– Pourquoi tu pleurais ?
– Eh bien… pour mon roman aussi, mais c’était secondaire.
– Après quoi ?
– Après toi.
– …
– J’étais reconnaissante envers l’Auteur, comme tu l’a appelé, pour avoir écrit un personnage comme toi.
A ce moment là, j’ai tout fait pour me retenir, mais un malheureux reniflement m’a trahi.
Les arbres prenaient alors les teintes d’or du crépuscule.
Le vent endormi s’est réveillé avec les oiseaux.
Nous, c’était l’inverse.
*
Nous avons été réveillés en catastrophe au milieu de la nuit par le bruit d’un animal qui résonnait dans la forêt. Certainement un sanglier. On tendait l’oreille pour localiser la source du bruit. On s’était collés et on gardait la bouche cousue. J’ai passé la lampe sur mon front sans l’allumer.
Des pas lourds cassaient des branches dans notre direction.
– Merde.
J’étais en pleine crise de panique. Sans la crise. Bref, je paniquais.
Le sanglier était à quelques pas. On en était certains quand il s’est mis à nasiller à deux mètres de nous. On sentait pourtant son souffle chaud. Mon cœur s’est mis à pulser du sang dans mes tempes.
J’hésitais à allumer la frontale. La lumière aurait pu le surprendre et le faire fuir. Ou bien le surprendre et le faire se jeter sur nous. On pouvait lui jeter de l’eau. Mauvaise idée. En plus il nous en restait peu. Je me suis entendu murmurer : « Qu’est-ce qu’on fait ? ». Allye m’a répondu : « C’est toi qui crois en Dieu, alors prie pour nous, andouille ». Très drôle. Je n’y avais pas pensé une seconde.
On était assis à même le sol, on essayait de se faire tout petits. J’estime qu’il y avait approximativement zéro obstacle entre lui et nous.
Il a reniflé juste devant nos tête, et on ne le voyait pas. On espérait que lui non plus. Si j’allumais la lumière, c’était crise cardiaque pour tout le monde.
C’était fini. Quelle idée, vraiment.
Puis un bruit dans les feuillages nous a tous surpris.
Le sanglier a fait volte-face et s’est mis à courir loin de nous. On l’a entendu dévorer sa proie et s’éloigner en gémissant. Il avait faim, on avait été dans de beaux draps.
On ne s’est plus rendormis pour un long moment après ça.
Tu m’étonnes.
*
– Debout, là-dedans ! Ai-je crié tout en chuchotant, agenouillé à côté d’Allye.
– Gnnn… On vient de s’endormir, dis-moi que c’est pas vrai...
– C’est normal que tu ne voies pas le temps passer quand tu dors, tu sais. Il est déjà neuf heures.
– C’est bon, c’est bon.
– Donne-moi ta main.
Nous avons promptement réuni nos affaires éparpillées. Allye a sorti une carte et a marqué d’une croix noire notre emplacement approximatif. D’après nos plans, cinq kilomètres nous attendaient.
Cette journée ressemblait à la première, même difficulté, même rythme, seulement plus ensoleillée. Je m’inquiétais en pensant aux gourdes. On n’avait pour l’instant croisé aucun cours d’eau. Mais je n’ai rien dit et on a profité de la journée lumineuse.
Du moins au début. Car les ennuis allaient vite frapper à la porte.
Et nous allions ouvrir.
*
Mon corps m’a fait sa crise de caprice. D’un coup, il m’a lâché.
Avant d’en arriver là, j’avais ressenti une immense fatigue. Le poids de notre cargaison m’écrasait. Mon corps manquait de ressources. « Quelle idée, Eliot », me suis-je mentalement répété en m’écroulant au sol. Quand je suis tombé, Allye n’avait même pas l’air surprise. Elle s’est agenouillée près de moi, les joues creusées, les yeux instables. Son regard vide, c’est ce qui m’a effrayé. Elle m’a rejoint au sol. Je pensais qu’elle voulait m’accompagner, puis j’ai réalisé que, comme moi, elle ne l’avait pas décidé.
Puis mes paupières se sont interposées entre moi et le monde.
*
On venait d’arriver à destination. Allye m’a pris dans ses bras, ou alors c’est moi, je ne sais pas. Elle m’a dit quelque chose que je n’ai pas compris.
*
Mes yeux, en se rouvrant, fixaient la cime d’un arbre. Elle touchait le ciel. Je ne sentais plus la présence d’Allye. Pour moi, c’était bizarre.
*
Sous mes yeux, elle devenait transparente, mais elle ne remarquait rien. Je lui ai crié quelque chose, des mots qui se sont entremêlés et étouffés dans l’air. D’un ton doux et calme, elle a soufflé : « Arrête de t’inquiéter, Eliot ». J’ai commencé à pleurer, sans larmes, assistant impuissant à sa silhouette évanescente qui bientôt me quitterait.
*
En soulevant difficilement les paupières, une lumière m’a ébloui.
Mon cerveau a continué à tanguer entre la frontière du rêve et du monde.
Combien de temps suis-je resté ainsi ?
J’avais surtout très soif. Extrêmement soif, même. Voilà un mystère que mon cerveau embrumé a pu résoudre : j’étais en déshydratation totale.
Je suis parvenu à me rouler sur le côté. Allye avait disparu. J’ai pleuré, je crois, sans larmes, je n’avais pas une molécule d’eau à gaspiller.
J’attendais.
Je n’attendais rien, je m’attendais à mourir.
Et j’ai attendu longtemps.
Je me faisais pitié.
Une éternité ou dix secondes plus tard, quelqu’un m’a redressé en position assise. Parmi les fragrances de la nature, j’ai reconnu son odeur corporelle.
Puis sa voix :
– Bois.
J’avais la tête sur son genou. J’avais une peine infinie à avaler. Mais il fallait bien trouver cette force quelque part. Il fallait bien s’accrocher.
*
A mon réveil, le jour fuyait derrière l’horizon. J’étais contre un arbre, une jambe repliée et l’autre étendue. A ma droite, quelqu’un chantonnait doucement sous le vent.
– Tu m’as sauvé.
Elle s’est tournée vers moi et ses lèvres se sont soulevées. Ses nattes brunes brillaient à la lumière de l’astre couchant. Peut-être ne m’avait-elle pas entendu. Elle s’est levée est s’est installée à mes côtés.
– Comment tu vas ?
– Bien.
– La nuit tombe. Il faut monter la tente.
– Allons-y. Tu peux m’aider à me relever ?
Nous avons cassé du bois pour allumer un feu, puis avalé deux conserves avant d’aller se coucher dans la tente. Je fixais les flammes qui dansaient derrière la toile rouge de l’abri, avant que mes paupières tombantes ne forment une deuxième barrière.
– Raconte-moi, dis-je, en balayant un cailloux hors du sentier. Jusqu’où es-tu partie ?
– Je ne sais pas trop, a-t-elle dit de manière enthousiaste. (Pas fière ni arrogante, enthousiaste). Une fois qu’on était affalés par terre, il y a eu ce silence… Un silence que je n’avais jamais connu. C’est grâce à lui que j’ai entendu un grondement d’eau.
– Tu as pensé à… une sorte de mirage sonore ? Une illusion, quoi.
– Ouais, tout de suite. Mais si je n’y allais pas, on y passerait tous les deux. Dire que j’avais promis à ma mère de rentrer sans une égratignure.
Cette remarque m’a noué le ventre. C’était comme si j’avais avalé une brique.
– Mmm… Et comment as-tu fait pour t’y rendre ? Outre la motivation, je veux dire.
– J’ai rampé.
Cette fois, c’était un mur qui me traversait l’œsophage.
J’ai stoppé net ma marche et croisé son regard. J’y ai vu des restes de la vague de détermination qui l’avait submergée hier. Cette vague qui avait dû lui inonder les yeux.
– Quoi, haha ?
– Je lis.
Et dans ses yeux, je lisais que cette personne était forte, bien plus forte que ce que j’avais pu penser pendant des années. C’est étrange de découvrir de nouveaux traits chez une personne que l’on croit être le reflet de soi.
– Viens. On doit continuer.
Et la marche à repris.
Notre endurance diminuait. Nous mettions plus de temps à atteindre les balises oranges, celles qui permettaient de ne pas se perdre, pourtant placées à intervalles réguliers. Et nos jambes s’alourdissaient.
*
Dans l’après-midi, une pluie diluvienne s’est abattue sur nous. Grande surprise. Une telle pluie était anormale pendant cette saison. Elle venait de nulle part, elle était là juste pour nous éprouver.
Sous nos pieds, la terre se changeait en boue, les pierres et les mousses vertes devenaient des patinoires. Nos habits s’alourdissaient en fardeaux. J’ai encore eu la sensation amère de nous avoir lancés dans cette expédition sans en avoir consciencieusement mesuré la dangerosité.
Nous avons pris refuge, tant bien que mal, sous un arbre centenaire. Nos cheveux mouillés nous dissimulaient la face. On tremblait jusqu’au bout des ongles.
On s’est observé. Comme par télépathie, j’ai dit : « mauvaise idée, hein ? ». Et elle a fait non de la tête. Elle n’était pas d’accord. Le déluge continuait son vacarme, et nous attendions.
Il aurait été facile de se suicider avec toutes ces cordes.
Pourquoi ai-je pensé ça ? Puis le froid, l’air glacial m’a emporté loin d’ici, dans un évanouissement léger et succinct.
Cela ne servait plus à rien de tenter de s’abriter ; on ne pouvait être plus trempés. Autant se réchauffer en reprenant notre marche. C’est tout ce que nous avons pu faire.
On progressait trop lentement. Le reste de la journée s’est déroulé sous l’eau, sous la fatigue, sous l’exaspération.
*
Comme d’habitude, je me suis réveillé avant Allye. Je me suis assis et je l’ai regardée dormir. A son visage crispé, je me disais qu’elle m’en voudrait terriblement. Je lui avais fait vivre tout ça, et la route n’était même pas finie. Pour quoi faire, déjà ? Ah oui.
Je suis injuste. Elle n’avait rien demandé.
Et si notre relation avait été remise en cause ? Chamboulée à cause de l’être têtu que j’étais, à cause de l’une de mes soi-disant bonnes idées. Elle ne savait même pas pourquoi je lui faisais vivre tout cela. Et elle ne se plaignait pas. Non, plutôt, elle préférait me sauver d’une mort par déshydratation en rampant jusqu’à une rivière.
J’avais honte.
J’avais honte lorsqu’elle a ouvert les yeux.
Je lui ai tendu le thé que j’avais fait grâce au petit réchaud à gaz qu’elle avait emporté.
– Écoute, Allye, ai-je commencé.
– Laisse moi deviner : ce thé, c’est pour nous sortir la tête du pâté avant de reprendre la route ?, a-t-elle fait avec un clin d’œil.
Mes sourcils se sont affaissés tristement.
– Oui, c’est ça. (J’ai esquissé un sourire). Tu commences à me connaître.
Elle ne semblait pas m’en vouloir. Et elle n’était pas une hypocrite.
La pluie s’était arrêtée dans la nuit. C’était une épreuve de plus que nous avions passé, me suis-je dit. Que nous réservait la suite ?
*
La suite, étonnamment, s’est déroulée sans encombres. Toute la journée ressemblait à la première. J’étais reconnaissant. Envers tout et n’importe quoi.
*
Au matin du sixième jour, nous commencions à voir la fin s’approcher. Peut-être étions nous dimanche. Le soleil, qui jouait à cache-cache derrière les nuages séchait les dernières flaques de boues, seules ruines du déluge d’il y a quelques jours.
Comme à l’accoutumée, nous avancions bouche cousue. La pente du sentier s’aplatissait, jusqu’à même commencer à descendre légèrement. Le chemin était nu, sans pierres pour le joncher, sans animaux, justes des arbres clairsemés aux alentours. Un vrai petit paradis lumineux.
Nous avons pris exemple sur le soleil qui faisait une halte au zénith pour en faire de même.
Ayant été menés par un bruit crescendo d’eau, nous venions de dénicher un coin de rêve : quelques mètres à l’écart du sentier, derrière une palissade d’arbres, un large ruisseau traversait une petite étendue d’herbe. Les arbres, peu garnis en feuilles, filtraient de minces rayons de soleil.
– On ne trouvera pas un deuxième endroit comme celui-là. Chômons ici pour aujourd’hui. Tu en dis quoi ?
– Ça me dit !
– On est diman…
Je me suis ravisé. Cet humour me fatiguait, et je l’avais un peu perdu après ces derniers évènements, de toute façon.
Prendre un après-midi de congé s’était avéré plus que nécessaire. Nous avons profité du ruisseau pour laver nos tenues mouillées de sueur et tâchées de boue, pour se changer.
– Tu es pudique ?
– Non.
– Je me retourne quand même.
Même si on se sentait bien, nous nous sommes rendus compte que des barres et boissons énergétiques ainsi que des conserves ne composaient pas un véritable régime à part entière.
Mais ni moi ni Allye ne se plaignait. Du moins pas à voix haute, car je pensais à rentrer. J’enviais un vrai fauteuil sous un vrai toit. Je me confortais dans l’idée que ce serait bientôt fini. Très bientôt.
J’étais content qu’Allye ne pensait plus à son projet. Non pas que je voulais l’en écarter, loin de là, mais un repos digne de ce nom nécessite l’oubli. Pour être honnête, cela faisait longtemps que je ne l’avais pas vue sourire autant en si peu de jours, et ce malgré les épreuves.
Allye avait été noyée dans son livre, dans les mots qu’elle écrivait. Mais elle avait été surtout noyée dans l’illusion qu’elle avançait à pas de géant. Lorsqu’elle a réalisé qu’il n’en était rien, la déprime l’a embrassée, puis embarrassée, puis embrasée. Mais souvent, lorsqu’un humain entreprend un projet, il y met fin bien avant de l’avoir achevé. Stupide, mais humain.
Je voulais qu’Allye se déconnecte de la civilisation pour un moment. Je voulais l’emmener ailleurs, loin, et qu’elle pense à autre chose jusqu’à ce qu’on soit rentrés.
C’est l’une des raisons pour lesquelles je l’ai amenée ici.
L’une des raisons, car il y en a d’autres.
Qu’elle découvrira à l’arrivée.
A la ligne d’arrivée.
*
En voyant le panneau « Fin de La Boucle d’Argent / Sommet », mon cœur s’est emballé d’une émotion si vive qu’elle a été douloureuse. J’étais ému. Et mes forces me revenaient d’un coup.
Je tenais Allye par les épaules, elle était courbée et regardait le sol. Je voulais qu’elle voie qu’on avait réussi, je voulais qu’elle lève les yeux. Je voulais murmurer : « Ça y est, ma grande, ça y est ». Je n’ai cependant rien dit.
En sept jours, nous avions tant monté que la température gravitait autour du zéro. On a enfilé toutes les vestes qu’on avait.
Nous étions au sommet des montagnes les plus hautes de l’île. Les montagnes qu’on regardait il y a quelques jours depuis l’une des avenues du lacis de la ville.
Nous étions là. Après sept jours.
L’endroit était plus petit que dans mon imagination. C’était un cercle terreux de quelques mètres de diamètre. Il était entouré, comme seules barrières avant un précipice vertigineux, de buissons denses et courts.
Je savais que la vue était à couper le souffle. Mais je ne décollais pas le regard du sol, comme Allye. La récompense attendrait encore un peu.
Nous nous sommes assis.
– Allye ?
Elle a levé les yeux vers moi. Épuisée.
– Si tu ne dors pas repose-toi, lui ai-je dis.
– Je peux continuer, tu es sûr ?
– Sûr.
Elle ne se doutait de rien. Aussi, je voulais qu’elle aie toute sa tête pour admirer plus tard le spectacle.
Allye a dormi tout l’après-midi. Elle s’était allongée sur la terre et j’avais ôté l’un de mes pulls pour lui faire une sorte d’oreiller chiffonné. Je craignais qu’elle ne se réveille qu’après la tombée de la nuit, alors j’hésitais à la réveiller. Mais dans ce cas, nous pouvions attendre le lendemain. Qu’importait, en réalité.
Je n’avais pas pu résister. Regarder le sol continuellement était un exercice vraiment dur. Enfin c’était surtout ma seule excuse. Un peu avant le coucher du soleil, je m’étais donc levé pour porter mon regard au-delà des buissons.
Je suis resté sur place. (Heureusement, car des kilomètres de vide m’attendaient à quelques coudées.) Ce que je voyais était littéralement à couper le souffle. Ou alors c’était l’altitude, je ne savais pas.
Époustouflant.
Allye s’est réveillée et m’a interpellé de derrière. « Viens », lui ai-je répondu. Alors elle s’est mise près de moi. Nos épaules se touchaient presque.
Elle s’attendait à tout sauf à ça.
– On est arrivés.
Nous étions dos au soleil, nous regardions vers l’Est. On voyait tout. Tout l’Est de l’île était devant nous. Les maisons ressemblaient à des champs d’herbe blanche. Quelques terrains de foot avaient la taille d’une pelouse de jardinet. Des lumières commençaient à s’allumer. Certainement des lampadaires. Personne en bas ne se doutait qu’à cet instant précis, deux jeunes gens les regardaient de si haut. Voici les places que nous avions payé. Aux meilleures loges.
Un vent nous caressait les joues. Allye m’a agrippé la main et me l’a serrée.
– Dis-moi enfin, Eliot. Pourquoi tu m’as fait venir ici ?
Avec le paysage qu’il y avait devant, elle aurait pu deviner.
– Tout ce voyage, toutes ces épreuves… c’était juste pour te montrer que la vue en valait la peine. Pour ton projet, c’est pareil.
Silence. J’ai continué :
– Tu te rappelles comment sont les chemins des rêves ?
– « Le chemin vers tes rêves est sinueux, désert et surtout long. Très. ».
– Exactement comme ce sentier qu’on a parcouru pendant une semaine.
Nous avons tourné le dos à la ville qui désormais, pour nous, semblait avoir été construite dans les abysses de la Terre.
On s’est rassis l’un en face de l’autre.
– On a des choses à se dire, après avoir été si peu bavards pendant les trajets.
– Oui.
Nos yeux jouaient à « Je-te-regarde-quand-tu-ne-me-vois-pas » et on souriait lorsqu’on croisait le regard de l’autre. Je me suis lancé en premier :
– Tu te rappelles de notre rencontre ?
C’était si amusant de deviner les souvenirs émerger dans sa tête.
– J’en ai eu honte pendant des mois.
– C’est sur ces soi-disant « hontes » qu’on construit des choses belles. Allye, on a construit notre relation sur le rire de cette rencontre folle.
Elle a soupiré.
– Vrai, grand sage.
– Je voulais aussi te poser une question. Je peux ?
– Une deuxième tu veux dire ?
– Ouais. Pourquoi je ne t’ai jamais entendu te plaindre ? Je t’ai emmenée sur un coup de tête dans la brousse la plus totale, on a failli mourir et tu n’as jamais parlé de retour chez nous.
Elle avait un visage et une expression humble.
– Parce que j’ai aimé ça, c’est tout. C’était si différent du bureau de ma chambre, si tu savais. Merci.
Non. Je ne voulais pas qu’elle me remercie. Je n’avais plus l’impression de le mériter, à cet instant.
– Je pensais veiller sur toi, ai-je repris. Je me réveillais tous les matins avant toi et je t’observais. Dans ces moments là rien ne pouvait t’arriver.
A mes mots son visage s’est détendu.
– Ah, grand malin, peut-être que tu te réveillais avant, mais je m’endormais toujours après toi. Je t’observais et dans ces moments là, rien ne pouvait t’arriver, m’a-t-elle retourné.
Je me suis aussi souvenu du sauvetage.
Moi qui faisais le connaisseur, celui qui veut enseigner comment tenir bon à une amie, je me suis rendu compte que j’ai plus appris qu’elle durant ce voyage.
Elle a levé l’index, comme si elle venait de se souvenir de quelque chose, et a fouillé dans son sac. Elle en a sorti une boîte de bois, qui avait pris l’eau.
– Un jeu d’échecs, a-t-elle dit, comme demandé. On se fait une partie ?
– Non, ça ira.
Elle est intelligente, Allye, elle a compris tout de suite. Elle s’est claqué le front avec la paume de sa main, pour plaisanter.
– Eliot, je n’y crois pas, quand tu m’as dit il y a une semaine que tu appréciais les échecs, tu ne parlais pas du jeu ?
– Non. Je voulais juste une réplique de secours au cas où on aurait échoué. Au cas où on serait rentré. Je t’aurais dit qu’on réessaierait et qu’il faut savoir apprécier les échecs. En fait, je ne sais même pas comment déplacer ces fichues pièces.
– Tu me surprendras toujours, toi !
Et notre conversation s’est étendue jusqu’à la nuit tombée et au-delà. Elle était rythmée par des fous rires, des vrais, et le son d’un feu qui craquait.
– Montons la tente. On prendra la route demain, il y en a une très proche si on continue. On rentrera en bus.
Rentrer. Une partie capricieuse de moi ne voulait plus rentrer.
Tout ça, c’était de la folie. Tout ce que nous avions fait.
Le lendemain, on retrouverait le confort de nos vies banales.[/pre]